Je suis en train de lire un bouquin de Cavanna, L'œil du lapin. Je devrais écrire que je le relis. J'ai acheté ce livre en 1987 et j'ai dû le lire dans la foulée. Durant quelques années, j'ai été lecteur des livres de Cavanna. Je n'ai pas tout lu, certains thèmes ne devaient pas me plaire. François Cavanna dit au lecteur que ce livre est le livre de sa mère comme Les ritals a été celui de son père.
Ce livre que j'ai sans doute aimé, je ne l'ai pas ouvert depuis bientôt 40 ans. Parfois, il m'arrive de retrouver dans un carton de bouquins que j'ai dans le garage un livre oublié et que je me dise : « tiens, je pourrais relire ça… ». Il est arrivé plusieurs fois d'être très déçu. Par exemple, j'avais retrouvé La métamorphose de Kafka. Je m'étais dit que ça méritait très certainement d'être relu d'un œil neuf de plus tout à fait jeune. Je me suis fait chier à le relire. Soit c'est qu'il n'y avait plus l'effet de surprise soit que ça n'est pas aussi incontournable qu'il y paraît. Je ne sais pas. Mais là, pour ce qui nous occupe, c'est donc un livre de Cavanna que je retrouve.
François Cavanna est né en 1923 d'une mère montée du Morvan pour Paris où elle est placée comme bonne et d'un père italien de la région de Gênes au sein d'une famille pauvre et venue à Paris pour faire le maçon. Fils unique, il montre très tôt de bonnes facultés pour l'apprentissage et se place à la première place au classement de sa classe et de toute l'école.
S'il naît à Paris dans le 14e arrondissement, il passe toute son enfance à Nogent-sur-Marne parmi de nombreuses familles d'immigrés italiens. Chez les Cavanna, on n'est pas riche mais c'est un peu la norme alentours. François Cavanna nous dit qu'il a eu une enfance heureuse.
Lorsqu'il écrit ce livre, Cavanna a passé la soixantaine. C'est un livre de souvenirs, un livre sur le quotidien d'un gamin de banlieue. Alors que dans Les ruskoffs ou dans Bête et méchant il a matière a raconter, il y a la guerre et la grande aventure de Hara Kiri, dans celui-ci, c'est plus intime, plus basé sur les réminiscences du passé, sur l'enfance. Et alors, je me dis qu'une enfance, ici, nous en avons tous eu une, plus ou moins banale, plus ou moins semblable à la jeunesse de tous à la même époque dans le même pays. Et pourtant, si jamais j'avais le désir d'écrire à propos de mon enfance, des souvenirs, des ressentis, je n'aurais pas grand chose à écrire. Mon papa n'était pas italien, ma maman ne vient pas du Morvan, je n'ai pas grandi à Nogent-sur-Marne. Mais, sans vouloir paraître prétentieux, mes parents valent bien ceux de Cavanna et ma banlieue du nord-ouest celle du sud-est. Je suis allé à l'école maternelle moi aussi, je suis allé à l'école primaire tout pareil. Bon, d'accord, je n'ai jamais été le premier de la classe. Qu'est-ce que je pourrais bien raconter ? Sans doute il s'est passé des trucs, il serait curieux qu'il ne se soit rien passé durant plus d'une dizaine d'années. Il y a eu les familles, cellle du côté de mon père et celle du côté de ma mère, la grand-mère de ma mère, mon arrière grand-mère née en Pologne qui parlait un français approximatif et qui avait une statue en plâtre de Jésus sans qu'elle ressente le besoin d'aller à la messe.
Ce qui m'étonne chez François Cavanna, c'est la masse de souvenirs qu'il a su conserver au fil du temps. Alors souvent, ça tient de l'anecdote, d'accord. Le talent de Cavanna, c'est de broder, de retranscrire des dialogues, de rendre le banal magnifique. Et ça n'est pas si facile qu'on peut le penser, je pense.
Cavanna fait remonter ses souvenirs à l'âge de cinq ans. J'ai moi aussi des souvenirs de mes cinq ans mais ils sont très parcellaires et j'aurais bien de la peine à en repêcher un seul qui puisse mériter d'être relaté. Il y a bien le souvenir d'un hiver avec beaucoup de neige qui pourrait tout aussi bien se situer en 1967-1968 qu'en 1968-1969. Il me semble que c'est plutôt en 1968 mais comment m'en assurer ? Et puis bon, hormis la blague que m'avait faite mon grand-frère en recouvrant un trou de branchages couverts de neige, pas grande aventure à raconter.
