Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (12)

La lettre envoyée par Roland est arrivée chez sa cousine en même temps que le magazine "Nous Deux". Malheureusement, Gérard Moyeux arrive lui aussi peu de temps après. Le suspense est à son comble.

- Une lettre ? Ah oui, j'ai reçu une lettre. Comment c'est-y que vous le savez ? Vous êtes de la Poste ?

- Donnez-la moi !

- Non, non, non !

Gaëlle avait déjà entamé un demi-tour quelque peu hasardeux et s'apprêtait à claquer la porte au nez de Gérard qui glissa un pied leste dans le chambranle vermoulu de l'huis ce qui eut pour effet, dans un premier temps, de rappeler à Gérard que son pied goutteux le faisait terriblement souffrir dès lors qu'il se retrouvait ainsi pris en étau dans une porte et, dans un deuxième temps, d'inciter Gaëlle à pousser la chansonnette en se permettant quelque licence que l'on dira poétique avec l'original.

- On a chanté les Parisiennes. On a fermé les persiennes !

De l'autre côté de la porte, Gérard geignait à qui mieux mieux et ces atermoiements ne manquèrent pas d'attirer l'attention chancelante de Gaëlle qui ouvrit la porte et parut tout étonnée de trouver un homme en piteux état sur le seuil.

- Oui ? C'est pour quoi ?

- La lettre ! Nom de nom ! La lettre ! Donnez-moi la lettre !

- Une lettre ? Vous êtes de la Poste ?

- Mais non je ne suis pas de la Poste ! Je m'appelle Gérard Moyeux. Je viens en ami. Je suis envoyé par votre cousin, Roland. Il m'a demandé de récupérer la lettre qu'il vous a envoyée et de la lui porter de toute urgence.

- Ne vous déplaise. J'aime surtout ma Paimpolaise, chanta Gaëlle pour se donner une contenance et se laisser le temps d'assimiler toutes ces informations. Vous êtes qui, vous dites ?

- Gérard. Gérard Moyeux. Un bon ami de votre cousin Roland. Il vous a sans doute parlé de moi.

Gérard commençait à comprendre que la pauvre Gaëlle n'avait plus toute sa tête et il était en train d'échafauder un plan machiavélique. Il allait s'attacher à obtenir les bonnes grâces de Gaëlle afin de récupérer les documents reçus par elle.

- Vous pouvez avoir confiance en moi. Je suis vraiment un bon ami, le meilleur ami, de votre cousin Roland. Laissez-moi entrer que je vous explique tout cela.

- Mon cousin quoi que vous dites ? Roland ? Ça me dit rien de rien. Jamais entendu causer d'un Roland Cousin par ici. Vous devez faire erreur. Et puis je ne vous laisse pas entrer avec vos souliers crottés. Allez, ouate ! Du balai ! C'est pas l'homme qui prend la mer. Le long des golfes clairs.

Gaëlle avait laissé la situation en l'état, la porte ouverte et Gérard toujours sur le seuil. Elle était partie dans la cuisine et le bruit des casseroles retentit bientôt. Gérard hésita un peu et finit par entrer. Il se posta dans l'encadrement de la porte de la cuisine et vit Gaëlle poser la casserole d'eau qu'elle venait de remplir au robinet sur la cuisinière. Elle craqua une allumette, tourna le robinet et approcha la flamme du brûleur. Une légère explosion étouffée se fit entendre, elle prit un couvercle et coiffa la casserole. Elle se retourna alors.

- Bonjour Monsieur. C'est pour quoi ? Mais entrez, entrez ! Vous prendrez bien un thé ? J'ai des biscuits. Vous aimez les biscuits ?

Elle désigna une chaise et passa la main sur la toile cirée de la table pour en ôter des miettes de pain imaginaires.

- Asseyez-vous donc ! Vous êtes déjà assez grand, vous ne grandirez pas plus à rester debout. Et puis ce n'est pas plus cher. Vous voulez un chocolat chaud ? Je suis en train d'en préparer. Vous aimez les madeleines ? Allons enfants de la patrie. Félicie, aussi

- Je n'ai pas beaucoup de temps, chère Madame. Je passais juste chercher la lettre que vous souhaitiez me remettre pour que j'aille la poster. Vous savez bien, une enveloppe que vous avez reçue récemment et que vous avez demandé à retourner à l'expéditeur ? C'est pour cela que je suis ici, envoyé par la direction principale du ministère des Postes. Toujours là pour rendre service, vous savez bien !

- La lettre à Roland ? Bernique ! Et pourquoi que je voudrais la renvoyer à mon cousin, moi ? Vous êtes fou ? Vous voulez une verveine ?

Gérard avait pris sa tête entre ses mains et lâcha sans le vouloir, comme par réflexe :

- Je préfère un café.

- Parfait ! Il est presque passé ! Vous prendrez du sucre ?

- Oui. Deux s'il vous plaît. Merci.

