Les prix s'envolent (disent les journalistes littéraires férus en métaphore). C'est un fait, tout augmente. Sans parler du prix des carburants, il suffit d'aller faire ses courses pour constater que les pâtes ont pris quelques dizaines de centimes d'euro dans la gueule, que le moindre morceau de bidoche est réservé aux riches, que les fruits et légumes sont devenus des produits de luxe. Du coup, un panier pour lequel on payait une petite quarantaine d'euros il y a quelques mois demande que l'on sorte les plus de cinquante euros de sa bourse. Bon.
Deux attitudes possibles. Soit on se lamente, on rouspète, on blâme ; soit on fait avec en se disant que, finalement, on s'en fout, qu'il faut bien bouffer et qu'il suffit de revoir ses ambitions à la baisse. Il suffit de bien regarder les étiquettes et de choisir le moins cher. De toutes façons, vous n'étiez déjà certainement pas en position de choisir le meilleur et le plus cher. Descendre un peu plus en gamme ne va pas vous tuer. Et puis, si jamais, par malheur, ça vous tuait effectivement, dîtes-vous que c'était écrit, qu'il fallait bien que ça finisse par arriver un jour. Je ne vais pas dire qu'il n'y a pas mort d'homme puisque ce serait contradictoire mais admettons que notre mort ne soulèvera probablement pas de torrents de larmes trop conséquents. Peut-être que cela occasionnera un léger émoi dans notre entourage proche mais on nous oubliera vite fait bien fait, soyons en certain.
Autrefois, il était de bon ton de pester contre la société de consommation. Je m'en souviens bien. Je ne suis pas un perdreau de l'année. On disait que la publicité nous rendait con, on disait qu'il ne fallait pas prêter l'oreille au chant des sirènes du consumérisme. Et puis, on acceptait sa condition. Si l'on était dans la catégorie dite modeste, on consommait en conséquence. On buvait du Kiravi, on avait du cassoulet en boîte et des pâtes qui ne se montait pas le col. C'était un autre temps, on avait ses petits bonheurs sinon ses petits dérivatifs.
Dans cet autrefois qui n'était pas toujours rose, on avait encore le goût de l'époque de Zola dans le gosier. On allait au bistro pour se payer un petit plaisir liquide ou deux. On ne rêvait pas de grands crus ou de bières IPA, on se contentait de ce que son porte-monnaie permettait (ou l'ardoise). Une Kronenbourg ou un petit ballon servi au comptoir, c'était le top. Si on avait conscience d'être limite pauvre, on savait que l'on était pas le seul dans cette situation. On faisait avec et on se retrouvait entre presque pauvres dans le quartier ou le village où l'on résidait. Les commerces s'adaptaient à la population et on n'y proposait rien de trop luxueux. Si l'on n'avait qu'une bicyclette ou un cyclomoteur on se disait que c'était déjà mieux que d'aller à pieds. Et si l'on avait une 2cv d'occasion, on se disait que c'était une chance. Par contre, bien sûr, à cette époque on ne flashait ni sur le dernier smartphone ni sur la paire de chaussures de sport à la mode.
Moi, vu que je suis contre le passéisme et que je vis dans mon époque, je ne regrette ni le café "au Vouvray" que je n'ai d'ailleurs jamais connu ni le poste de TSF qui grésillait. Par contre, tout de même, je constate le mal que fait la publicité et les influenceurs. En quelques dizaines d'années, on nous a mis dans la tête qu'il faut consommer du beau et du bon, du riche et du cher. Ça crée un malaise, du malheur, du ressentiment. C'est que l'on nous demande de ne plus accepter notre sort. On nous met dans la tête des idées de consommation hors de notre portée. On passe pour un plouc de la pire espèce si l'on n'a pas la présence d'esprit de consommer un peu à la manière des riches. On n'a même pas conscience de ce que c'est que d'être riche. On n'a pas fait "math sup math spé" et on ne se rend pas compte de ce que c'est qu'un milliard d'euro. Pour autant, on veut vivre dans l'illusion que l'on peut s'approcher de la vie des aisés en faisant ses courses à l'Intermarché (ou au Leclerc, chez Auchan…) du coin. On a lu, vu, entendu que tel ou tel produit était épatant, que le goût ou l'odeur ou la forme de tel ou tel produit était ce qui se fait de mieux et on en veut. On consomme ce qui fait "marqueur social" sans se rendre compte que nous sommes et restons des peigne-culs de première, des loquedus bas de gamme, de l'humain bas-de-gamme, du méprisable surchoix. On veut paraître et on ne fait pas illusion.

