Déprimant, abject et dégueulasse

Ces temps-ci, dès que j'ai quelques heures à perdre, je prends un grand plaisir à visionner les vidéos (sur YouTube) des cours dispensés par Jean-Jacques Hublin au Collège de France. Il est question de l'évolution des hominidés et, bien entendu, du genre homo. C'est passionnant. Ces cours nous renseignent sur nos origines et sur ce que nous sommes, nous, homo sapiens.
N'en déplaise aux antispécistes, il semble bien que notre espèce soit doté d'une intelligence sans égal. Et nous pourrions nous en réjouir si cette intelligence n'était pas trop souvent employée à mauvais escient. Les inventions humaines qui ont conduit à tout ce que nous avons le loisir d'utiliser au quotidien comme technologies épatantes ont mené parfois à des dérives abjectes comme cet épisode déprimant récent.
Cela se passe sur une plateforme de stream[1] d'origine australienne du nom de Kick. Je n'en avais jamais entendu parlé jusqu'à il y a peu. Là, sur cette plateforme, chez nous, en France, des personnes s'adonnaient à ce que l'on peut appeler de la torture sur, si j'ai bien tout compris, deux personnes. Ces deux personnes étaient "consentantes". Si l'on omet certaines informations, on peut se dire que, bon, après tout, hein, chacun prend son pied comme il veut, que c'est une affaire de personnes adultes consentantes, que le sado-masochisme n'est pas chose nouvelle et que on ne va pas faire de accès de pudibonderie. Sauf que, il est bon de le noter, l'une des deux personnes est handicapée et que l'autre est dépendant de ses tortionnaires.
Tout cela dure depuis quelques années. Mediapart avait parlé de cela, une enquête avait été menée sur décision d'un procureur et rien n'avait été critiqué outre mesure. Tout le monde semblait d'accord pour jouer les rôles qui leur étaient attribués. Tortionnaires pour les uns, victimes pour les autres. On classe l'affaire.
Mais, voilà qu'il y a un hic. Un gros. Lors d'un de ces stream, Jean Pormanove, l'une des victimes, meurt en direct alors qu'il a été battu, maltraité, insulté depuis plusieurs jours et cela, toujours d'après ce que j'ai pu lire, alors qu'il a demandé à plusieurs reprises d'arrêter et qu'il affirmait ne pas se sentir bien. Bref, alors qu'il dort, il fait une crise cardiaque et passe l'arme à gauche.

Cette fois, pour la police et la justice, ce n'est pas une affaire du même tonneau. On enquête. On enquête et on dit déjà qu'il va y avoir mise en examen et, sans doute, procès. Je précise ici que je n'ai pas vu la moindre image de tout cela et que je m'y refuse. Cependant, j'ai lu et j'ai entendu des explications. Les séances pouvaient aller de séries (longues) de baffes à des tirs de paintball sur le corps à faible distances en plus d'humiliations constantes. Pour dire les choses, ce Jean Pormanove[2] faisait et acceptait tout cela pour l'argent. Ça n'exonère en rien la maltraitance à son égard, ça n'excuse rien. Juste, ça nous dit que nous vivons dans une société où certaines personnes en sont réduites à accepter d'abandonner leur dignité pour de l'argent. Cela me fait d'ailleurs penser à l'activité divertissante du lancer de nain.
Donc, il y a un mort, il y a des personnes mises en examen et a priori suspectées pour le moins de non assistance à personne en danger. La justice va suivre son cours. La question porte aussi sur la responsabilité de la plateforme de streaming. Mais une autre question devrait être étudiée, c'est celle de la responsabilité des près des 200000 personnes qui étaient présentes derrière leur écran, à rigoler, à demander toujours de nouvelles humiliations, de nouveaux sévices. Que faire contre ces personnes ? Sont-elles coupables ?
La fascination du mal, celle qui va conduire certains à glorifier la torture, la violence. Est-ce condamnable ? Après tout, on peut regarder des films d'horreur, des films de guerre, après tout, on peut trouver des justifications à ce qu'il se passe à Gaza, après tout, on vit très bien avec la violence qui est faite au quotidien à des tas de personnes dans nos sociétés civilisées, après tout, on accepte la corrida, après tout, on accepte les combats de boxe. Après tout…

Et oui ! Après tout, Jean-Jacques Hublin nous rappelle que homo n'est pas un gentil être plein d'amour pour son prochain. S'il ne prend pas le risque d'expliquer la disparition de Erectus, de Néanderthal, de Floresiensis par l'arrivée de Sapiens, il pose tout de même le constat. Comment se fait-il donc que tous ces représentants du genre homo disparaissent avec l'arrivée de l'homme moderne ? C'est tout de même un peu étrange, non ?

Alors, il est possible que nous portions en nous une appétence héréditaire pour la violence. Pour ne pas jeter la pierre avec l'eau du bain, reconnaissons que la violence existe chez bien d'autres espèces animales et qu'elles n'ont rien à nous envier.
En langue allemande, on a le mot Schadenfreude que l'on peut traduire en "joie mauvaise" ou dans l'expression "se réjouir du malheur d'autrui". Une partie pas anodine de l'humour est basée sur ce malheur d'autrui. La personne qui tombe dans une bouche d'égoût, du haut d'une falaise… On rigole souvent des autres et aux dépens de ces autres. Il n'y a pas si longtemps, en France, les exécutions avaient lieu en place publique et on louait les fenêtres donnant sur cette place. Par contre, je ne sais pas si ce public riait. Ce n'est pas impossible. Sinon, il y a aussi ces exemples d'humiliation dans les émissions de Cyril Hanouna. Apparemment, le public se pressait en masse pour ces séquences.

La prétendue noblesse de l'Humanité, sa grandeur d'esprit, sa capacité à l'amour, à l'empathie, tout ça face à la cruanté, à la bêtise. Moi, je vous le dis, c'est déprimant. Et je ne me pose pas là en parangon d'exemplarité. Je suis un parmi d'autres homo sapiens, rien de plus. Juste que j'ai du mal à supporter l'avilissement d'une partie de mes semblables et que j'ai presque plus de haine pour le public qui se goberge de ces spectacles immondes que pour les instigateurs de ces tortures physiques et mentales. Ça me déprime, ça me questionne, aussi.

Notes

[1] de diffusion en direct

[2] c'est un pseudonyme

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