Gérard était en train de perdre sa plus féroce résolution. Il était en train de baisser les bras devant cette demi-folle, il perdait de vue l'importance de ce qu'il était venu chercher, se promettant d'user de la manière forte s'il le fallait. Il ne savait pas qu'il allait tomber sur un semi débris pourri de courants d'air dans la boîte crânienne.

- J'ai envie de faire pipi, annonça Gaëlle. C'est pas l'homme qui prend la mer. Le long des golfes clairs.

Elle se tourna vers la cuisinière, ferma le gaz, attrapa la casserole par la queue et la vida dans l'évier. Elle se retourna alors vers Gérard et le foudroya du regard.

- Qu'est-ce que vous faites ici et qui vous êtes, vous ? Laissez-moi faire pipi tranquille ! Foutez-moi le camp !

- Donnez-moi la lettre ! Gémit Gérard. Je vous en prie, donnez-moi la lettre. S'il vous plaît !

- Quelle lettre que vous voulez ? A, B, F, X ? J'en connais d'autres. Plein. Laquelle vous voulez ?

- La lettre de Roland que vous avez reçue aujourd'hui.

- Ah oui ! La lettre de Roland. Je l'ai reçue le même jour que "Nous Deux". Je m'en souviens bien. C'était mardi.

- Oui. Mardi. Aujourd'hui.

- Ah bon ? Bien ! Je le lirai tout à l'heure, après le ménage. Vous lisez "Nous Deux" vous aussi ?

- Non. Je ne lis pas "Nous Deux". Non.

- Nous pourrons le lire tous les deux... Nous deux. Hi, hi, hi. Mais d'abord, vous voulez une tisane ? Je bois trop de tisane, ça me donne envie de faire pipi. Ne bougez pas, je reviens.

Gaëlle quitta la cuisine et Gérard l'entendit ouvrir une porte dans le couloir. Il attendit le regard perdu sur l'antique calendrier des Postes qui décorait le mur qui lui faisait face. Un calendrier aux couleurs délavées et poisseuses avec une corbeille en osier et deux petits chatons aux yeux bleus. Délavés aussi, les yeux bleus. Ça lui donna presque envie de pleurer. Il entendit une chasse d'eau et Gaëlle revint dans la cuisine en s'essuyant les mains à son tablier.

- Vous venez pour le gaz ?

- Pardon ?

- C'est pour relever le compteur ? Il est à la cave. Vous voulez un verre de chouchen ?

- Je préfère un café.

- Bonne idée ! J'ai justement mis de l'eau à chauffer.

Elle saisit la casserole et sembla bien étonnée de la voir vide. Elle haussa légèrement les épaules en affichant un joli sourire et elle tourna le robinet pour remplir la casserole. Elle la posa sur la cuisinière, fit craquer une allumette, tourna le robinet de gaz, ajusta la flamme pour qu'elle ne déborde pas du fond de la casserole, posa le couvercle et se retourna, heureuse.

- J'ai tout bien fait sans me tromper ! Il y a de l'orage dans l'air, il y a de l'eau dans le gaz entonna-t-elle sur l'air de la neuvième symphonie de Beethover, l'ode à la joie. Ce n'était d'ailleurs pas chose facile et elle parut particulièrement fière de ce tour de force.

- Bien. Ecoutez, dit Gérard d'une voix forte en s'appuyant sur la table et en se redressant d'un air menaçant. Ecoutez-moi bien. Je ne suis pas là pour rigoler. Ça commence à bien faire, les chansons martyrisées et les comportements de vieille folle ! Maintenant, je ne rigole plus. Vous allez me donner la lettre de votre cousin tout de suite sinon...

- Sinon quoi ?

- Euh... Sinon... Vous pouvez compter vos abattis !

Gérard venait de sortir un révolver de la poche de son imperméable et le pointait avec hésitation en une direction approximative qui pouvait être celle de Gaëlle.

- Ah d'accord ! Vous êtes un gangster ? Vous êtes Américain ? Vous voulez un whisky ?

- Non. Je ne veux pas de whisky ! hurla Gérard. Je veux la lettre ! La lettre ! La lettre ! La lettre de Roland ! La lettre de votre cousin !

- Oh ! Ma soupe est en train de brûler ! cria Gaëlle en se saisissant de la casserole ! Soupe bouillue, soupe foutue !

Elle se retourna vivement et jeta l'eau bouillante à la figure de Gérard qui ne tarda pas à s'effondrer à terre, se tordant de douleur. Gaëlle se précipita vers lui, écarta l'arme tombée à terre d'un vif coup de pied et, attrapant le tabouret de bois de la main droite, elle le leva haut avant de l'abattre d'un coup sur l'occiput de Gérard qui arrêta de geindre et de bouger tout d'un coup.

- Il faut que je raconte tout ça à Roland, moi, dit Gaëlle en cherchant une feuille de papier sur laquelle écrire. Ah ça sert bien de savoir jouer la demeurée.

Cher cousin Roland...

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