La motocyclette que pilote Eugène, si elle n'a rien de la machine taillée pour la piste, suffit amplement à ce qu'il peut demander à un véhicule chargé de le mener d'un point A à un point B. Parce qu'il ne roule jamais de nuit, parce qu'il est partisan du "moins c'est mieux", Eugène roule, au mépris de la réglementation, sans le moindre dispositif imposé par la législation encadrant les équipements obligatoires des deux roues à moteur d'une cylindrée modeste. Parce qu'il n'emprunte (et uniquement sur de courtes distances) que des routes à peine secondaires peu fréquentées, parce que, aussi, les gendarmes ont d'autres chats à fouetter (pense-t-il), il va, l'âme sereine, par les chemins, le nez au vent (sauf toutefois lorsque les frimas hivernaux l'encouragent à porter un cache nez).
Mais parlons un peu de cette motocyclette. D'une cylindrée exacte de 155cc, elle ne rentre pas dans la catégorie des vélomoteurs et est bien ce que l'on appelle une motocyclette, une vraie. Ce moteur à quatre temps délivre une puissance d'environ deux chevaux 1/4 les beaux jours. Si cela peut paraître bien faible, il ne faut pas négliger le fait qu'Eugène ne pèse pas bien lourd et qu'il n'est, de toute manière, pas très friand de vitesse.
Une à deux fois par semaine, il démarre et enfourche sa pétrolette pour s'en aller visiter Marguerite, son grand amour de toujours, au village d'à côté. Elle aura, comme toujours, préparé du thé (il préfère le café) et une assiette de biscuits au gingembre (il préfère le saucisson à l'ail). Ils passeront ainsi, dans le petit salon si cosy, un moment simple et calme à papoter de tout et de rien, de la marche du monde comme des derniers ragots à la mode, des derniers examens médicaux et des études du petit dernier. Bien avant la fin du jour, par prudence, Eugène prendra congé et repartira dans l'autre sens, du point B au point A et remisera sa charmante et indéfectible petite moto jusqu'à la prochaine fois.