Jeux et divertissements › Feuilleton collaboratif du mardi

mardi 4 décembre 2012

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (21)

Alors que les gendarmes reviennent vers la maison de Gaëlle, Roland, Robert et Alice s'enfuient. Nous en étions là et c'est Arielle qui nous livre la suite.

Dans sa course, Alice trébucha. Robert la retint in extremis.

- Ça va ? dit-il troublé par la proximité.

Elle fit oui de la tête.

- Désolé pour tout à l’heure, Alice, mais moi aussi j'ai les nerfs à fleur de peau et puis le spectacle de Colette criblée de balles... Même si nous n'étions pas très unis, ça m'a mis hors de moi. Ces mecs sont complètement dingues.

- Ça ira Robert. On est tous à bout.

- Et Gaëlle, dit Roland. Gaëlle. Merde, ils ne l'emporteront pas au paradis ces salauds ! Bande de pourritures ! Et la carte, bon sang, la carte !s’exclama-t-il. On ne peut pas partir sans l'avoir retrouvée et prendre le risque qu'elle tombe entre leurs mains.

Ils n'étaient pas encore très loin de la maison et de là où ils étaient, ils pouvaient apercevoir la route sinueuse qui menait à la bâtisse.

- Les gendarmes, dit Alice. Regardez ! La 4L est en train de prendre la direction de la maison. C'est foutu.

Roland cogna son poing contre la paume de sa main en étouffant un juron. Le découragement les gagnait tour à tour. Le Nautilus semblait se dérober définitivement à leur quête.

- Il faut filer, dit Robert. Il reste le tableau. Peut-être pourrons-nous en tirer quelque chose. Mais là, il faut sauver notre peau.

- Attendez ! dit Alice. La 4L fait demi-tour !

...

Quelques minutes plus tôt…

« ... Appel à toutes les unités, Appel à toutes les unités - accident mortel avec délit de fuite au carrefour dit du Kergazuel. Appel à toutes les unités - Signalement du véhicule : couleur sombre, de type 4X4 - route D24, direction ouest, provenance Pont-Aven... »

- Bien, dit le premier gendarme. Demi-tour.

- Et la mère Labornez ? dit le deuxième. Parce que hein, comme le boulanger l'a dit au téléphone : " Brigadier, ce bruit qui vient de chez la Gaëlle, vous ne ferez pas croire que c'est une porte qui a claqué !"

- Ouais, on repassera. Elle ne va pas se volatiliser la mère Labornez ! Tu sais, le père Kermitt, il y va fort aussi sur le chouchen et il n'est pas bien malin le bougre. Allez, on file. Et puis regarde, vu d'ici, tout à l'air bien paisible non.

...

Alice, Roland et Robert revinrent sur leurs pas et pénétrèrent dans ce qui restait de la maison. Silence de mort - un remugle de sang, de poudre et de gravats flottait dans l'air et les prit à la gorge.

Par où commencer ?

Robert attrapa un plaid et recouvrit le corps de Colette. Roland se dirigea vers la chambre de Gaëlle bientôt rejoint par Robert. Ils entreprirent une fouille systématique et dévastatrice de la pièce tout en faisant le moins de bruit possible pour ne pas attirer l'attention. Sait-on jamais. Quelqu'un pouvait encore rôder aux alentours.

Alice partit vers le cellier à la recherche de ce qui pourrait les sustenter. Il y avait des heures et des heures qu'ils n'avaient rien mangé. Elle y trouva : pommes, biscuits, cidre et conserves "maison". Parfait se dit-elle.

Au moment de regagner le salon avec les provisions, elle crut percevoir un léger bruit. Comme un miaulement. Puis plus rien. Elle déposa ses trouvailles sur la solide et vénérable table en bois. Non, ce n'était pas son imagination. Il y avait bien un bruit. Et ce bruit ne provenait ni de l'étage supérieur ni de la cave. Elle parcouru la pièce du regard. En un instant, elle se précipita vers la porte d'entrée et se pencha, la gorge nouée, au-dessus du corps gisant de Gaëlle.Tête appuyée contre le mur, cheveux maculés de sang, plaie à la jambe, Gaëlle gémissait.

- Gaëlle, dit doucement Alice. Gaëlle.

Gaëlle tenta de bouger. Son crâne lui faisait atrocement mal.

"Sarah Connors" répétait sans cesse une voix dans sa tête. "Sarah Connors !"

"Oui, c'est moi", avait-elle répondu mais c'était sans compter avec son instinct d'ancienne des FTP. Elle plongea sur le côté. Sa tête vint heurter le mur. Puis plus rien. Le vide.

Un murmure lui parvint comme dans un rêve. Quelqu'un prononçait doucement son nom. Yannick ? Yannick c'est toi ? Ils ne m'ont pas eu Yannick. J'en ai vu d'autres depuis des mois. Tu es de retour ? C'est toi ? Il a été long cet été, tu sais. Mais on s'est battu sans relâche là-bas du côté de Fouesnant. C'est fini Yannick, on est libres. Au prix du sang, mais on est libre.

Mais où étais-tu ? Où t'es-tu battu ? Je t'ai cru mort. Par bonheur tu es là. Mais que fais-tu dans cette jeep ?

Nous étions en automne. Yannick descendit de la jeep et courut vers Gaëlle. Il l'étreint de toutes ses forces, il la soulève dans les airs et la dépose sur le siège du passager. Gaëlle rit. Gaëlle pleure. Ils sont tout à leur jeunesse, tout à leurs retrouvailles.

Yannick tire sur le démarreur de la Willys, enclenche la vitesse et s'engage dans le raccourci terreux et caillouteux. Enveloppé par un parfum d'essence et d'huile chaude, l'équipage prend la direction de l'océan.

Après toutes ces années de lutte, ils avaient eu besoin d'espace, de vent, d'embruns salés, de liberté. En courant pieds nus sur la plage, Gaëlle, heureuse, ne se doutait pas qu'un jour cette immensité bleue et capricieuse lui prendrait Yannick.

Quelques mois plus tard, leur fils Yann vint au monde. Yannick reprit la mer. La jeep fut remisée dans la grange et servit d'auxiliaire fidèle et robuste pour les travaux de la ferme.

Plus tard, Yann, peu enclin à suivre les traces de son père, saisit l'opportunité d'un exil au Canada où il se fit embaucher dans une scierie dont il est à présent le directeur.

Gaëlle remua, elle essaya de tendre la main vers Yannick. Elle entrouvrit les yeux et discerna un doux visage de femme. Peu à peu, elle retrouva ses esprits. Elle se souvient : Le bruit contre la porte. Une voix. Sarah Connors ! Le plongeon de côté. Un sifflement de balle.

Dans son délire, Gaëlle venait de revivre le retour de son homme. Mais exit Yannick. Exit l'été 44. Ce doux visage penché sur elle qui prononçait son prénom, c'était celui de l'amie de Roland.

Alice, murmura-t-elle. Cette dernière lui sourit.

- Tout va bien Gaëlle. Je suis là. Ne faites pas d'effort.

Alice se hâta de panser les blessures. Ce n'était pas si grave. La balle n'avait pas pénétré les chairs de la jambe et la blessure à la tête, aussi impressionnante soit-elle, ne mettait pas en danger la vie de Gaëlle.

Elle n'avait pas pris le temps de prévenir Roland et Robert qui, redescendant bredouille de leur fouille, marquèrent un temps d'arrêt, les yeux écarquillés, devant le spectacle qui s'offrait à eux.

- Oh putain ! laissa échapper Robert.

- Gaëlle ! Nom de Dieu, on t'a cru morte ! Merde, on a foutu le camp comme des cons et toi tu étais là... Bon Dieu... Merde. Pardon…

- On ne va pas refaire l'histoire dit Alice. Elle va s'en sortir. Aidez-moi à la transporter sur le canapé.

Roland et Robert s'exécutèrent.

- D'abord il faut manger, dit Alice, puis on avisera.

- C'est tout vu, dit Gaëlle d'une voix faible. Prévenez les secours et ensuite fuyez.

- Pas sans toi, répliqua Roland. Pas question !

- Vous avez raison madame Gaëlle, dit Robert. Entre les gendarmes et l'organisation, on ne peut pas s'offrir le luxe de s'attarder. Mais on vous embarque. Mais je ne pense pas que vous soyez en état de marcher jusqu'au lieu du rendez-vous non ?

- Sûrement pas ! dit Alice

- Il reste l'ambulance non ? proposa Roland.

- Mais elle est sûrement déclarée volée à présent.

- Roland a raison Alice, c'est malgré tout la meilleure solution déclara Robert.

- Je suis trop faible, dit Gaëlle. Prenez la carte et partez de suite.

- La carte ? s'exclamèrent-ils tous en chœur. Tu l'as ? dit Roland.

- Qu'est-ce que tu crois ? Que je suis gâteuse ? Je sais bien que c'est ça qu'ils cherchent ! Elle est en sécurité. Là, dans ma gaine, dit-elle en riant. Aïe ! ma tête. Ma pauvre tête.

- Sacrée Gaëlle, dit Roland en l'embrassant.

- Bas les pattes, tu vas m'étouffer.

- Tu es la meilleure, dit-il en esquissant quelques pas de danse.

Alice souriait de ses grands yeux verts tout en secouant la tête devant les pitreries de Roland. Ses boucles rousses semblaient caresser sa nuque. Robert, lui, ne pouvait détacher les yeux du spectacle de cette chair blanche que le mouvement de balancement des boucles laissait entrapercevoir. Roland se resservit un verre de cidre en déposant au passage un baiser sur la chevelure d'Alice.

- Mais où sont les autres ? demanda soudain Gaëlle.

- Ad patres, répondit Robert en finissant de racler les bords de la terrine de pâté.

La bonne humeur retomba comme un soufflé. Le spectacle désolant de la bâtisse s'offrait crûment à leur yeux. La dangerosité de leur situation s'imposa de nouveau à eux. Roland écrasa son mégot, se passa une main dans les cheveux. Ça n'en finirait donc jamais. Il sentit de nouveau l'urgence d'un café noir salvateur. La main d'Alice se crispa autour de son verre de cidre. Robert repoussa la terrine. Gaëlle ferma les yeux.

- Mais au fait et Gérard ? Mais où est passé Gérard ? fit remarquer Robert fort à propos.

Les recherches furent vaines. Gérard c'était visiblement volatilisé.

- Je vais emballer le reste des provisions pour la route, dit Alice.

- Roland et Robert, dit Gaëlle. J'ai bien réfléchi, au point où nous en sommes autant faire sauter la maison et effacer le maximum d'indices. La bouteille de gaz fera l'affaire. Avant que les gendarmes reconstituent le puzzle des restes de cadavres, nous serons loin.

- D'accord, répondit Robert, je vais d'abord rapprocher l'ambulance.

Il revint une minute plus tard.

- A la radio, dit-il. Oui, celle de l'ambulance. Je viens d'entendre qu'il y a des barrages. Un accident. Un délit de fuite. Bref, pas question de prendre la direction du lieu de rendez-vous. C'est dans le même coin.

De commotion cérébrale en commotion cérébrale, le brancard de l'ambulance hérita cette fois de la cousine Gaëlle. Les deux hommes montèrent à l'avant. Alice à l'arrière. Arrivés en haut de la montée, ils entendirent un grand boum. Un détonateur à mèche, bricolé à la hâte, venait de faire exploser la bouteille de gaz et les restes de la maison avec. Gaëlle poussa un soupir. A la guerre comme à la guerre pensa-t-elle. Oui, elle en avait vu d'autres. Pas question de se retourner sur ses souvenirs. Elle avait une autre guérilla à mener. Elle reprenait du service.

Guidés par Gaëlle qui connaissait comme sa poche toutes les petites routes secondaires, il évitèrent les barrages. Quelques heures plus tard, ils furent aux portes de Saint-Malo qu'ils contournèrent pour se diriger vers Granville. Ils évitèrent les lieux trop fréquentés et firent halte à l'orée d'un bois pour se détendre et se restaurer. Tous étaient marqués par la fatigue et sous le coup des événements insensés qu'ils venaient de vivre. Il leur fallait sans tarder trouver un refuge.

- Tante Etzelle, murmura Robert. Bien sur! Tante Etzelle et son ingéniosité ! Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ! Il saisit son téléphone et lui expliqua la situation.

- Pas ici, dit-elle. Si jamais ces gens se rendent compte que vous n'êtes pas morts, il se peut qu'ils fassent le lien entre toi et moi. On ne sait pas ce que savait Colette et ce qu'elle a pu leur dire. Tout de même, ta sœur ne méritait pas ce triste sort. Quant à la police, elle, elle ne manquera pas de venir m'interroger. Bien. Ecoute. Voilà ce que nous allons faire. le grand oncle avait une maison de pêcheur du côté de Barfleur. Il m'arrive de la louer, personne ne s'étonnera d'y voir du monde. Je vais appeler le buraliste. Passe prendre les clés. Je vous y rejoins sous peu avec le tableau.

Le 4x4 de couleur sombre s'engagea dans un chemin de terre et s'arrêta. Un homme en descendit. Il enleva ses gants, alluma une cigarette et prit son téléphone.

