Mon propos n'est pas de donner mon avis sur les intelligences artificielles. Je veux bien accepter l'idée qu'elles peuvent être intéressantes et utiles dans certains cas ou domaines, qu'elles peuvent constituer une aide précieuse, qu'elles peuvent faire gagner du temps, qu'elles peuvent traiter et analyser des masses de données avant de fournir un résumé et d'aider à la prise de décision.
D'accord. Tout ce qui peut nous éviter de nous confronter à des tâches rébarbatives et ennuyeuses est bon à prendre. On a exploité la force animale pour moins nous éreinter, on a inventé des tas de machines pour nous aider, pour nous éviter de la peine, pour faire plus vite et mieux que nous. Au long des siècles et des centaines de millénaires, les outils ont été inventés et on ne se plaindra pas de ne pas avoir à déraciner les arbres avec les dents pour pouvoir se chauffer la couenne à proximité d'un bon feu en sirotant une liqueur les pieds bien au chaud au fond de confortables charentaises. Dans l'ensemble de ce que le progrès nous a apporté, il est possible que nous aurions été bien avisés d'en laisser de côté mais, tout de même, en toute objectivité, nous avons été brillants pour nous doter d'instruments, d'objets, d'outils et d'idées bien pratiques.
Pour nous autres qui vivons en ce début de millénaire, pour nous qui vivons dans ce futur fabuleux et qui assistons les yeux écarquillés aux avancées scientifiques et technologiques qui ne cessent d'accélérer le pas au point que nous peinons à nous en rendre compte, nous ne pouvons pas imaginer comment vivaient nos ancêtres ne serait-ce qu'au 19e siècle d'avant la Révolution industrielle. Avoir de la lumière juste en basculant un interrupteur, pouvoir correspondre avec une personne à distance en temps réel depuis à peu près n'importe quel endroit de la planète, avoir la chance de soigner tout un tas de maladies, de vivre vieux dans un état de santé convenable, ce n'était pas possible il n'y a encore que cinq ou six générations[]. Le progrès et l'innovation ont des bons côtés et je ne vais pas dire le contraire.
Mais aujourd'hui, il faut faire avec l'intelligence artificielle que l'on nous annonce comme un phénomène à même de bouleverser l'humanité pour toujours et en profondeur. Encore une fois, j'accepte d'envisager les apports bénéfiques de cette technologie. Cependant, pour le peu que j'ai eu l'envie de tester la chose, je reste circonspect. Une fois, j'ai demandé à Chat GPT de me faire le résumé d'un passage d'une œuvre littéraire que je connais bien. Il me faut reconnaître que ce LLM[] a bien restituer l'idée du passage donné. J'ai aussi demandé de corriger un texte bourré de fautes d'orthographe et de syntaxe et, là aussi, ça a été réussi. Bravo. Je me suis amusé à demander à cette IA d'écrire un texte à la manière de Frédéric Dard et le résultat a été moins convaincant.
J'ai testé quelques IA de génération d'image et je n'ai jamais été satisfait. Au mieux, j'ai été bluffé par les résultats ; au pire j'ai trouvé cela particulièrement mauvais. Parfois, j'ai pu me dire que ce n'était pas mal et que ça pouvait bien être utilisé pour de procurer de l'illustration générique.
Il y a deux ou trois ans, on trouvait des personnes qui affirmaient que l'avenir allait passer par l'IA et ces personnes vendaient des formations pour apprendre à faire du bon prompt. Aujourd'hui, ces IA récréatives sont accessibles (parfois gratuitement) à n'importe qui veut les utiliser sans qu'il soit besoin d'apprendre quoi que ce soit. C'est facile, c'est simple, c'est intuitif et en plus, c'est rapide. C'est magique et merveilleux. Et puis, ça flatte notre propension à se laisser aller à la fainéantise et à la paresse[].
Le fait est que, aussi intelligents que nous puissions l'être, nous ne pouvons pas exceller dans tous les domaines en lien avec la réalisation d'une œuvre de l'esprit. On peut avoir l'idée d'un texte, par exemple un roman, et ne pas savoir écrire convenablement. On peut avoir envie de mettre en image une idée et ne pas avoir la capacité de réaliser l'idée parce que l'on se dit que l'on ne sait pas dessiner ou que nous ne voyons pas comment réaliser une image "photographique" compliquée. Si des outils nous permettent de créer à notre place selon nos instructions, c'est parfait.