Évidemment, lorsque l'on est écrivain on peut se permettre d'arranger la réalité et d'en rajouter un peu. Ce serait d'autant plus facile pour Cavanna qui est fils unique et qui écrit son livre alors que père et mère ont passé l'arme à gauche. Qui pour venir rétablir la réalité des faits ? Je ne dis pas ici que Cavanna a usé de ce stratagème, je n'en sais rien. Moi, je serais obligé de le faire si jamais l'idée me venait de raconter ma vie qui n'a rien de palpitant.
…
Enfin bref. Je suis en train de lire et ça se lit presque trop vite. C'est imprimé un peu gros et puis, il faut le dire, ça se lit bien, facilement. C'est du Cavanna, hein ! On n'a pas besoin d'un détachement de mourants de l'Académie et d'un gros dictionnaire pour comprendre. Bien que, mais c'est plaisant, il y a tous les propos de Louis, Vidgeon, le papa, qui sont retranscrits de mémoire et phonétiquement. De grands moments que les histoires du papa de François ! Et là, je vais retourner lire quelques pages parce qu'il m'est difficile de laisser ce livre à l'abandon trop longtemps.
à suivre
1 De Jack le fataliste -
C'est bien de mettre Cavanna à l'honneur. Vous ne le savez pas, mais Cavanna est dans mon cœur depuis longtemps. Jeune, j'ai longtemps pratiqué un culte de Cavanna. Moi non plus je n'ai pas tout lu. Après Bête et méchant ça m'a moins captivé. J'en ai zappé. Plus tard je suis allé lui serrer la louche à la foire du livre, et pour moi c'était essentiel.
Quand aux souvenirs d'enfance, je dois dire que j'en ai beaucoup. Par exemple je me souviens très bien de l'annonce à la radio de l'assassinat de Kennedy, j'avais cinq ans, et également la fois où on m'a emmené me faire ôter l'appendice, encore plus jeune. Des exemples parmi d'autres, car cela abonde. Et j'étais devant à l'école primaire, ce qui m'a propulsé (trop tôt) en 6ème à 9 ans et 11 mois. Pas un très bon souvenir, celui-ci. Ça m'a permis d'en faire deux de suite, de sixième.
J'admire particulièrement les autodidactes talentueux, auteurs ou autres, issus de milieux modestes, qui n'ont pas bénéficiés de tout l'attirail et de l'entregent des gosses de riches pour se faire une culture puis une place au soleil.
2 De Michel Loiseau -
« Vous ne le savez pas, mais Cavanna est dans mon cœur depuis longtemps »
Si, je le sais, vous l'avez déjà dit à quelques reprises sur ce blog.
3 De Jeannot lou Paysan -
Oups, le cousin Jack avait laissé son blaze sur ma session.
Lui, il n'aime que Jacques Lanzman.
4 De Jeannot lou Paysan -
@ Michel : Bah...radotage. Un gentil papy, qui fut 18 ans mon voisin, avait ainsi entrepris de me narrer régulièrement sa captivité en Allemagne. Parfois, c'était long ;-))
5 De Tournesol -
Cavanna ,j’ai pas accroché.J’aimais bien lire Delfeil de Ton.
En écho à l’évocation de la deuxième guerre mondiale citée par Jeannot Lou Paysan,une anecdote racontée par le père d’une amie: a la fin de la guerre on lui a donné un fusil et une troupe de prisonniers allemands a garder,après une formation militaire plus que sommaire.Alors qu’il s’échinait en vain à remettre son chargeur dans son arme,un des prisonniers lui a pris son fusil,l’a chargé correctement et le lui a rendu.Ils ont alors réalisé ce qu’ils venaient de faire ,et l’allemand a haussé les épaules.
6 De Jeannot lou Paysan -
@ Tournesol: "Groupir! Rester groupir!!!"
Je me demande si Robert Lamoureux avait eu vent de votre anecdote.