- Patron, c'est moi. Il y a un pépin. Non, non. Ce n'est pas cela. Nous avons fait ce qu'il y avait faire. Il ne reste plus personne. Mais impossible de retourner ce soir, après le passage des flics, pour fouiller la maison. Nous avons eu un accident, nous sommes recherchés.

- Espèce de crétins ! hurla le directeur de la Fabrique. Bande d'incapables ! Abrutis ! Planquez-vous. Faites les morts. Disparaissez ! J'envoie une autre équipe fouiller la maison, dit-il en raccrochant brutalement le combiné.

Dans l'ambulance, une voix se fit entendre:

" J'irai revoir ma Normandie, cerisiers roses et pommiers blancs. "

mercredi 5 décembre 2012

Gaëlle

gaelle.jpg

Bien sûr, cela n'évoquera rien à celles et ceux qui n'ont pas lu le feuilleton collaboratif du mardi. Pour les autres, par contre, peut-être, avec un peu de chance...

mardi 11 décembre 2012

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (22)

Que de morts au cours des épisodes précédents ! Heureusement, Sax/Cat nous livre un nouvel épisode et redonne vie à un personnage capital. Tandis que Gaëlle, Alice, Robert et Roland quittent la Bretagne pour rejoindre la voisine Normandie, dans la maison détruite...

Pour la première fois de sa vie il se félicite de passer pour un minable. Tout le monde l'avait cru assommé, et en y repensant, il l'était bel et bien.

Et après l'explosion, ils étaient tous partis. Gérard en avait profité pour se remettre les idées en place et fouiller un peu la maison. On ne l'y reprendrait pas à jouer avec une arme à feu, même chargée, mais il espérait au moins trouver de quoi manger un morceau, son dernier repas remontait à presque 48 heures, il ne tenait plus sur ses jambes.

Et voilà qu'ils étaient revenus, heureusement il avait trouvé une cachette dans le grenier.

L'explosion suivante l'avait trouvé là, il s'était retrouvé directement dans la chambre, le lit avait amorti sa chute. Par un drôle de hasard étonnant, la partie de toit juste au-dessus de lui est restée à sa place. Pour une fois il a eu de la chance.

Et maintenant il est là, couvert de gravas. Il a toujours aussi faim, mais il est satisfait. Il fait un veuf joyeux. Moyeux joyeux se prend-il à plaisanter.

En y réfléchissant bien, tout va pour le mieux pour lui.

Colette commençait à le fatiguer, et depuis qu'il avait découvert ce qu'elle avait fait à ses précédents maris, il était en permanence sur le qui-vive.

La Fabrique aura sans doute le bon goût de la croire mort sous les décombres.

Il a un peu d'argent caché en lieu sûr, son passeport est à jour, il a tous les visas souhaitables, il va prendre le premier avion vers le Canada. Il connaît au moins une personne là-bas. Un industriel pour lequel il a travaillé il y a quelques mois. Tout s'était très bien passé, l'argent avait été récupéré, il sera sûrement bien reçu.

Première chose à faire, quitter au plus vite cette maison, puis aller au Mans pour récupérer son magot, et retour sur l'aéroport de Nantes. Il s'époussette rapidement et quitte les ruines.

Dans ces régions un peu reculées, l'auto-stop marche encore, un camion le prend rapidement en charge, ça tombe bien il va vers Paris, il n'aura même pas à faire un détour pour sa première étape.

Le routier est un mélomane comme ceux de Jean Yanne. La radio diffuse "L'air des bijoux" de Faust.

Tout à ses rêves de nouvelle vie, il n'a pas remarqué le 4x4 noir qui les suit depuis la sortie de Pont-Aven.

...

La 4L bleue se gare devant ce qui reste de la maison de Gaëlle.

- Brigadier Chapraud, j'ai l'impression que cette fois la porte a claqué un peu fort.

- Brigadier Chapraut, je pourrais dire plus, mais ce n'est pas le moment de faire de l'esprit. Il y a peut-être des victimes civiles dans ce bric-à-brac, il faudrait leur porter secours.

- Brigadier Chapraud, vous n'y pensez pas. Vous oubliez que le règlement ne permet pas de porter secours aux victimes munis de la tenue d'interception routière que nous avons revêtue rapport à l'accident mortel de tout à l'heure.

- Brigadier Chapraut, vous avez raison. La situation dépasse manifestement notre compétence. Conformément au règlement, nous devons en référer à nos supérieurs. En outre, notre tour de garde s'achève dans 10 minutes, il est temps de revenir à la brigade.

La 4L bleue s'éloigne. Les premières lueurs de l'aube éclairent le lointain.

...

Gaëlle s'est encore endormie. Elle recommence aussitôt à rêver de Yannick. Yannick dans la Jeep, Yannick sur son bateau, Yannick mitraillette en bandoulière, toutes ces images envahissent son esprit embrumé. Au moment où l'image de Yannick répondant à la radio s'impose, une pensée la réveille en sursaut.

- Ça y est, ça me revient, je crois que j'ai tout compris !

Alice essaye de la calmer, en vain.

- Non, je vais bien, laissez moi parler. Depuis hier soir, je savais bien qu'il y avait quelque chose de familier dans tout ça. C'est la voix dans l'émetteur-récepteur qui m'est familière. Maintenant je sais parfaitement qui parlait, c'était Lafleur.

- Qui est Lafleur ? demande Roland

- C'était son surnom dans le réseau. On ne connaissait bien sûr pas nos vrais noms, chacun avait son surnom. Moi, bien sûr, c'était Bécassine, les hommes n'ont aucune imagination. Mon Yannick, c'était "Capitaine Sardine". Et lui, c'était Lafleur, allez savoir pourquoi, sûrement rapport avec son vrai nom que je n'ai jamais connu. En tous cas, c'est lui qui était chargé de la radio, il passait les messages, il dépannait, il contournait les brouillages, un vrai savant. À la fin de la guerre, avec tout le temps passé avec ses écouteurs sur les oreilles ou les haut-parleurs à fond, il était devenu complètement sourd. Il est parti quelques temps en Belgique. Il a travaillé un peu pour le gouvernement et les militaires de là-bas, il a pas mal voyagé, en Europe de l'Est, en Amérique, un peu partout. Lui qui avait passé toute la guerre enfermé dans sa cabine radio, le goût de l'aventure le prenait. Il a même rencontré un journaliste qui devait raconter ses aventures, mais il me semble que le projet n'a jamais abouti. Il était inventeur, il faisait plein de machines bizarres. Je crois même qu'il a fait un sous-marin de poche.

- Le Nautilus ! s'écrie tout le monde en chœur

- Je ne sais pas, il ne m'a pas dit ce nom là.

- Vous l'avez donc rencontré après ? Demande Robert

- Oui, une dizaine d'années plus tard. Il était revenu en France pour quelques temps. Il savait que Yannick avait disparu, et il m'a demandée en mariage. Moi, je ne voulais pas, non pas que je sois restée totalement fidèle à Yannick après sa disparition, d'ailleurs on ne s'était rien promis de tel, et quand même je n'avais pas 30 ans quand il a disparu alors... Mais par contre je ne voulais absolument pas me mettre en ménage avec un ancien du réseau. En plus, il était complètement sourd, alors pour la conversation... Il n'empêche, avant sa demande, il m'a raconté ses années belges. Il s'était mis en cheville avec un autre inventeur, un farfelu qui ne réussissait pas grand-chose, qui faisait des instruments de musique, des portes automatiques, des moyens de transport, et autres choses qui étaient censées améliorer la vie de tout le monde mais qui avaient toujours un gros défaut. Mais ce gars-là était doué pour tout ce qui touchait aux animaux et aux plantes. il faisait des greffes, des croisements, des choses que personne d'autre n'aurait pu réussir. Lafleur, lui, s'intéressait surtout aux plantes, notamment aux roses. Il m'a fait 3 fois sa demande. La troisième fois, quand j'ai de nouveau refusé, il est devenu complètement fou, il s'est mis dans une colère noire.

- C'est la dernière fois que je te demandais en mariage. Puisque tu refuses encore, je ne me marierai jamais ! jamais ! jamais ! Mais j'aurai des bébés, plein de bébés, des dizaines de bébés, des centaines de bébés, tous rien qu'à moi et tous comme moi !

- Je ne l'ai jamais revu.

- La Fabrique de bébés, c'est là qu'est le QG, et Lafleur c'est le chef alors ? demande Alice

- Sans doute, mais qu'est-ce qu'il peut bien vouloir faire du Nautilus ?

mardi 18 décembre 2012

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (23)

Quelle affaire ! Non mais vraiment, quelle affaire ! Gérard est pris en stop par un chauffeur routier mélomane, Gaëlle rêve à son Yann, les gendarmes jouent les duettistes burlesques et le Nautilus ne fait toujours pas surface. Cette semaine, Liaan se propose d'éclaircir quelques points. Mais y parvient-il seulement ? A vous de vous faire votre idée dans le vingt-troisième épisode de ce feuilleton.

Dans les ruines de la maison de Pont Aven.

Je rêve... Des coups sourds, des voix, une déflagration, des flammes froides, j'ai du mal à respirer, des voix, encore, cauchemar, une autre explosion... Un bombardement, la guerre ? De quel côté suis-je ? Ma petite voix intérieure me chuchote : C'est l'heure de te lever pour aller marner, allez ! Je sens mon corps comme engourdi, je vais me réveiller et réalise que je ne suis pas dans mon lit familier. Le fameux "où suis-je", des bandes dessinées, surgit. J'ouvre les yeux, rien, et ce n'est pas la nuit d'une pièce sombre, je sens sur mon visage comme une couverture, un drap : je suis à la morgue ! Je suis morte ! Une nuée d'angoisse m'envahit. Non ! Pas ça ! Pas maintenant ! Je veux hurler cette méprise, mais aucun son ne sort. Je veux bouger, je ne suis pas morte ! mes bras sont en plomb ! Je fais un effort qui me parait démesuré et mon bras bouge enfin, je cherche à dégager ce voile, ce linceul plein de poussières. J'arrive à dégager mon visage, et je vois une plaque de bois ! Le couvercle du cercueil ! Je suis enterrée vivante ! Je veux encore crier, mais impossible d'émettre le moindre son. Je me sens moins ankylosée et me dégage complètement. Je suis sous une table dans une pénombre qui me semble irréelle.

Avec difficultés, je dégage des gravats (?), plein de gravats. Que s'est-il passé ? Un effondrement ? Un bombardement ? Mon rêve/cauchemar est encore là.

Si je comprends bien, cette table m'a protégée contre toutes ces chutes ! Je réussis à me dégager complètement et me mets debout. Tous ces gravats, des pierres, des bouts de bois, une casserole, et eeeerk ! Un bras humain ! J'observe attentivement ce bras : c'est un bras artificiel !

Et tout brusquement me revient à l'esprit : la Fabrique, la Fabrique de Bébés, "Lafleur", les Autres, et cet échec, ici, à Pont Aven ! Nous croyions maîtriser toute cette bande d'amateurs, de petits joueurs, les Roland Verne, mon frère Robert, ces autres, la bagarre.

Ah mais ! Nous avons perdu une bataille, mais...Ça va barder !

Tout d'abord, faire le point, ensuite contacter "Lafleur"...Ah ah ah ! sacré "Lafleur" ! Je lui dois une fière chandelle avec son conseil de porter un gilet pare-balles !

Secouée, mais pas morte, ma Colette, ah non !

Si Gäelle, Alice, Roland et Robert avait pu assister à ce spectacle d'une Colette, debout, s'époussetant avec rage, donnant des coups de pied dans les débris de vaisselle, nos amis auraient tremblé d'effroi.

Le jour se levait et dans cette lumière rasante, Colette dégage un cadavre, l'observe et comme par un soufflet, laisse retomber le corps, et cherche un autre macchabée pour assouvir je ne sais quel instinct ! Après avoir dégagé des morceaux de bois ayant eu l'apparence d'un beau buffet breton, Colette sourit : Ah ! Hans ! Tu as l'air en meilleur état que Günther ! Viens vers ta Maman, Mein Hans ! Et Colette approche le visage du cadavre, le place sur sa poitrine et d'une main experte, écarte délicatement les cheveux sur le haut du crâne...

Quelques minutes plus tard, après son lugubre travail, Colette, satisfaite, s'écarte des gravats et se mets en marche vers les ruines de l'appenti, en partie effondré sur "sa" Mercedes. Les chiens ! lance-t-elle, en tapant du pied sur un seau métallique, sales clébards ! Tiens ? Je ne vois plus l'ambulance. Ce sont ces cloportes, accompagné de ce cafard de Gérard. Elle ne retient pas le gros glaviot quelle lance à terre.

Arrivée dans la remise, elle repère vite le poste de radio émetteur-récepteur, constate qu'il est débranché, le raccorde et le manipule avec dextérité.

- Appelle Q.G.... Appelle Q.G. ... Colette appelle Q.G. Colette appelle Lafleur...

- Lafleur écoute, cinq sur cinq, Colette, à vous...

La conversation dura moins de cinq minutes, et Colette sortit. Barfleur ? Ce n'est pas la porte à côté, ça, et je n'ai plus de bagnole... Un coup strident d'avertisseur interrompt sa pensée : ça, c'est une Renault 4, je parie !

...