Et là, je dis que oui sauf que non. Je ne suis ni un très bon dessinateur ni un excellent photographe ni un écrivain génial ni un modélisateur 3D d'exception et pourtant, je ne fais pas appel aux IA pour pallier mes manques et lacunes. Est-ce de la perversion que de persister à vouloir me débrouiller malgré tout avec ce que j'ai ? J'utilise encore du papier, de la mine de crayon, du pinceau et de l'encre. Lorsque je passe sur l'ordinateur pour mettre salement des couleurs, j'utilise un outil comme un autre. La machine de met pas les couleurs à ma place. Si j'écris beaucoup moins avec un stylo, si j'utilise plus souvent l'ordinateur, ce que j'écris n'est pas créé par la machine. Pour la photographie, ce n'est pas l'appareil qui cadre et les images numériques enregistrées le sont en RAW de manière à me laisser m'emmerder à les traiter laborieusement par la suite. Pour la 3D, j'essaie de maîtriser un peu le logiciel Blender et je vous assure que je ne le fais pas les doigts dans le nez[].
Et il me faut reconnaître qu'il m'arrive bien souvent de foirer un dessin ou un texte ou une photographie ou tout un tas d'autres choses. C'est parfois légèrement désespérant mais (c'est de la perversion, c'est certain) je prends du plaisir à lutter contre la malédiction qui me pousse à merder dans tous les domaines. Je n'apprends pas des leçons de la vie et je recommence, j'insiste, je ne baisse pas les bras.
Le plaisir n'arrive pas seulement lorsqu'il y a la satisfaction de ne pas avoir trop raté. Il est là au moment ou je m'amuse à laisser courir le crayon sur la feuille ou à celui où je laisse mes doigts être guidés sur le clavier par les idées qui sortent de mon cerveau[]. Il y a ce plaisir dont je n'ai pas toujours conscience de constater que mon corps, mes yeux, mes mains, mon cerveau parviennent à se mettre au diapason. Le plaisir d'être une machine biologique hyper performante, intelligente sans artifice.
Pour le peu que je me suis intéressé aux IA, je n'ai jamais ressenti de plaisir à le faire. Je l'ai dit, j'ai pu être estomaqué par un résultat, épaté par la rapidité, satisfait par une restitution. Heureux ou en état de plaisir, non. Jamais. Et je doute fort que cela arrive un jour.
Pour des utilisations très utilitaires des intelligences artificielles, je suis certain qu'elles sont efficaces et pratiques. Une traductrice me disait qu'elle n'avait plus de travail à cause des IA. C'est triste mais la perspective d'avoir une IA dans son téléphone portable qui permette de traduire immédiatement en toute situation est bien tentante. On peut sans peine imaginer que ces IA vont évoluer dans un futur proche et ouvrir de nouveaux horizons insoupçonnés. Nous n'en avons pas fini d'être stupéfaits. L'usage intempestif de ces technologies mènera-t-il à l'abandon de toute forme d'apprentissage ? Où ira-t-on chercher le plaisir de l'apprentissage et, plus encore, celui de tester, d'expérimenter, de risquer, de réfléchir, de penser le monde ?
Selon moi, il existe un monde dans lequel les IA vont se casser la gueule. Elles sont dévoreuses de ressources, d'énergie, elles ne sont pas rentables, elles ne sont pas soutenables en l"état. Il faudra trouver les moyens de les financer et je ne suis pas sûr que le grand public accepte de passer à la caisse pour ces outils. Pour le moment, les quelques acteurs du domaine tentent de se placer en tête de la compétition et il ne fait pas de doute que l'on cherche à atteindre une hégémonie sur la concurrence et, pourquoi pas, le monopole. On rêve que les IA deveiennent indispensables à tout un chacun et que l'on ne puisse plus vivre sans. Tant que nous avons encore un peu de cerveau, utilisons-le et méprisons les machines.