Finalement, tout ça c'est de la faute à la gauche. Depuis Mitterrand, les bobos n'ont eu de cesse de monter en puissance. J'en connais des tonnes des crétins qui croient que leur bonheur réside dans les achats qu'ils peuvent faire. J'en connais même, et je les plains, qui croient que l'achat de produits contrefaits trouvés sur Internet ou dans des magasins faits exprès pour eux peuvent faire illusion. Des gens qui pensent indispensable la machine à faire des cafés espresso mais qui considèrent que les capsules avec du bon café dedans, ben, c'est trop cher. Alors, ils achètent du café de merde et ils vous font tout un cirque avec leurs petites tasses "de luxe" et leur infâme lavasse puante.
J'en ai rencontré des gens qui vous offrent un whisky d'exception accompagné de pistaches iraniennes et qui vous servent du bœuf de Kobé avec sa petite purée de rattes "à la Robuchon" et son Bourgogne excellentissime (et biodynamique). Moi, je ne suis pas bégueule, je profite, j'avale. Je vais même me fendre de compliments dans l'espoir d'avoir du rab. Je sais qu'un ragoût quelconque peut être aussi bon et qu'un Bergerac suffit bien à mon plaisir. Faut pas chercher à péter plus haut que son cul mais c'est vrai que l'on peut s'amuser à jouer à se croire un instant appartenir au beau monde. On peut être snob, j'aime bien. Pour moi, il y a une critique de notre société dans le snobisme. C'est presque de l'agit-prop.
Posséder et consommer, ce n'est rien de plus que ce que ça dit. Ce n'est pas avoir le pouvoir, c'est répondre aux injonctions de la publicité et des riches. Je suis mal placé pour critiquer la possession et la consommation. Je suis envahi par les objets de consommation. Je ne compte pas les ordinateurs, les appareils photos, les bouquins, les appareils divers, les véhicules. Je me suis laissé submerger. Je n'ai pas fait gaffe, je me suis laissé aller. Si j'avais le courage de faire un vrai tri, de me séparer de tout ce qui ne sert pas ou plus, ça ferait du vide. Je me suis laissé prendre au piège de la consommation. Combien de bouquins que je ne relirai jamais ? Combien d'engins que je n'utiliserai probablement jamais plus ? J'en ai acheté des saloperies sur des coups de tête ! Je n'en suis pas fier. J'ai faits des achats en me persuadant que je faisais une bonne affaire sans voir que je faisais juste marcher la machine capitaliste et libérale. On m'a dit que tout serait mieux après l'acquisition de cet objet. J'y ai cru, j'ai payé. Parce que je ne voulais pas me rendre à l'évidence, je me suis persuadé que j'avais fait le bon choix. Quel con je suis. Ce qui me rassure, c'est qu'il y a bien plus con que moi.
L'inflation, ça gêne ceux qui pensent que la consommation est le but ultime de la vie. Il faut bien consommer pour survivre mais rien ne dit qu'il faille consommer cher et rien ne dit non plus qu'il faille survivre longtemps. Surtout, rien ne dit que consommer vous fera vivre plus vieux et plus heureux.


La photo utilisée pour ce billet a été volée sur un site découvert récemment et qui est une mine de documents iconographiques en lien avec Paris. Photographies de la Commission du Vieux Paris