La cantatrice (chauve) termina son air des bijoux de Gounod, la voix du speaker désannonce l'extrait de l'œuvre, en n'omettant surtout pas la célèbre évocation de la non moins célèbre cantatrice Blanche d'Italie.

- Et tu vas où, comme ça, mon joli ? interroge d’une voix douce le chauffeur routier, qui propose en même temps une Philip Morris, paquet ocre, à son passager.

Gérard sursauta à cette question.

- Tu ressembles à un vieil ami : Robert !

- Ah non ! Ça ne va pas recommencer ! crie presque Gérard.

- Oh, mollo ! Je ne suis pas dur de la feuille, et ce camion n'est pas trop bruyant pour que tu te permettes de parler si fort, reprit le camionneur, je te demande simplement où tu comptes aller avec cette dégaine de punk déjanté avec ce T-shirt qui donne soif, ton apparence de clodomir assermenté chez Fourien, et que t'as de la chance que je t'ai ramassé, j'aurais pu te laisser comme un débris au bord de la route, sacré Robert ! Si je t'appelle aussi familièrement, c'est que tu lui ressembles furieusement, au Robert ! Ne m'en veux pas, j'suis comme ça !

- Vous êtes comment ? demande hargneusement Gérard, vous n'êtes pas de la jaquette flottante, au moins ?

- Oh ! Tout de suite on monte sur ses grands chevaux, tu dois avoir, contre les gens qui s'aiment, des idées arrêtées au dix-neuvième siècle ? Tu n'aimes pas les tarlouses ? Tu ne veux des hommes, des vrais, des tatoués ? Je ne suis pas tatoué, mon grand, mais les bergères, je les aime bien, surtout la sœur à Robert, la Colette ! Rien que de penser à la tête de son mari tous les jeudis entre 3 et 4 heures !

La colère, jusque là contenue, de Gérard tente d'exploser, mais, vu le gabarit du camionneur, il demande :

- Votre Robert à une sœur prénommée Colette ? Moi, ma femme, son prénom, c'est Colette.

Le routier reprend :

- ce serait marrant que vous soyez le mari de cette Colette, mais non, ce n'est pas possible ! Ha ha ha, trop tordant !

Le camion gravit péniblement les lacets de la nationale 24, entre Locminé et Josselin, toujours suivi par la Land-Rover noire.

...

C'est bien une Renault 4, du jaune inimitable des PTT, le facteur en descendait, rigolard :

- Ma doué ! Y'a eu comme un gros coup de vent, c'te nuit, ma parole, les portes ont dû sacrément claquer ici ! La Mâme Labornez n'est pas là ? Parce que j'ai son Nous-Deux ! Voui, et vous, sauf vot'respect, Mâme, vous êtes restée endormie dans un champ de chardons, vu les trous que vous avez sur le poullover ?

- Si tu ne veux pas de trous identiques sur ton bel uniforme, facteur, tu fermes ton grand clairon et tu m'écoutes, lance Colette en exhibant un révolver si énorme que le facteur se demande où la dame au pull troué l'avait caché... Le facteur lève les bras.

- Si c'est pour un holdoup, j'ai que les mandats de Ker-Menez et de Ker-Bronnec, ça va pas faire lourd, dans les...

- Ta gueule ! J'aime pas trop les bavards ! Tu me suis et tu la fermes ! reprend Colette, Vous n'avez que des 4L par ici ?

- Euh, je la ferme ou je l'ouvre ? tente le fonctionnaire des Postes.

- Tu la fermes gentiment ! conclut Colette.

Colette, suivie du facteur, s'approche du corps de Hans et le facteur, effaré voit Colette coller ses lèvres sur la bouche de Hans et souffler très fort. Là dessus, le corps de Hans est pris d'un tremblement vite disparu, et se lève, en maugréant :

- Donnerwetter ! Was ist los ?

- Ça, c'est du shleu, dit rapidement le facteur.

Colette se retourne et d'un œil noir, fixe le regard du facteur qui ne rajouta rien du tout.

- Monte dans l'auto demande Colette à Hans.

Ce grand gaillard tout plein de poussière et de muscles qui se lève tout doucement...

- Jawohl, Colette !

Il se dirige vers la fourgonnette jaune, ouvre la porte arrière et s'assoit sur les sacs et les colis situé dans la 4L.

- Mais ? beugle le facteur qui observe la scène.

- Tu as compris ce que je t'ai demandé ?

- Voui, voui Mâme !

Colette se glisse aussi à l'arrière de la Renault 4.

- Prends le volant et décolle, facteur ! intime Colette en montrant du canon la direction à prendre.

Un cyborg, Nom de Dieu, un cyborg jette le facteur en observant Hans.

- Ah! T'es moins ballot que tu en a l'air, facteur, un bon point pour toi, Hans est effectivement une créature artificielle qui sort de la Fabrique ! Tu vas nous emmener avec ta camionnette à Barfleur !

- Mais ? tente une dernière fois, anéanti, le facteur, ma tournée, mes Ouest-France !

- Ce ne sera pas une grosse perte pour les bonnes gens, s'ils ne lisent pas ce torchon, conclut Colette.

Et la Renault 4 fourgonnette de cette brave Administration des Postes se lança sur le chemin menant à la Grande Route, vers le Nord-Ouest.

Arrivé en bas de la pente, le véhicule des PTT, conduit par le facteur droit comme un I, qui ne jette pas un regard aux deux pandores, alignés le long de leur 4L réglementaire, tourne à droite sur la route nationale 783 en direction de Quimperlé.

- Déjà chaud à cette heure, le facteur, remarque le brigadier Chapraut à son homologue Chapraud.

- Oui, et il donne soif, ajoute ce dernier, on passe contrôler le stationnement du côté de celui "des Sports" ?

- Affirmatif ! lance le brigadier Chapraut.

À bord de la 4L jaune, Colette remarque :

- Ce qu'il y a de bien, c'est qu'avec une voiture des PTT, on passe partout sans se faire contrôler, Nous pouvons traverser la France entière sans être inquiétés !

Ma tournée ! pense à ce moment le facteur...

Parvenus à cinq cents mètre du panneau d'agglomération de Quimperlé, un homme en costume, à côté d'une Renault 4 berline de ce jaune inimitable des PTT, fait signe à la fourgonnette de s'arrêter. À moitié dissimulés sous les sacs postaux et les colis, Colette demande :

- Qui est ce pékin ? Un de vos collègues ?

Le facteur répond :

- C’est la bête noire des facteurs : un inspecteur-vérificateur, il doit s'étonner de voir que je ne suis pas sur la tournée régulière ! Je stoppe ?

mardi 25 décembre 2012

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (24)

Dans l'épisode précédent, on apprend que Colette n'est pas morte et on découvre avec effroi qu'elle sait "redonner vie" à un cyborg en lui soufflant dans les bronches. Tandis que le facteur est réquisitionné avec sa Renault 4 jaune, Robert, Roland, Gaëlle et alice arrivent en Normandie et c'est Arielle qui nous livre la suite.

Pendant ce temps-là du côté de Barfleur.

Après avoir récupéré les clés, ils arrivèrent à la maison de pêcheur du "grand oncle", curieusement baptisée " Villa la Falaise". Dans ce coin de Normandie, on ne voyait guère de falaise. Vu de la "villa", l' horizon était constitué d'une armada de barques au mouillage devant les quais du petit port avec au loin la silhouette du phare de Gatteville.

Un peu à l'écart du village donc, la "Villa" représentait pour eux un havre opportun, la promesse d'un répit. Gaëlle et Roland prirent place sur le canapé en vieux cuir à peu près aussi éreinté que nos deux comparses. Robert s'activa pour faire une flambée dans la cheminée. Alice gara l'ambulance dans l'appenti à l'abri d'éventuels regards indiscrets et emporta le sac à provisions à l'intérieur.

Ils avaient pris le temps de faire quelques courses. Mine de rien, nous étions déjà le 24 décembre et dans les rues de Barfleur, leur présence parmi d'autres vacanciers pressés de finir les derniers préparatifs de Noël n'avait éveillé aucun intérêt.

Ils décidèrent de s'accorder quelques heures de sommeil avant d'essayer d'y voir clair dans toute cette affaire. Ils étaient loin de se douter que Colette, en vie, était déjà sur leurs talons.

...

La 4L des PTT se rangea derrière la berline.

- Kenavo collègue, dit l'inspecteur. Simple routine, présentez-moi les papiers.

Le facteur lui tendit son permis de conduire administratif et sa carte pro comme il se doit. L'inspecteur les examina et lui rendit le tout en jetant un coup d'œil à l'arrière du véhicule. Colette tenait son arme prête au cas où et mit Hans en position off. On n'est jamais mieux trahi que par les siens. Fussent-ils de chair et de métal, les cyborgs pouvaient se révéler aussi gaffeurs et idiots que les humains. Une bonne idée que ce bouton inventé par Lafleur pour désactiver le cyborg. Si seulement, un tel bouton avait pu être implanté sur ce crétin de Gérard, se dit-elle avec rage. Il ne perdait rien pour attendre ce minable.

- Merci collègue, tout est en ordre. Ben dis donc que de paquets ! On voit bien que Noël approche. Bon courage pour la suite et soyez prudent. On annonce des pluies verglaçantes. Bonnes fêtes !

- Vous de même, répondit le facteur les mains moites mais soulagé.

D'habitude, les inspecteurs étaient plutôt prompts à enquiquiner leur monde. La voix de la mégère se fit entendre:

- Allez ! Ouste ! Démarre, la route est longue ! Une vraie bénédiction cette 4L des PTT ! C'est quoi ton nom ?

- Arthur Mâme. Arthur Conan.

- Ah, ah, ah ! Ce sont des comiques tes parents.

- Non Mâme. Ils sont épiciers et…

- Ferme-la et regarde la route !

- Oui Mâme, répondit Arthur de plus en plus mal à l'aise. Un cyborg pensa-t-il ! Le baiser de la mégère au cyborg ! Jamais les collègues ne le prendraient au sérieux quand il leur raconterait. Ouais, encore faut-il que je m'en sorte vivant. Il déboita pour doubler un cycliste. En regardant dans le rétroviseur, il se dit qu'il avait déjà vu ce 4x4. Mâme, je crois qu'on est suivi, dit-il, hésitant.

- Qu'est-ce que tu racontes. Colette se dégagea de dessous les paquets et regarda vers l'arrière. Le 4x4 ?

- Oui, il était déjà là quand nous avons bifurqué toute à l'heure. Il s'abstint de faire remarquer qu'il n'y avait pas d'autre véhicule que lui à l'horizon.

- Ralentis pour voir.

Le 4x4 ralentit lui aussi et leur fit des appels de phares accompagnés de coups de klaxon intempestifs. Pedro et Francis, se dit Colette, c'est sûrement eux. Qu'est-ce qu'ils foutent là. Lafleur a pourtant bien dit à ces deux abrutis recherchés par les flics de se planquer !

- C'est bon Arthur. Gare-toi. Je les connais.

Le 4x4 se rangea à quelques mètres derrière la 4L. On entendit une porte claquer. Un homme en imper et feutre noir s'approcha d'eux mains dans les poches.

...

Dans son bureau Lafleur alluma un cigare. Il touchait au but se dit-il. Du moins, il l'espérait. Ce n'était pas tout d'avoir en sa possession le plan du Nautilus. Il lui fallait le sous-marin. Personne alors ne pourrait lui en contester la propriété.

Le plan, il le tenait du grand-père qui avait travaillé comme secrétaire auprès de Jules Verne. Peu scrupuleux, celui-ci avait eu l'occasion de le dérober. Il était mort peu de temps après sans avoir eu la possibilité d'en tirer un quelconque profit. Par la suite son propre père n'avait porté aucune attention à cet héritage.

Lui, par contre, s'était vite rendu compte qu'il pouvait en tirer le meilleur parti et faire passer le grand-père pour le véritable inventeur du Nautilus.

La guerre interrompit les recherches entreprises pour mettre la main sur le sous-marin. A la libération, en quittant la résistance, il lui avait fallu trouver du boulot. Mais personne ne voulut investir dans ses hypothétiques brevets.

Il décida alors de monter la Fabrique avec ses maigres économies et se remit au boulot. Pas toujours honnêtement. Il se moquait pas mal de savoir qui finançait "ses bébés" et encore plus de savoir si "ses brevets" servaient une cause noble ou malhonnête. Bref ses inventions l'accaparèrent, lui permettant un temps d'oublier son échec auprès de Gaëlle et de vivre aisément.

Le hasard le mettait de nouveau face à elle, car il n'en doutait pas, cette Labornez de Pont-Aven, c'était bien elle. Mais il importait peu à présent. Depuis qu'il avait décidé de reprendre les recherches, seul le Nautilus trouvait grâce à ses yeux. Pour lui, il était prêt à tout.

A force de fouiner, il apprit l'existence d'une carte en possession d'un descendant de Verne. Ce ne fut pas difficile de soudoyer Gérard, mais ce con avait tout foiré ! Heureusement, il y avait Colette. Mais s'il la trouvait fort utile, il craignait qu'elle se révèle trop vorace et tout à fait capable de "la jouer perso" au dernier moment. On verrait bien. Il avait pris ses précautions.

...

