Comme une attaque personnelle

Si je ne pense pas sérieusement que le monde entier m'est hostile, c'est que j'ai conscience de ne pas être mondialement connu de tous. En effet, il existe de par le vaste monde tout un tas de pauvres hères qui ignorent jusqu'à mon existence. Nous ne pouvons pas les blâmer, nous pouvons juste les plaindre et faire usage de toute l'empathie dont nous sommes capables. J'aime bien parler de moi ainsi. Le "nous" pour le "je". Ça donne l'impression que nous faisons nombre face à l'adversité. L'union fait la force.
Je baguenaudais dans les rues bordelaises sans intention particulière autre que d'avancer au rythme d'un pas après l'autre, d'un coup de pied gauche puis d'un pied droit, comme tout un chacun. J'étais d'une humeur que l'on pourra qualifier de paisible et insouciante. Je ne pensais pas à mal, il faisait beau et chaud et les bâtiments dispensaient par endroit une ombre réconfortante. On pourrait presque prétendre que tout allait plutôt bien si je ne craignais pas de passer pour un imbécile heureux.
En fait non, tout n'allait pas aussi bien que ça. Ce n'est pas que ça allait vraiment mal mais convenez-en, ça aurait pu être mieux. C'est très rare d'avoir l'impression de naviguer dans le meilleur. Il y a toujours là un petit quelque chose qui vous fait dire que ce n'est pas si mal mais qu'il suffirait d'un peu plus de ceci ou un peu moins de cela pour que ça ressemble un peu à la perfection. Perfection que d'aucuns prétendent ne pas être de ce monde. Quand je vous dis que je ne suis pas connu de tous !
Bon. Je marche dans les rues malodorantes de la capitale aquitaine et j'ai l'appareil photo pendu à la sangle passée autour du cou. Et qu'est-ce que je vois là, devant moi ? Une enseigne qui semble avoir été placée sur ma route pour me nuire à moi spécialement. C'est tout de même fou quand on y pense que l'on ait pu savoir que j'allais passer justement par là, moi qui ne le savais même pas quelques secondes auparavant. Je ne sais pas comment on s'est débrouillé pour placer l'enseigne si rapidement. J'en arrive presque à me demander s'il n'existerait pas une organisation forcément secrète chargée de me ruiner le moral. Et à quelles fins, au juste ? C'est très étrange tout de même.
Ce n'est pas la première fois que je constate les agissements coupables de cette organisation de l'ombre. L'autre jour, par exemple, le téléphone sonne. Je décroche et une personne à l'accent indéfinissable et incompréhensible s'enquit de ma personne. Elle connaît mon nom, mon prénom. Elle connaît le nom de la commune où je réside et, à mots couverts, elle m'apprend qu'elle a, juste pour moi, un produit qui ne peut que m'intéresser et que si j'accepte de payer le prix, je ferai une sacrée bonne affaire. Impossible de m'en dépêtrer. J'ai beau lui dire que je ne suis pas intéressé par le programme de remplacement de mes portes et fenêtres couplé à une éradication totale et absolue des bestioles xylophages qui pullulent justement dans la commune et à une mutuelle santé qui me garantira un remboursement sans égal de l'intégralité de mes frais de santé, elle insiste et refuse de raccrocher. J'ai compris que le but de l'appel était de me garder le plus longtemps possible au téléphone afin que je ne puisse pas me rendre ailleurs.
Revenons à nos moutons comme le disait naguère le banquier Rothschild. Bordeaux, cette ville finalement assez laide une fois que l'on a passé les façades d'apparat. J'allais d'une allure bonhomme sans but précis, me laissant porter par l'inspiration du moment. Et là, cette enseigne. J'ai réalisé une photographie à titre de preuve pour que vous ne puissiez pas dire que je déraisonne. Je me suis arrêté, j'ai fait la photo et je me suis questionné. Qu'est-ce donc à dire ? Il y a un message caché derrière le message. Convient-il de lire "l'oiseau cabosse" ou "l'oiseau cabossé" ou "Loiseau cabosse" ? A moins que "Loiseau cabossé" ? Tout cela n'a aucun sens.
La cabosse, ce fruit qui contient les graines du cacaoyer dont on fait le chocolat. Quel lien avec un oiseau ou avec moi ? Je m'interroge. Et s'il manque l'accent, quel est donc cet oiseau qui serait cabossé ? Vous avez déjà vu un oiseau cabossé, vous ? Moi non plus. Si l'on veut me signifier que ma personne prend le risque d'être cabossé en poursuivant mon chemin dans cette direction, je tiens à signaler que je me battrai jusqu'à la mort (de mes adversaires) et que je suis déterminé à vendre chèrement ma peau. Même pas peur.
Et il me semble que l'on a compris que je n'étais pas homme à me laisser intimider par si peu. Puisant dans mes réserves de courage, j'ai poursuivi ma promenade sans dévier d'un pas et il ne m'est rien arrivé de fâcheux. Non mais !

Cabossé mais pas foutu

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