7 De Waldo7624 -
Des souvenirs, j'en ai plein. D'un côté, c'est bon signe : la mémoire fonctionne, et pas trop mal, c'est rassurant. D'un autre côté, autant de souvenirs dont les premiers remontent aux années 50, c'est aussi signe que ça fait un bon moment que le disque dur enregistre... On commence à craindre la saturation ou le bug, ou la fameuse obsolescence programmée (ou pas).
8 De Waldo7624 -
Rien que le titre ne m’encouragerait pas à la lecture. De mauvais souvenirs d’une enfance lointaine restent attachés à l’association de ces mots. Désolé, c’est ainsi, on ne se refait pas.
Je préfère mes souvenirs anciens liés à des moments heureux. À une prime jeunesse passée dans un Paris mort aujourd’hui. Avant l’ère Delanoë-Hidalgo. Paris a été supportable jusqu’à la fin du XXe siècle (grand maximum). La dégradation s’est ensuite accélérée au point qu’il fallait envisager de s’expatrier, d’où le choigt (discutable) de Thenon, bourgade ordinaire, bled parmi les bleds, sans le moindre intérêt culturel, architectural, scientifique, agronomique, ou autre. Voltaire, Hugo, Brassens ou Brel, sont probablement morts sans même savoir que le village existait. On est ici dans un désert culturel profond et vertigineux auprès duquel le désert de Gobi paraît s’apparenter, pour le côté attrayant, au refuge de Money à Giverny.
L’avantage : aucune vedette de cinéma, d’un art quelconque, ou même politique, ne vient traîner ses guêtres dans le secteur. Donc, pas d’embouteillages liés à des rassemblements de groupies.
Un bled peinard, plus peinard il y a Sainte-Hélène où Napoléon a fini ses jours.
9 De Jeannot lou Paysan -
@ Waldo: marrant, je dis la même chose de mon bled.
Giverny, c'est Monet. Money est arrivé plus tard.
Je vous ferai remarquer que Eugène le Roy mentionne plusieurs fois Thenon dans Jacquou le Croquant . Ce n'est pas rien.
10 De Waldo7624 -
@JlP : Ce vieil Eugène avait pourtant eu l'occasion de visiter Paris et de pas mal voyager. Bizarre qu'il évoque Thenon... Peut-être comme une référence en matière de misérabilisme ?...
11 De Michel Loiseau -
Il m'était arrivé aux oreilles une anecdotes que je n'ai jamais pris la peine de vérifier parce que, franchement, je m'en fous un peu.
Il paraîtrait que l'auteur aurait été très fâché que l'on lui refuse au restaurant de Terrasson qui faisait face à la gare, le service d'un repas chaud.
Excédé, l'écrivain aurait pris, en guise de représailles, de ne point parler de la ville.
D'autre part, et selon la même personne, l'histoire de Jacquou n'aurait aucun lien avec le château de l'Herm puisqu'elle se serait déroulée à Pazayac, commune proche de Terrasson, justement.
12 De Jeannot lou Paysan -
Jacquou le Croquant, que j'ai lu vers mes 10-11ans, fut pour moi comme un atlas de la Dordogne. Y sont évoqués tout un tas de patelins du Périgord noir entre Sarlat et Périgueux.
Comme nous n'avions pas la télé, et que nous ne pouvions pas voir la version télévisée qui fit un tabac à l'époque, ma mère m'avait offert le bouquin, qui naturellement avait été réédité. Je l'ai toujours. Ensuite, dans le calendrier des postes de ma grand-mère, qui était de Miallet, je repérais les patelins en question sur la carte de la Dordogne. On savait s'occuper en ce temps-là.
Du même auteur, mais pour découvrir la vallée de l'Auvézère, je vous recommande
Le Moulin du Frau.
13 De Waldo7624 -
@JlP : j'avais pas fait gaffe pour Money ! Monet, évidemment ! C'est inconscient, peut-être, obsédé que je suis par une certaine Money chère à mon cœur. Mais ça aussi, ça date (justement comme Anouar, la même époque !)
14 De Waldo7624 -
Ajoutons que nous avons, à Thenon, l'immense joie d'avoir une rue Eugène Le Roy ! Tout comme une rue Lénine, et une rue de La Chambaudie mal orthographiée.