" Villa La Falaise ".

Une carbonade de porc et d'andouille mijotait sur la cuisinière. Un fumet sucré-salé embaumait la pièce à vivre. Autour de la table, chacun s'activait à la préparation commune de la tarte aux pommes. Une fois la table débarrassée, Robert étala la fameuse carte.

- Bien, dit-il. Voyons voir ce que nous pouvons en tirer.

"Petit papa Lafleur, quand tu descendras du ciel..."

- Gaëlle ! Arrête un peu s'il te plaît, dit Roland. Il m'a pas l'air de sentir bien bon ton Lafleur.

- Il ne renoncera pas, répondit Gaëlle. Il faut s'attendre à de nouveaux pépins s'il découvre que nous ne sommes pas morts. Un jour il vous épouse, le suivant il vous trucide.

Alice se retint de rire.

- Eh oui belle Alice. Mais des comme mon Yannick, il y en a encore tu sais, et je te souhaite un comme lui. Gaëlle s'interrompit. Elle évita de désigner du regard Roland ou Robert visiblement tous deux attirés par Alice. Bien, alors cette carte ?

Ils se penchèrent tous les quatre. La carte, "lessivée" par Gaëlle, laissait apparaître des signes - chiffres et lettres - et le mince tracé d'un contour qui pouvait s'apparenter à une côte. Il s'avéra que la première ligne indiquait une longitude et une latitude dans le désordre.

- D'accord, dit Roland. Admettons. On en fait quoi maintenant ?

- On essaye toutes les combinaisons, répliqua Robert mais il nous faut un atlas !

Alice entreprit de passer la petite bibliothèque en revue. Tout y était minutieusement rangé. Atlas, dictionnaire, encyclopédie, livres de marines, quelques romans classiques et pour finir des "Maurice Leblanc" dont le fameux roman "L'aiguille creuse" qu'elle avait lu dans sa jeunesse et quelques "Gaston Leroux". Il ne lui fut pas difficile de dégoter l'atlas au premier coup d'œil. En ouvrant un des tiroirs, elle découvrit tout un tas de cartes marines.

- Regardez, dit-elle toute joyeuse, ce que nous avons là !

- Parfait ! s'exclamèrent Roland et Robert qui continuaient à aligner chiffres et lettres.

Gaëlle s'empara machinalement de la première carte marine qu'elle déplia. Elle reconnu sans aucun mal la côte normande. C'est qu'elle en avait vu des cartes pendant la résistance ! Ses yeux faisaient le va et vient entre les deux cartes.

"Bella ciao, bella ciao, ciao … La Madelon vient nous… Madelon… Ma de lon… Ça y est , j'ai compris !"

Ils la regardèrent médusés.

- C'est la côte normande ! La carte du grand oncle , c'est... Regardez, comparez ! Vite, vite, voyons les coordonnées !

- Alice ouvrit l'atlas. Robert et Roland lui déclinèrent les combinaisons. Barfleur ! cria Alice !

Ils étaient donc arrivés au point de départ de la mystérieuse carte mais par des chemins de traverse. Et tous de rire et de chanter. Ils débouchèrent le cidre et trinquèrent à leur trouvaille.

La suite fut plus fastidieuse, laissant place tour à tour à des moments d'enthousiasme et de découragement. Certes ils ne furent pas long à découvrir que la suite des signes les menait là où ils étaient : la "Villa la Falaise". Mais après ?

- Bien, dit Alice. Je propose une pause. Passons à table.

- Je vois mal où cacher le Nautilus dans cette baraque remarqua Gaëlle.

- Peut-être pas d'une manière évidente, répondit Alice. Mais il y a forcément une piste qui part d'ici.

- Vous avez raison Alice, dit Robert. Reste à trouver laquelle et vite !

Ainsi se déroulait leur veillée de Noël, d'hypothèses en hypothèses, plus farfelues les unes que les autres. L'humeur était joyeuse. La carbonade cédait la place à la tarte et le cidre fit office de champagne. Les yeux d'Alice brillaient et ses joues rosissaient à vue d'œil. Elle se sentait bien auprès d'eux. Elle avait trouvé, dans cette aventure rocambolesque, une grand-mère d'adoption et deux amis. Gaëlle la vit se troubler.

"Aux marches du palais, aux marches du palais..."

Les deux femmes se regardèrent d'un air complice. Alice sourit et se mit à rougir. Pourquoi faudrait-il toujours choisir se dit-elle. On est si bien comme ça. Roland et Robert avaient ressorti crayons et papiers. Ils piquèrent du nez promptement sur leurs lignes de code pour éviter de croiser le regard d'Alice.

Gaëlle, qui en connaissait un rayon question code, leur fut d'un grand secours. Ils finirent par décoder les deux premières lignes. Roland s'empara du vieux compas déniché dans le deuxième tiroir de la bibliothèque et traça, comme indiqué, une sorte de demi-cercle qui partait de Barfleur pour finir à ce qu'ils découvrirent être le port de Fécamp.

- C'est donc là qu'il se trouve ? questionna Alice.

- Je ne sais pas, dit Roland. Peut-être n'importe où sur la côte. Et peut-être ailleurs qui sait ce qu'il a voulu dire ton ancêtre, hein Robert ? Quoique il a pu pondre cette carte en compagnie du mien. Quel sac de nœuds !

Alice s'assit à côté de Robert qui tentait de percer le mystère de la dernière ligne.

- Et si on enlevait les chiffres, dit Alice.

- Et on fait quoi des lettres ?

- Des anagrammes ? dit Alice. Et des chiffres comme ponctuation ? non ?

- C'est pas bête, dit Gaëlle. Un peu simple comme code mais pourquoi pas.

Ils finirent par déchiffrer la phrase : " Ouvre la porte de la Falaise et le tableau tu trouveras".

Quand le portable de Robert sonna, leurs regards n'étaient plus que quatre points d'interrogation.

- Oui Tante Etzelle. Demain ok. Nous t'attendons avec impatience, il nous manque justement un tableau, dit-il en pointant un doigt vers le mur au-dessus du canapé où il venait juste d'apercevoir les traces laissées par un tableau décroché depuis longtemps sans aucun doute. Il raccrocha.

Trois têtes se tournèrent vers le mur puis de nouveau vers Robert. Ils s'exclamèrent en chœur : "Il y a quoi sur le tableau ?"

- Une goélette avec en arrière plan une falaise de calcaire.

- Pffffffff, s'exclama Roland. Ça manque pas les falaises du côté de Fécamp ! J'ai hâte de voir le tableau.

- A moins qu'il ne s'agisse de la ville de Falaise, celle proche de Caen et de la maison du grand-oncle. Quel bazar. J'ai l'impression que nous ne sommes pas encore sortis de l'auberge !

- La goélette. Elle a un nom ? demanda Alice.

- Je ne sais plus, dit Robert.

- Bien. Il se fait tard, dit Gaëlle. Demain il fera jour. Attendons l'arrivée d'Etzelle et du tableau.

Au petit matin du jour de Noël, Etzelle rangea précieusement le tableau dans le coffre avec sa valisette et son nécessaire de tricot. Elle ajusta son tailleur et noua un foulard sur ses cheveux blancs immaculés. Elle s'assit au volant de cette bonne vieille 403 toujours aussi vaillante et regretta amèrement d'avoir eu à remettre la capote. Elle démarra.

mardi 1 janvier 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (25)

Etzelle possèderait donc une Peugeot 403 cabriolet. Oui. Comme celle du lieutenant Columbo. Oui. Cette semaine, pour démarrer l'année sur les chapeaux de roue, c'est Sax/Cat qui nous livre un tout nouvel épisode. Pour qui "zappa" les épisodes précédents, je conseille de les lire pour tenter de comprendre quelque chose à cette histoire morcelée qui nous entraîne, eux et nous, dans de bien étranges aventures.

- Bon, du moment que tu es ce que tu es, je te tutoie.

Même à supposer qu'on connaît la même Colette, mais ça ferait vraiment mauvais feuilleton, ma Colette la dernière fois que je l'ai vue elle était couchée dans une cuisine dangereuse à côté de gens en plastique, il n'y avait plus rien à en tirer si j'ose dire.Juste pour dire, ma Colette à moi, et son frère Robert, leur nom c'est Brun.

- Je ne lui ai jamais demandé son nom de jeune fille. On va où comme ça ?

- Tu veux gagner mille euros ? Tu peux aller en centre-ville avec ton camion ?

- Bien sûr, c'est plus maniable qu'une Smart.

- OK, alors on va au Mans, à côté du pensionnat de jeunes filles catholiques, il y a le garage de Joe.

- Le guitariste qui joue du jazz d'enfer ? Je connais, et là on fait quoi ?

- Tu te gares, je rentre dans le garage, je récupère un colis, et on repart.

- Et après ?

- Je te donne mille euros, tu me déposes dans n'importe lequel des deux-cents motels de la région, tu files et tu n'entendras plus parler de moi.

- Ça me va, mais j'ai comme l'impression qu'une voiture nous suit depuis un moment.

- Tu parles du gros 4x4 noir, ça doit être Pedro et Francis. Tu vas t'arrêter à la prochaine station-service, et on verra bien si c'est eux ou nous les plus malins.

...

- Ce n'est pas Pedro, on dirait un poulet. dit Colette.

- Alors je fais quoi ? demande Arthur.

- Tu vois ce qu'il veut. Mais, pour son bien, fais en sorte qu'il ne rentre pas dans la voiture ou il pourrait tâter de ça.

- Oh ! un Telefunken U47 !

- Pas tout à fait, c'est un Lüger, ça fait de plus gros trous.

- Bonjour, je suis l'inspecteur central François. Qu'est-ce que vous faites ici ?

- François comment ?

- Inspecteur central François tout court, c'est mon nom. Qu'est-ce que vous faites ici ?

- Je livre des colis.

- Impossible. Votre voiture est du Finistère, et on est dans le Morbihan.

- C'est parce que j'ai pris un raccourci. Alors forcément j'ai changé de département pour quelques kilomètres.

- Impossible. Une voiture postale du Finistère ne peut pas circuler dans le Morbihan. Je vais devoir verbaliser.

- Dites, vous n'avez pas fait un stage à la gendarmerie de Pont-Aven vous ? Je connais deux brigadiers qui vous ressemblent.

- Insulte à officier de police, ça va vous coûter cher. Descendez de la voiture.

- OK, et voilà les papiers du véhicule. Verbalisez si vous voulez. Mais vite, j'ai ma tournée à finir.

- Et vous transportez quoi ?

- Des colis.

- Ouvrez le coffre.

- Impossible. Secret professionnel. Je n'ai pas le droit de montrer ma tournée sans un mandat officiel.

- Vous vous foutez de moi ?

- Non, mais le règlement c'est le règlement. Et le règlement de la Poste est au moins aussi rigoureux que celui de la Police.

- Appelez la poste centrale, je vais leur dire deux mots.

- Impossible. La radio est cassée.

- Obstruction à l'exercice de la Justice, vous aggravez votre cas.

- Écoutez, mettez ce que vous voulez sur votre procès-verbal, mais faites vite, sinon je ne vais pas pouvoir finir ma tournée avant midi, et je devrai faire un rapport et je devrai indiquer que j'ai été retardé par l'inspecteur central François et le directeur de la poste centrale est un ami du commissaire divisionnaire et ça risque de chauffer pour votre matricule.

- Si vous le prenez comme ça, allez-y, mais que je ne vous revoie pas par ici.

La R4 jaune repart.

- Ça va, on est passé, vous pouvez remballer votre joujou maintenant.

- Fais pas le malin. C'est vrai cette histoire du directeur de la Poste et du commissaire de police ?

- Tout ce qu'il y a de plus vrai. Vous allez rire.

- Ça m'étonnerait.

- Ils sont tous les deux dans le même club de danse. Ils sont fous de danse. Ils font même des concours de danse, tango, valse, vous voyez le genre.

- Oui, c'est presque drôle.

- Dites, j'espère que vous avez de l'argent parce que le réservoir est presque vide. Je n'ai pas de quoi aller en Normandie.

- Bon alors tu vas t'arrêter à la prochaine station-service, on va essayer de trouver un autre véhicule.

...

À "La Falaise", la nuit ne s'est pas tout à fait passée comme prévu. En se levant, Gaëlle est tout étonnée de trouver Alice seule sur le canapé.

- Tu as passé la nuit ici ?

- Oui, ils m'ont laissée.

Elle a les yeux un peu rouges et les traits tirés. Elle n'a pas beaucoup dormi.

- Et où sont-ils ?

- Ils ont pris la chambre.

- Ah.

- Oui. Notez que je me doutais bien de quelque chose dans ce goût-là, j'ai surpris de drôles de regards entre eux. Je pensais que c'était dû aux circonstances, mais non.

- Ce n'est pas la première fois, ça leur prend de temps en temps, ça dure quelques jours.

- C'est bien ma chance, pour une fois que j'en trouve deux à mon goût, non seulement je n'arrive pas à choisir mais en plus ils ne sont pas pour moi.

- Mais si, en dehors de ces périodes, ils vivent comme tout le monde.

- Oui, mais moi je ne veux pas partager mon homme avec un autre homme. Ni avec une autre femme d'ailleurs.

- Je croirais lire mon "Nous-Deux". Mais, ma petite, le monde a changé, heureusement. À mon époque on se cachait, maintenant ça se passe au grand jour. D'ailleurs, bien que je ne sois qu'un vieux machin, je serais bien venue te rejoindre cette nuit si j'avais su que tu étais là. Allez, je vais les réveiller, Tante Etzelle va arriver, et elle n'a pas les idées aussi larges que moi sur ces sujets.

- Bonjour Tante Etzelle.

- Bonjour Roland, bonjour Robert, bonjour Gaëlle, bonjour mademoiselle.

- Appelez-moi Alice.

- Bonjour Alice. Vous avez pris le petit déjeuner ?

- Pas encore, on s'est couchés un peu tard avec ces histoires de cartes, de code et tout ça.

- Ça tombe bien, j'ai pris des croissants et des petites rosettes vertes en passant, il ne manque que le café.

Tout le monde est autour du tableau. Il représente une goélette, avec une falaise en arrière-plan, et, au sommet de la falaise, une ville avec ses petites lumières. Les lumières sont allumées, comme pour mieux souligner le fait que le tout se passe de nuit. La précision était inutile, la lune se reflétant dans l'eau était déjà suffisamment éloquente (si l'on peut dire).

- Ça me donne un peu de nostalgie de nos sorties nocturnes avec Yannick, dit Gaëlle.

- Les jeunes, avec vos bons yeux, vous voyez le nom de la goélette ? demande Etzelle.

- Pas complètement, je pense qu'il va encore falloir jouer au code. Je vois "Az" au début et "at" à la fin, ça ne fait pas très breton ni normand ça. Entre les deux, c'est tout brouillé, mais c'est un seul mot court. dit Roland.

- Attends que je regarde de plus près, dit Robert.

- ...

- Là, devant le bateau, dans l'eau, je vois un point bizarre. Quelqu'un a une loupe ?

Alice passe la loupe à Robert.

- Attendez, j'essaye de voir.

- ...

- Nom de Dieu, je vois ce que c'est, mais je ne comprends rien ! Roland, tu peux regarder avec la loupe ?

- ...

- Ça y est, je vois ! Une femme. Avec sa tête en cône, on dirait une sorcière qui se noie et que le bateau ne va pas pouvoir sauver. Je ne vois pas du tout ce que ça peut bien vouloir dire. Il va falloir réfléchir tous ensemble.

Gaëlle les interrompt.

- Non, pas maintenant. Nous ne sommes pas seuls, il y a une drôle de voiture qui vient de se garer devant la maison.

mardi 8 janvier 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (26)

Alors que l'on est en train d'essayer de déchiffrer un très hypothétique message codé contenu dans une effroyable croûte picturale censée représenter une goélette marine, une étrange automobile est arrivée et semble glacer d'effroi le petit monde de la vila " La Falaise". Mais pendant ce temps, et totalement ailleurs, d'autres événements tout à fait incroyables se déroulent alors que l'on ne les attendait pas le moins du monde.

Bzzz. Clic. Clic. Cliic. Bzzbz. Clac. Clic. Cloc. Cliquiquiclic. Zzzz.

Des ruines de la maison Labornez, Günther se remet en route. Il pivote la tête dans un cliquetis douloureux accompagné de divers bruits de rouages enroués. Il observe, il analyse la situation. Ses neurones électroniques enregistrent et calculent. Il se redresse et tombe sur le côté. Il s’éteint.

Trois heures passent avant qu’il n’entre de nouveau en activité. Une diode se met à pulser au fond de l’orbite de son œil gauche. La tourelle de sa tête grince. Son bras droit ne répond plus. Il s’assied, il constate qu’il fait nuit. Il passe en mode « vision nocturne ». Il cherche Colette. Il ne trouve pas Colette. Il cherche Hans. Il ne trouve pas Hans. Il active son modem à ondes courtes. Il n’y parvient pas. Il essaie encore. Il pousse un peu la tension du modem. Le modem crame. Le modem est foutu, carbonisé. Il bouge une jambe. Il bouge l’autre jambe. Il a perdu un pied. Il prend le pied détaché. Il se demande s’il peut réparer. Il lui faudrait un fer à souder et des outils de précision. Son cerveau plein de processeurs lui dit que c’est peine perdue. Il jette le pied. Il cherche quelque chose parmi les gravas. Quelque chose qui puisse remplacer le pied. Une prothèse de fortune qui lui permette de tenir debout et de marcher. Un bout de pied de table. Ça fera l’affaire. Il tire sur un fil électrique qui pend depuis une poutre éclatée. Il s’en sert comme lien. Il se lève. Il fait un pas. Il ajuste son pied de bois en hauteur. Il fait un second pas.

Ses batterie se déchargent vite. Il doit y avoir un court-circuit qui pompe son énergie vitale. Il lui faut réparer et se recharger. Il cherche une source d’électricité parmi les bouts de fils électriques qu’il trouve en fouillant les décombres. Il se sent réfléchir de plus en plus lentement. Il est entré en mode dégradé. Il peut tenir une heure si tout va bien. Il trouve une paire de fils alimentés. La phase, le neutre. 240 volts. Il va faire le plein. Il se fourre les fils dans les trous de nez, en prise directe avec le conjoncteur-découpleur de phase du transformateur-chargeur. Il reste comme ça, assis à attendre, avec juste le système d’alerte qui veille.

Les batteries chargées à bloc, il se débranche et se lève. Il repasse en accéléré le film de sa mémoire. Il enregistre les visages et les noms dans ses éléments de mémoire instantanée. Il sait où il est. Il sait sa mission et il sait ce qu’il a à faire. Il ne sait pas où sont Colette, Gérard et Hans. Ils ne sont pas dans les ruines de la maison. Il s’extirpe de ce qui a été une maison et récupère les données de géolocalisation. Il appelle la carte des environs. L’habitation la plus proche est celle du père Kermitt. Prendre la route vers le sud est sur quarante-huit mètres et tourner à gauche. En boitant et en traînant la patte, il avance. Il tourne à gauche et fait face à une sorte de bâtiment fait de planches. Un hangar branlant. Il pousse la porte. Il cherche ce qui peut lui être utile en essayant de faire le moins de bruit possible.

Il va au fond du hangar. Sous une bâche, il trouve une moto. Une 350 BSA, lui indique son ordinateur intime. Il cherche les données techniques. Il lui faut trouver du carburant. Il cherche. L’analyse des fûts, bouteilles et bidons lui permet d’écarter le cidre, le calvados et l’engrais pour géranium. Il trouve cependant ce qu’il cherche. Il porte le bidon à sa bouche. Essence de pétrole et lubrifiant minéral monograde. Tout juste bon pour une tronçonneuse ! Le monocylindre anglais n’acceptera jamais pareille mixture. Il retourne au fond du hangar et soulève une autre bâche grise. Un sourire rayonnant s’affiche sur sa face démolie.

- Ach ! Ein BMW motorrad ! Gut !

Il retourne chercher le bidon de mélange à tronçonneuse et débâche la BMW. Il vide le précieux carburant dans le réservoir, déplace la motocyclette et ouvre la porte du hangar. Il pousse l’engin à l’extérieur avant de s’attaquer à une expertise minutieuse en faisant appel à ses ressources internes. Il comprend comment il peut faire démarrer la machine et l’origine des pannes éventuelles. Les pneus sont légèrement dégonflés, le frein avant est hors d’usage et il n’y a pas la clé de contact. Broutilles. Il dévisse l’index de la main gauche et enfiche le connecteur universel dans le trou de la clé de contact. Dans les environs, une chouette hulule.

Le robinet d’essence est ouvert. Il a titillé les carburateurs, la boîte de vitesse est au point mort. Il lève la jambe et pose le pied sur le kick. Il pèse de tout son poids sur le dispositif de mise en route. Le bicylindre est entraîné mais n’a pas démarré. Un deuxième puis un troisième vigoureux coup de kick permet de faire entendre les premières explosions du flat-twin teuton. Günther passe une main affectueuse sur le beau réservoir noir orné de fins liserés blancs tracés à la main autour du prestigieux emblème blanc et bleu symbolisant une hélice d’avion. Il enfourche la BMW au moment où la lumière se fait au-dessus du perron de la maison du père Kermitt et que celui-ci apparaît en chemise et bonnet de nuit avec l’air le plus éberlué dont il est capable.

- Mais ? Mais ? Ma moto ! Ma moto !

- Scheiße !

- Mais ! Eh ! Vous, là ! Ma moto ! Il me pique ma moto ! Tonnerre de Brest ! Ma moto ! Et l’allemande en plus ! Prenez plutôt la merde d’anglaise qui veut jamais marcher !

Günther ne l’écoute déjà plus. Il a passé la première vitesse et, dans un équilibre un peu précaire, a commencé à rouler. Dans un panache bleuâtre, il prend le large en laissant le père Kermitt vociférer et se lamenter sur son malheur. La route défile dans le faisceau chiche du gros phare de la BMW grondante. Tandis que le père Kermitt s’est précipité sur son téléphone pour appeler la gendarmerie locale à la rescousse, le fier cyborg de conception germanique fait route vers Hans dont il vient de recevoir les ondes de localisation. Il faut se diriger vers la Normandie. Pays au souvenir douloureux pour tout le peuple allemand. Le pays de l’invasion yankee. Le pays du début de la fin. Presque pire que Stalingrad.

...

- Brigadier Chapraud ! Réveillez-vous, brigadier Chapraud !

- Hein ? Quoi ? C’est quoi ? Qu’est-ce qu’il se passe ? Brigadier Chapraut ? C’est vous qui m’appelez ?

- Oui brigadier Chapraud, c’est le brigadier homonyme à un « t » près. Je vous ai réveillé ?

- Eh oui dame ! Je dormais ! C’est pour ça que vous m’avez réveillé. Que si j’avais pas dormi, vous ne m’auriez pas réveillé, comme qui dirait. C’est pour quoi, brigadier Chapraut ?

- C’est relatif au père Kermitt qui...

- Qui est encore fin saoul ?

- Il dit que non.

- Il ment. Il est saoul, je vous dis, brigadier Chapraud. Laissez-moi retrouver mes rêves. J’étais nommé adjudant et il y avait un grand buffet avec du pâté de campagne et du saucisson sec. Je veux retrouver mon rêve.

- Il dit qu’un allemand louche lui a volé une moto.

- Il a une moto, le père Kermitt ? Première nouvelle. Dites-lui de venir nous présenter papiers du véhicule et attestation d’assurance demain matin. Bonne nuit, brigadier Chapraud.

- Il dit qu’il faut qu’on vienne.

- Je dors.

- Mais vous parlez, brigadier Chapraut.

- Je parle en dormant.

- Et vous pétez, aussi, sauf votre respect, brigadier Chapraut.

- Je ne vous permets pas, brigadier Chapraud.

- Pourtant, j’ai entendu.

- ...

- Vous dormez toujours, brigadier Chapraut.

- Non. J’arrive. Faites chauffer du café, brigadier Chapraud.

- Vous prendrez du lait ?

- J’aimerais mieux une larme de Calvados.

- Tout comme moi. Sauf que le café, à cette heure de la nuit, j’y tiens guère trop.

- Moi non plus, en fait. Partons sur le calvados... sans café. A la guerre comme à la guerre.

- Et j’lui dis quoi, au père Kermitt, brigadier Chapraut ?

- Qu’on arrive tout de suite après le café, brigadier Chapraud.

...

A peine un peu plus d’une heure plus tard, la Renault 4 des pandores arrivent en zigzaguant un brin devant la maison du père Kermitt sise à bien au moins deux kilomètres de la gendarmerie locale. L’haleine surchargée à la pomme de contrebande et le képi de travers, qui penche à gauche pour le brigadier Chapraud, à droite pour le brigadier Chapraut, les deux brigadiers se présentent devant la porte du père Kermitt qui, pour se consoler, s’est réfugié dans le calvados. Une tradition du cru.

- Ah ! Vous voyez, Chapraud...

- Brigadier ! Brigadier Chapraud, brigadier Chapraut !

- Oui... Brigadier Chapraud. Je vous l’avais dit. Il est saoul !

- Ma foi.

- Pas plus que vous, mes brigadiers

- ‘Tention ! Injure de manque de respect à militaires dans l’exercice de leurs fonctions ! Ça va chercher loin, ça, père Kermitt !

- On en a foutu au trou pour moins que ça !

- Et sans connotation sexuelle, je préfère vous dire. Parce que Chapraut et moi, on est pas du genre à abuser de notre pouvoir.

- Exactement ! Chapraud et moi-même, on est comme qui dirait irréprochables.

- J’aurais pas mieux dit. Bravo brigadier Chapraut !

- Et ma moto ?

- Vous avez les papiers du véhicule ?

- C’est que...

- C’est oui ou c’est non ? On va dresser procès verbal, pour dire qu’on s’est pas déplacés pour rien.

- C’est que...

- C’est que quoi ?

- C’est que vous avez pas un peu soif avec toute la route que vous avez faite pour arriver ici ?

- C’est pas faux. Il faut pas se déshydrater.

- J’ai du calva qu’est pas piqué des vers. Mais entrez donc, brigadiers !

Les gendarmes entrent. Ils s’asseyent et le père Kermitt prend deux verres dans le buffet qu’il pose sur la toile cirée de la table. Il attrape la bouteille et remplit les trois verres.

- Pas trop ! Nous sommes en service !

- Pas plus haut que le bord du verre !

- Brigadier Chapraud ! Un peu de tenue !

- Pardon, brigadier Chapraut ! J’ferai plus.

- Bon. Je vous explique, rapport à la moto. Les papiers, je les ai pas pour cause que l’Allemand qui me la vendue, il devait me les envoyer par la Poste et que la Poste, vous savez ce que c’est, ils perdent les lettres. C’est qu’ils boivent, les facteurs. Ils ont pas une vie facile, vous me direz. C’est un peu comme vous autres, les gendarmes. Sans la gnôle, vous tiendriez pas.

- C’est pas faux.

- Alors, la moto, je l’ai mise dans la grange et j’y ai jamais trop touché. Mais elle est à moi tout de même. Et là, il y a un type très bizarre qui causait comme on aurait dit de l’allemand qui me l’a volée, la moto. Et moi, ben naturellement, je me dis que ça doit être l’allemand qui me l’a vendue qui est venu la voler. C’est ça que je me suis dit en réfléchissant.

- Vous l’auriez achetée quand, cette moto ?

- Je dirais que ça devait être en 1963. Oui, l’été 63. J’en suis sûr.

- Ça fait pas loin d’il y a soixante ans, ça !

- Quarante, plutôt, brigadier Chapraut.

- Quarante ? Comment ça quarante, Brigadier Chapraud ?

- Ben oui, 2013 moins 1963 : quarante ans.

- Oui, bon. Quarante si vous voulez.

- Cinquante, non ?

- Comment ça, cinquante ?

- Excusez, brigadiers. Mais 2013 moins 1963, ça fait cinquante ans.

- Peut-être bien. Il fait soif, trouvez pas ?

Le père Kermitt remplit les verres.

- Bon. Partons sur cinquante. Il avait quel âge, votre vendeur ?

- Voyons voir un peu... Moi, j’avais vingt-deux... Hi hi hi... Pardon.

- ?

- Non, rien. Juste vingt-deux. Vingt-deux v’là les flics. Vous connaissez ?

- Faites bien attention ! Manque de respect à force de l’ordre dans la force de l’âge. C’est sujet à bavure ! Faites bien attention à vous !

- Bon, bon... Donc, j’avais un peu plus de vingt ans. Lui, le boche, il devait bien avoir dans les cinquante.

- Et votre voleur potentiel que vous disez, là, il avait l’air centenaire ?

- C’est que... Non. Il avait l’air grand et solide. Mais il boitait.

- C’est pas le même homme, si vous voulez mon avis. Je sais pas ce qu’en pense le brigadier Chapraud, mais pour moi, c’est pas le même homme. L’affaire est close. On vous dresse pas de contravention parce que l’objet du délit a disparu avec le crime mais on vous a à l’œil.

- Et aussi parce que votre calvados est bon. On passe l’éponge pour cette fois, hein, brigadier Chapraut ? Dites, père Kermitt, cette bouteille, on se la finirait pas ? Le jour commence à se lever et on a une dure journée qui nous attend.

...

Günther s’arrête dans une station service. Il tire le pistolet d’essence et le glisse dans le réservoir de la BMW. Il attend que le compteur se remette à zéro et actionne la gâchette. Il fait le plein. Ceci fait, il arrose copieusement les pompes, enfourche sa moto, la démarre, enclenche la première, lâche la poignée d’embrayage avec douceur et fait jaillir une flamme de son auriculaire droit. Il s'enfuit en laissant les flammes envahir la station service.

Alors qu’il est à moins de cinquante kilomètres de la villa « la Falaise », deux personnes descendent d’un Land Rover noir en tenant des armes de poing à la main. Dans la villa, Gaëlle et les autres sont bouche bée et les bras ballants.

mardi 15 janvier 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (27)

Soyons honnête, au moins pour une fois. Au terme de l'épisode précédent, nous n'avions pas beaucoup avancé dans l'histoire rocambolesque qui nous mène, semble-t-il, vers la Normandie sur les traces ténues d'un sous-marin très hypothétique. Nous apprenions néanmoins que les cyborgs savaient piloter une moto allemande et que les gendarmes savaient apprécier le jus de pomme.
C'est Arielle, aujourd'hui, qui nous promet d'avancer à pas de géants vers un début de dénouement. Mais sans plus de bavardage, sachant les lecteurs pressés de connaître la suite, les nerfs tendus, je laisse la place à l'épisode de la semaine !

Un peu plus tôt à La Fabrique…

Inquiet de se faire doubler par Colette, Lafleur avait donc pris ses précautions. Il avait gardé un atout dans son jeu sous les traits de son fidèle technicien, Maurice Lenoir. Ce dernier lui était tout dévoué.

Nous ne savons grand chose sur le passé de ce taiseux qui travaille et vit à La Fabrique. Sans doute devait-il une fière chandelle à Lafleur qui l'avait probablement sorti du pétrin.

Lafleur décida donc d'expédier Maurice à Barfleur mais pas seul. Uma l'accompagnerait. Ce cyborg femelle de dernière génération, ils l'avaient conçu ensemble. Ils l'avaient conçu plus robot que cyborg. Après avoir tenté sans succès de vendre le brevet aux services secrets israélien, Lafleur avait réussi à le caser aux services secrets boldave. Le prototype fut donc ressorti du placard et dépoussiéré.

Faite d'un alliage de métal et de chair ultra léger, Uma, à l'opposé de la carrure "char d'assaut" d'un Hans ou d'un Günther, était la grâce même. D'aucun dirait sexy en diable. Lafleur l'avait dotée de tous les attributs qui vous posent une espionne et une voleuse. Déplacement rapide et feutré. Agilité des prothèses des mains. Chacune munie d' outils de précision, genre Leatherman pour souris d'hôtel. Magnétophone-enregistreur embarqué, indispensable. Caméra et appareil photo implantés dans ses yeux de porcelaine bleue. Lesquels étaient dotés d'un système de zoom ultra sophistiqué qu'Uma déclenchait par le seul pouvoir de "la pensée",en exorbitant les yeux. Lafleur, passionné de photo, n'utilisa que de l'optique Leitz miniaturisée. Pour parfaire son chef-d'œuvre, il lui installa un logiciel de Krav-Maga qui permettait à Uma de se débarrasser de ses adversaires avec un minimum de bruit. Seul le logiciel du langage fut réduit au strict minimum.

Maurice en était fou. Il avait particulièrement soigné et les mensurations, et le revêtement en plastique mou qui imitait à la perfection la chair blanche et laiteuse. Après avoir ajusté la perruque brune frangée, il lui enfila une combinaison style treillis et laça les rangers. Il appuya sur le bouton "on". Uma était fin prête.

- Prends le Land , dit Lafleur. Vous passerez plus facilement pour un couple de baroudeurs en quête d'un séjour "nature". Méfie-toi de Günther, il vient de réapparaître sur la console de gestion des cyborgs mais pour l'instant je n'arrive pas à reprendre le contrôle.

- Bien, répondit Maurice.

- Débrouille-toi pour tout récupérer avant l'arrivée de Colette. Qu'elle ne se doute de rien quand elle arrivera après vous. Pas de morts. Faites-vous passer pour des agents d'un service secret étranger. Un truc dans ce genre.

- Boldave ? demanda naturellement Uma.

- Non Uma. Je ne veux pas de problème avec eux. Nous sommes en affaire. D'ailleurs au fait, Maurice, nous avons rendez-vous avec le Colonel Amisovscu, la semaine prochaine, service après vente oblige. Ton logiciel t'autorise toutes sortes d'accents Uma. Tiens Russe, ça fera l'affaire.

Ils quittèrent La Fabrique et prirent la direction de Barfleur.

...

Si nous ne savons pas grand chose sur Maurice, il en est de même pour le routier mélomane, volage et gouailleur, censé emmener Gérard au Mans. Retour dans la cabine du Renault truck.

La sonnerie du portable du camionneur retentit sur l'air du toréador.

- Allo oui... Ok patron. Mais prévenez au Mans que j'aurai du retard. Il raccrocha et s'adressa à Gérard. Mon ptit gars, détour obligé par Caen pour récupérer un colis urgent. Alors, ou tu restes, ou je te dépose à la prochaine station-service. Mais avec ton allure déjantée, pour faire du stop hein, tu vois ce que je veux dire.

Gérard, l'air abattu, ne répondit pas. Le fric. Le magot. L'avion. Partir. Se sortir enfin de tout ce merdier. Soupirs.

- Fais pas cette tronche. Au fond je t'aime bien.

"si tu ne m'aimes pas, si tu ne m'aimes pas, je t'aime...". Il se mit à rire.

Gérard eut envie d'allonger son poing dans la gueule du camionneur. Il se retint. Cet enfoiré était sans doute sa seule chance de rejoindre Le Mans.

- Ben quoi ? Oublie-là ta bergère. Allez on va s'en jeter un à la prochaine station-service et faire le plein. Tiens, prends une goldo, c'est pas toi qui raque.

- Merci. Au fait, c'est quoi ton nom ? demanda Gérard.

- Frédérique Lang. Freddy pour les intimes. Pour Colette, c'était Fred et quand...

- Oh, ça va hein ! Rien ne dit que ce soit la même après tout.

- Ouais, regarde-moi ça un peu...

Ils venaient d'arriver en vue de la station. Force est de constater qu'elle avait brûlé de fond en comble. Explosée , anéantie, volatilisée.

- Ben merde ! reprit Freddy. Ok, on va pousser jusqu'à la station Shell où bosse ma copine Marie. Ça fait une trotte, mais au moins là, c'est sur qu'ils sont ouverts sauf s'ils ont explosé. Ah, ah, ah.

Ils reprirent la route. La radio diffuse l'acte II des Contes d'Hoffmann :

"Voyez-la sous son éventail
tourner, baisser, lever la tête,
ouvrir ses yeux d'émail
Et dire d'un air bête:
Oui, oui, oui, halte-là!
C'est la belle Olympia! "

- Ah, ah, ah. Quel couillon cet Hoffmann avec les femmes, il n'a rien vu et c'est bien fait avoir !

- Ouais. Bon, je vais faire un somme, répondit Gérard excédé. Il se fichait pas mal d'Hoffmann et de ses histoires de bonnes femmes. Les siennes lui suffisaient amplement.

Pas très loin de Caen, ils atteignirent enfin la station-service convoitée. Freddy rangea son bahut derrière une 4L jaune qui faisait le plein. Au moment même une femme en descendit. Un land noir les dépassa et se gara face au libre-service.

Gérard et Freddy s'exclamèrent en chœur en regardant la femme : " Oh putain, Colette ! "

Francis et Pedro claquèrent les portières du Land et allumèrent une cigarette.

Arthur Conan remit le pistolet de distribution en place et se tourna vers Colette dont le visage exprimait une rage contenue de très mauvaise augure.

- Maame que se passe-t-il ? hasarda Arthur pas très rassuré.

...

Villa "La Falaise". Uma et Maurice viennent de faire irruption dans le salon.

- Mains en l'air. Vite ! déclara Maurice sèchement en pointant son 44 magnum vers l'assemblée.

Gaëlle, Etzelle, Alice et Robert, médusés, s'exécutèrent.

- Gaëlle, murmura Alice. Tout à l'heure je vous ai menti à propos de...

- Fermez-là. D'un signe de tête Maurice montra à Uma les documents étalés sur la table.

- Da Boris. Moi compris.

Uma s'approcha de la table. Ses yeux sortirent de leur orbite. Une fine spirale en métal transconducteur les reliait au cerveau qui stockait les informations. Ils photographièrent et filmèrent tout ce qu'il y avait sur la table. Le spectacle était hallucinant.

Tante Etzelle faillit tourner de l'œil. Gaëlle retomba assise sur sa chaise. Robert semblait gober l'air. Alice fut prise de petits rires hystériques.

- Hi, hi, hi. Ils ont dormi ensemble. Hi, hi, hi, mon dieu ces yeux. Sinon, j'aurais dû dormir avec l'un deux. Hi, hi, hi. C'est tout. Ils ne couchent... Mais c'est quoi, cette chose ! Alice au bord de la crise de nerfs agitait ses mains comme des marionnettes au-dessus de sa tête.

Robert la regarda l'air ahuri et ouvrit la bouche encore plus grand.

- Mais qu'est-ce qu'elle raconte ? C'est quoi tout ce bazar.

Tante Etzelle, ayant retrouvé ses esprits, fixait machinalement le tableau.

- Vous pas parlez, vous pas bougez, déclara Uma après avoir remis ses yeux en place. Sinon, Boris taratatata. Vous tous garder mains en l'air.

Elle plia soigneusement la carte et s'approcha du tableau. Un cutter jaillit de son index. Elle s'apprêtait à découper la toile.

Robert avala sa salive et s'écria :

- Non ! Non ! Qui êtes-vous ? Vous êtes envoyés par La Fabrique ? On peut peut-être s'arranger...

- Pas arrangement. Quoi fabrique ? pas comprendre.

AZ.AZ... mais non ce n'est pas un Z, pensait Etzelle.

C'est un S... AS ! Et là on devine un A, puis RAT. Une coiffe en forme de cône... une femme... Sorcière ? Démone ? Mais où l'ai-je vue ? D'associations d'idées en associations d'idées, un nom surgit de sa mémoire: Astarat. Astarat ou Astarté.

Elle en était certaine à présent, la goélette portait le nom de la déesse égyptienne. L'Aphrodite des grecs. Et le village en haut de la falaise. Ça lui disait quelque chose. Elle se retint de crier.

- Dépêche-toi, dit Maurice.

Uma découpa la toile. Ensuite elle ficela tout ce petit monde à la table en prenant soin de les baillonner. Ficelle et baillons jaillissaient de ses mains à la demande.

Et Roland lui ? Où est-il passé ? Vous seriez en droit de vous le demander.

Roland, que tout le monde avait oublié, était planqué derrière la porte de la chambre. Arme à la main, il ne savait plus à quel saint se vouer. La situation était critique et le discours d'Alice pour le moins étrange. Le choc sans doute. Comment faire ? Seul, il ne faisait pas le poids. Il fallait pourtant qu'il agisse.

Un bruit de moto se fit entendre. Maurice eut juste le temps de se retourner pour voir Günther défonçant la porte d'entrée. Uma bondit en position d'attaque. Roland surgit de la chambre arme au poing.

Chapraud & Chapraut, gendarmes de l'impossible

C'est un cadeau qui touche à l'exceptionnel que nous fait là Liaan. Sa vision d'une des scènes majeures de ce feuilleton qui fera date dans les annales du blog qui nuit (très) grave. Je vous invite à détailler ce chef d'œuvre, à voir tous les clins d'œil, à chercher la raison de la présence de tel ou tel élément. Mais que ceci ne vous empêche pas de lire l'épisode du jour !
Je tiens à remercier Liaan. Merci.

Bouchés à l'émeri

mardi 22 janvier 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (28)

Nous nous quittions sur une promesse de  guerre de cyborgs, Sax/Cat qui nous livre une suite pas piquée des vers.

Le routier mélomane et l'huissier malheureux,

La brune nymphomane et le facteur paumé,
À la station-service allons les retrouver,
Je sens que ça va être un sacré sac de nœuds.

- Gérard qu'est-ce que tu fous dans ces fringues pourries,
Frison qu'est-ce qu'il t'a pris de charger ce minable,
De rencontrer ensemble l'amant et le mari,
Vaudrait mieux me calmer, je vais péter un câble.

- Colette saloperie tu devrais la fermer,
Moi qui me croyais veuf je ne suis que cocu,
En moi j'ai une idée qui commence à germer,
Celle de t'envoyer un bon coup de tatane.

Francis avec Pedro, ils n'étaient pas tout près,
Vers notre petit groupe ont un peu progressé,
Munis de pistolets parfaitement graissés,
Vu leur air renfrogné ça pourrait être chaud.

Mais laissons cette histoire et allons voir ailleurs,
Ce qu'il advient ce jour aux gens de la Falaise,
Nous en étions restés à l'entrée de Günther,
Et à la belle Alice assise sur sa chaise.

Roland était planqué, les autres mains en l'air,
Günther venait d'entrer et de surprendre Uma.
Robot contre robot, une sacré affaire,
Dans les yeux de chacun un éclair s'alluma.

C'est Pedro le premier qui tire sur Colette,
Un petit trou au front, ça ne fait pas un pli.
Francis n'a pas le temps de tirer sur Freddy,
À cet instant précis arrive l'Estafette.

Oui, l'Estafette bleue que l'on attendait pas,
À bord Chapraud, Chapraut et l'inspecteur François.
C'est à ce moment-là qu'Hans entre dans le jeu,
Et à toute vitesse attaque les affreux.

Les deux cyborgues sont de force comparable,
Uma est plus légère mais Günther est gêné
Par sa jambe de bois qui le rend incapable
De parer avec force à de puissantes clés.

Ils s'étreignent, ils se serrent, ils se donnent des coups,
Maurice l'inconscient essaie de les calmer,
D'un seul geste du poing ils lui cassent le cou,
Et reprennent sitôt leur combat insensé.

D'un même mouvement Hans bondit de l'auto,
Et serre dans ses bras forts Francis et Pedro,
Serrant un peu plus fort il fait craquer leurs os,
La main les fait plier comme simples roseaux.

On sait que les cyborgs ont un talon d'Achille,
Qui est en général au niveau du nombril,
Chapraud tire si mal que çà parait futile,
Et c'est ce point précis qu'atteint le projectile.

Une gerbe de feu jaillit de ses entrailles,
Suivie en un instant d'un "boum" dans le gasoil,
Günther également fait donner la mitraille,
Contre Uma qui finit complètement à poil.

Un cyborg étalé, ça ne fait pas bien beau,
De l'aire de service une fumée s'élève,
Dans un dernier sursaut c'en est fini il crève,
Voilà un beau succès du brigadier Chapraud.

- Chapraud tout est fini, il nous foutront la paix,
Rectifie ta tenue, l'inspecteur nous regarde,
Il serait bien capable de porter le pet,
Guy le commandant te ferait monter la garde.

Par un curieux hasard, au bout du même temps,
Les deux cyborgues sont à court de batterie,
Robert baye aux corneilles, Roland sort de l'abri,
Et revient retrouver le groupe calmement.

- Chapraut, viens avec moi, allons à la fontaine,
Avec quelques seaux d'eau éteignons l'incendie,
De rôtir évitons, nous serons capitaines,
Et aurons, ça rira, de tout nouveaux képis.

Lafleur est très inquiet, il n'a plus de signal,
Aucun de ses cyborgs ne répond à l'appel,
Tout seul à la Fabrique, il se sent un peu mal,
Rhum blanc et ananas, il se fait un cocktail.

Gaëlle est fatiguée, elle est un peu émue,
C'est alors qu'elle pense "mais que ferait Yannick",
- Robert, Roland, Etzelle, pensez-y je vous prie,
Et ma petite Alice, viens-là que je t'embrasse.

La racine du mal est beaucoup plus profonde,
Il est désespéré, il ne croit plus en rien,
Avec le Nautilus il quitterait le monde,
Tout seul au fond de l'eau il sait qu'il serait bien.

Freddy, Gérard, Arthur, Chapraud, Chapraut, François,
Tout le monde est parti à la gendarmerie,
L'inspecteur ne dit rien, au loin un chien aboie,
L'eau-de-vie qu'il a bu lui fait dresser l'oreille.

Du bateau il les ont envoyés par le fond,
Les deux humanoïdes et Maurice amollis,
Et reviennent au port leur mission accomplie.
Ceux-là ne feront plus jamais un tour de piste.

Je crois que nos amis ont l'avenir plus clair,
Déjà quelques méchants ont quitté cette histoire,
Lafleur n'a plus d'allié pour l'aider en affaire,
Sauf peut-être Gérard, mais on n'y peut pas croire.

Roland, Robert, main dans la main, continueront
À chercher la fortune, ou au moins à y croire.
Alice pleure un peu, elle a bien le cafard,
Gaëlle la console, lui caresse la main.

Mais soudain, qu'y a t-il, une forte explosion !
En direction de Caen une énorme lueur !
Une nuage qui prend une forme de fleur,
Là où d'autres auraient plutôt fait champignon.

Moralité :
Malgré tous mes efforts je n'ai pas réussi
À finir sagement ce bout de feuilleton.
L'aventure du moins est loin d'être finie,
Le jeu continuera, le jeu, un jeu de.

mardi 29 janvier 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (29)

Où en sommes-nous ? Dans l'épisode précédent nous assistions quelque peu éberlués à un carnage et à la concrétisation d'amours homosexuelles qui faisaient chaud au cœur. Quelques méchants étaient passés de vie à trépas sans que l'on songe une minute à les regretter ; Roland et Robert, Alice et Gaëlle s'apprêtaient à convoler en justes noces et tout semblait nous indiquer que nous nous dirigions vers une issue somme toute heureuse. Fin heureuse ? Fin ? Que nenni ! Liaan prend le relai et nous livre son authentique version des faits ! Le feuilleton n'est pas mort, vive le feuilleton !

Chez Kermitt, boulanger à la retraite, avec les brigadiers Chapraud et Chapraut.

- Mais, au fait, brigadier Chapraud ? Si nous allions voir l'endroit d'où le présumé coupable a perpétré son forfait ? demanda le brigadier Chapraut.

- Bonne initiative, brigadier Chapraut, Monsieur Kermitt, pouvez vous nous mener sur le site du forfait éventuel ?

- Bien sûr, Messieurs de la Maréchaussée. répondit Kermitt, Suivez-moi.

L'air frais de la nuit leur éclaircit un peu les idées. La chouette hulula une nouvelle fois. Arrivé devant le hangar profané par Günther, le brigadier Chapraut demanda encore :

- Vous avez plusieurs motocyclettes dans cette remise, M. Kermitt ?

- Certes, j'en avais quatre, de bécanes, d'ailleurs vous allez les voir.

Les deux pandores pénétrèrent dans le hangar, invités par Kermitt qui s'effaça pour les laisser entrer les premiers, Kermitt fit fonctionner l'éclairage et l'on pu voir les trois bâches recouvrant les motos restantes, dont seule la BSA était restée entièrement visible.

- Il a dû vouloir me faucher la BSA d'abord, car c'est la première qu'il a pu voir, le Fridolin ! dit Kermitt.

- Fichtre ! lança le brigadier Chapraut, une B33, une 500 centimètres-cube, belle machine, ma foi !

- Hé, brigadier Chapraut, vous vous y connaissez en matière de motocycles ? demanda le brigadier Chapraud.

- Oui, c'est bien une B33 continua Kermitt, il n'y a pas que des ignares chez les cognes !

- Attention, Môssieur Kermitt, attention à l'injure, j'ai toujours sur moi mon carnet à souche !

- Oh, rétorqua Kermitt, si on peut pu émettre une opinion, on est en République, non ?

- Il est vrai que je m'y connais un peu, coupa le brigadier Chapraut, je lisais Moto Revue tous les samedis, le magazine des motocyclettes depuis 1913 !

- Depuis 1913, vous lisiez cette revue ? demanda, perfide, le brigadier Chapraud, je ne vous voyais pas si âgé, brigadier Chapraut !

- Non, ignorant ! C'est l'année de la création de Moto Revue, rétorqua le brigadier Chapraut.

- Attention, brigadier, ce n'est pas que vous êtes hiérarchiquement mon égal qu'il faut me traiter en inférieur !

Kermitt s'amusait de ces piques lancées par les 2 Pandores.

- Ah ? Cela vous fait rigoler, M. Kermitt ?

Le brigadier Chapraut, passionné de motocyclettes continua :

- J'avais toujours voulu passer dans la Brigade Motocycliste, mais j'ai échoué à tous les examens, sauf celui d'urine. Oui, vous pouvez rigoler.

- Et ces autres deux-roues ?

Kermitt souleva la bâche qui recouvrait une NSU Max 250 et une DKW RT 350.

- Deux autres motos allemandes, vous avez bon goût, M.Kermitt, lança doctement le brigadier Chapraut, si je puis me permettre, avec une BMW R51, vous aviez là la quintessence de la belle ouvrage en matière de motocyclettes !

- Bon, bon, nous ne sommes pas là pour juger la qualité de ces deux roues motorisés, mais pour établir un rapport circonstancié de ce vol curieux, tempéra le brigadier Chapraud.

- Mais ces motos sont totalement en règle ! précisa Kermitt.

- Cela ne nous regarde pas , ces motocycles ne sont pas sur la voie publique !

Pendant que le brigadier Chapraud parlait, Kermitt observait le brigadier Chapraut qui essayait de démarrer la moto anglaise.

- Si vous y arrivez, Gendarme, je vous paie une fillette de Calvados ! Cette chiotte m'en a fait voir et des retours de kick, et des sautes d'allumage !

Tel un motocycliste de "l'équipée sauvage", le brigadier Chapraut était debout sur le kick-starter de la BSA, et soudain, un bruit énorme suivi de pétarades surgis dans la remise, suivi d'une fumée âcre qui emplit le local.

- Nom de Dieu ! brigadier Chapraut, vous allez arrêter vos singeries ?

Mais les paroles du brigadier Chapraud se perdirent dans le grondement du tuyau d'échappement, et soudain, homme et machine décollèrent littéralement de quelques mètres, les faisant choir l'instant d'après, dans un silence surprenant.

- Ça, c'est l'embrayage qui reste collé, vous avez voulu enclencher une vitesse, Gendarme ? demanda Kermitt. Penaud, sous les invectives de son collègue, le brigadier Chapraut se releva et remis la motocyclette sur sa béquille.

- Alors, ça ! C'est épatant ! s'enthousiasma Kermitt, allez venez vous autres qu'on fasse honneur à Monsieur le Gendarme, qui a mis en route cette damnée anglaise, avec cette bouteille promise !

Et ce trio, emmené par Kermitt heureux comme un pou sur la tête d'un Beatnik, rentra dans la maison.

Dix minutes plus tard, l'horaire tardif, la fatigue des ces émotions trouvèrent nos trois lascars assoupis, chacun sur sa chaise, Kermitt en profita pour ronfler.

La chouette dehors hulula de plus belle.

Soudain un cri dans la cuisine où se trouvait notre trio de pochtrons.

Les brigadiers Chapraud et Chapraut sursautèrent.

- Que se passe-t-il ? demandèrent presque simultanément ces derniers.

Kermitt était en sueur : Putain ! Quel cauchemar !

- Ah, vous dormiez, M.Kermitt ? demanda innocemment le brigadier Chapraut, moi non, et vous brigadier Chapraud ?

- Non, je ne dormais pas, je réfléchissais, si j'avais les yeux fermés, c'est que je me concentrais rétorqua le brigadier Chapraud.

- Ah Nom de Dieu de saloperie de vérole, putain de cauchemar ! Il faut que je vous raconte ça, Messieurs les Gendarmes ! dit Kermitt. Une histoire de dingue, c'était comme au théâtre, c'était comme du Molière qui me faisait tant suer à l'école, une histoire en vers, en alexandrins !

- Y'avait un Alexandre ? questionna le brigadier Chapraud, j'ai connu un Alexandre Benoît dans le civil, un gros qui bouffait tout le temps...

- Non, reprit Kermitt, un texte en vers, avec des rimes à la noix de coco ! Vous y étiez, vous les Gendarmes, dans mon cauchemar, y'avait plein de gens que je ne connais pas, des genres de martiens, y'en avait un comme mon chleuh qui m'a fauché la bécane, y'avait le facteur, aussi et la Labornez ! C'était plein d'explosions, de coups de pétard... Et, y'a eu comme une explosion atomique, qui m'a réveillé !

- L'explosion, je vois ce que c'est. C'est vous qui avez pété, tout-à-l'heure, brigadier Chapraud ? interrogea le brigadier Chapraut.

- Mais pas du tout, d'ailleurs je ne pète pas en dormant !

- Alors vous dormiez !

- Bon, il suffit ! Et nous étions dans votre cauchemar, M.Kermitt ? osa le brigadier Chapraud.

- Oui, comme je vous vois tous les quatre ! répondit Kermitt, Oh ! je suis fait, moi !

- Et cela vous arrive souvent d'avoir des cauchemars aussi réalistes ? demanda le brigadier Chapraut.

- Non, d'habitude, lorsque je "tisane" du Calva, je fais plutôt des rêves z-érotiques...

- Hérétique ? questionna benoîtement le brigadier Chapraud.

- Non, érotique, des histoires avec de jolie pépées, plutôt, hips !

- Delirium Tremens conclua le brigadier Chapraud.

- Et vous dites qu'il y avait la Gaëlle Labornez dans votre rêve-cauchemar ? demanda le brigadier Chapraut.

- Oui, elle était là, avec une tripotée de gens que je ne connais pas, et des martiens. Répondit, les yeux fixes, Kermitt.

- Si on allait voir la maison Labornez, brigadier Chapraud ? interrogea le brigadier Chapraut.

- J'allais vous en parler, brigadier Chapraut.

- Allez hop, en action ! ajouta ce dernier.

- Un dernier verre pour la route ? proposa Kermitt.

- Ce n'est pas de refus, M.Kermitt ! répondit le brigadier Chapraud.

Trois verres plus tard, les voici dans la 4L réglementaire en vue des ruines de la maison de Gaëlle.

- Quoi c'est-il don' passé ici ? On dirait que tout a sauté ! Que des ruines, l'automobile noire que nous avions vue l'autre soir est toute bousillée... hé, ho ! Je vois un bout de jambe là !

Le deux pandores escaladèrent le monticule de gravats en s'approchant de la jambe. Machinalement, au mépris de toute réglementation, le brigadier Chapraud tira comme une bête sur ladite jambe qui s'échappa des restes de pierre et de plâtre, et notre brigadier Chapraud chut dans un interminable juron.

- Ça va, brigadier Chapraud ?

- Punaise ! La canne s'est détachée du tronc ! Mais, mais, ce n'est pas une jambe humaine ! C'est une jambe de… de… robot ! Ou de Martien ! Nom de Nom ! Le pékin Kermitt aurait-il raison ? Nous sommes envahis par les Martiens ! Eh, vous êtes où, brigadier Chapraut ? s'étonna le brigadier Chapraud.

- Je suis là, lui répondit-il, je cherche un accès vers la cave !

- La cave ?

- Oui, il y avait de belles réserves dans la cave du temps de Yannick ! Je ne pense pas que Gaëlle Labornez ait tout sifflé, à son âge !

-Son âge, son âge, cela ne l'empêche pas de faire les quatre-cents coups, à la Gaëlle, vous allez pas me dire que ce qui s'est passé ici est l'habitude d'une retraitée !

-Ah, j'ai trouvé l'entrée de la cave, coupa le brigadier Chapraut.

Les deux compères descendirent dans la cave qui ne semblait pas avoir trop souffert de la déflagration, à part la poussière, remarqua le brigadier Chapraud.

Deux bonnes grosses futailles remplissait en partie la cave.

Les yeux avides, le brigadier Chapraud toqua de l'index replié la première. Vide, conclut-il.

- Quant à l'autre, elle sonne elle aussi creux. Aah Sacré Nom d'un Pipe, la Gaëlle devait avoir soif, ponctua-t-il en heurtant du poing le foudre, dont le couvercle soudain s'ouvrit !

- Qu'est-ce-que c'est que ce commerce ? jura-t-il pendant que son collègue s'approchait.

- Allez chercher la lampe-torche dans l'auto, brigadier Chapraut !

Pendant que le brigadier Chapraut allait chercher la lampe, le brigadier Chapraud touchait les parois du foudre, qui a dû contenir du pinard, pensa-t-il, mais cela remonte à fort longtemps, c'est comme qui dirait sec comme mon gosier à cet instant.

La lampe-torche arrivée, d'autorité le brigadier Chapraud s'en empara et éclaira la partie de la cave qui faisait cellier :

- Ah ! Des litres pleins !

Il s'empara d'un bouteille de vieux calva et l'ouvrit avec son nécessaire d'urgence pour ces cas là. Satisfait, il donna la bouteille entamée à son collègue qui, à la guerre comme à la guerre, y but goulûment.

- Bon, et c'te futaille, qu'est-ce-qu'elle a dans le ventre ? lança le brigadier Chapraud.

Tous deux pénétrèrent dans le foudre béant. Parvenus à l'autre extrémité, Chapraut toqua, cela sonnait toujours creux, ils poussèrent, mais rien ne bougea, si ce n'est un léger craquement.

- Nous somme bêtes ! les gonds sont de ce côté, il faut donc tirer vers nous !

La manœuvre effectuée, ils virent l'amorce d'un escalier, après s'être interrogés du regard, n'en menant pas large, il descendirent, le brigadier Chapraut en tête, suivi du brigadier Chapraud qui tenait la lampe-torche de manière à s'éclairer mutuellement les pieds. Chapraut compta mentalement cinquante-neuf marches de pierres.

- Cela doit nous faire environ une descente de bien douze mètres !

Un palier qui pouvait être fermé par une porte de métal à peine rouillée restée ouverte débouchait sur un couloir. Couloir immense dont la lampe-torche essayait de voir l'issue ; en éclairant tout autour, ils virent tous les deux un interrupteur rotatif, d'un modèle fort ancien, et le brigadier Chapraut, après avoir interrogé du regard son collègue, décida de l'actionner, et surprise ! Une lumière envahit le couloir qui ne paraissait pas avoir de fin, tout du moins jusqu'au coude situé à une quarantaine de mètres.

- Ben dites donc, dit doucement le brigadier Chapraud, y'a pas intérêt d'oublier d'éteindre en sortant, parce qu'après avoir gravi toutes ces marches, tu n'as pas envie de les redescendre et de les remonter !

Le brigadier Chapraut répliqua que le courant électrique ne venait pas de là-haut, mais du bas, montrant à son comparse, le tube de métal enfermant les fils électriques. Nos deux compères, tout en silence, se lancèrent sur le parcours, en marchant lentement. Quatre-cents pas, comptèrent-ils mentalement. Une autre porte, toujours de métal mais comme blindée celle-ci, restée ouverte également.

- Éteignez derrière vous, chuchota le brigadier Chapraud, on ne sait jamais…

Ils étaient arrivés dans un couloir voûté d'environ six mètres de largeur, entièrement bétonné, avec au milieu une voie ferrée noyée dans le sol.

- C'est de la voie de soixante, annonça doctement le brigadier Chapraut, cela me rappelle la Ligne Maginot que l'on a visité y'a dix ans, avec ma femme, ajouta-t-il.

- Alors, ici, ce doit-être le Mur de L'Atlantique conclu le brigadier Chapraud.

- Sûrement !

Ils avancèrent jusqu'à tomber nez à nez avec, tout d'abord, un wagon de transport d'ouvriers et son banc en long au milieu, et, en tête de ce petit train, une petite motrice électrique.

- Ça fonctionne peut-être encore ? déclara le brigadier Chapraut.

- Nom de nom, ne touchez à rien ! Ne nous rappelez pas l'exploit de tantôt avec la moto !

- Chut ! Écoutez ! Continua le brigadier Chapraud, on dirait que de l'eau coule.

En effet, un petit caniveau le long du mur était parcouru par un petit ruisseau qui suivait la petite pente descendante du couloir.

- Vous cherchiez d'où vient le courant, osa le brigadier Chapraut, tout en farfouillant le tableau de bord de la petite locomotive.

- Ah, c'est malin. Très, très fin, votre courant, brigadier Chapraut !

Mais le brigadier Chapraud fut déséquilibré par le train qui venait de s'ébranler ! Le brigadier se retrouve assis à califourchon sur le banc central du wagon.

- Tchou tchou, ça roule ! s'exclama le brigadier Chapraut, promu mécanicien du petit convoi.

Le brigadier Chapraud, passager involontaire, était rouge de fureur, hurlait dans le bruit du mouvement du train :

- Vous êtes fou ! brigadier Chapraut ! Stoppez ce train ! nous n'avons déjà pas de justificatif pour pénétrer dans des lieux privés, mais en plus nous nous livrons à des voies de fait en utilisant sans autorisation des biens privés ! Au nom du ciel, brigadier Chapraut, arrêtez ce train de la mort sûre !

- Je voudrais bien, lui répondit le brigadier Chapraut, mais les freins ne répondent pas, et le tunnel est en descente ! Ce train devait être en révision...

- Pas le savoir, brigadier Chapraut, en rentrant à la Brigade, c'est un rapport que vous aurez, et qui sera très mauvais pour votre avancement hurla le brigadier Chapraud, voix étouffée par le roulement du convoi ferroviaire.

La ligne était doucement éclairée par de pâles loupiotes, et parfois par des ouvertures ressemblant à des meurtrières, la voie descendait toujours donnant une légère accélération au train devenu "Train Fantôme", emportant deux nobles représentants de la Gendarmerie Française. Impossible de sauter en marche, la vitesse acquise étant trop élevée et les murs trop près de la voie centrale. Le "voyage" dura une bonne demi-heure. Puis la pente s'adoucit et le convoi ralentit de lui-même. Le brigadier Chapraut tenta une note d'humour pour dérider son collègue renfrogné :

- Vous descendez à la prochaine ?

Les dents serrées, le brigadier Chapraud ne pipait mot.

- Quatre minutes d'arrêt, continua le brigadier Chapraut, tout heureux de sa promotion au sein des chemins de fer. Correspondance pour... Mais nous sommes dans un port ?

- Arrêtez votre cirque, brigadier Chapraut ! se réveilla le passager secoué.

Le train était stoppé sur un quai de canal où clapotait une eau calme.

- S'il y a un port, il doit y avoir une Capitainerie ! lança, le brigadier Chapraud, tout joyeux que le train et son calvaire se soient stoppés. Et ce doit être le bureau là, montra-t-il du doigt un ensemble de fenêtres dans le mur en face du canal.

Sur l'eau flottait mollement une chaloupe verdâtre. Le brigadier Chapraut s'approcha et remarqua que cette embarcation était en cuivre, terni certes, mais en cuivre ! Il s'exclama :

- Bon sang ! Du cuivre ! Mon beau-frère qui est antiquaire, en offrirait une fortune ! Mais il y a un nom : Mautil, Nautil , Nautilut ou Nautiluc ! Ce n'est pas trop lisible, avec l'oxydation.

- Bien, dit le brigadier Chapraud, si nous allions visiter la "Capitainerie".

Nos deux compères s'approchèrent de la porte, la poussèrent et entrèrent dans une grande salle d'où leur parvenait un ronronnement et une douce lumière. La salle était partagée avec un bureau en premier lieu, et une plus grande pièce ressemblant à une salle des machines d'un navire : de gigantesques dynamos fonctionnaient, sans l'aide de personnel visible. Le bureau était composé de meubles en bois verni, d'un style plutôt ancien.

- Ben le scheuhs ne s'emmerdaient pas pour leurs burlingues, constata le brigadier Chapraud.

- Justement, brigadier Chapraud, cela ne vous trouble pas que tout cela date des années 1940 ? lui rétorqua son collègue. C'est plutôt du style 1900/1910, vos bureaux, mon beau-frère, l'antiquaire...

- Oui, on sait, tiens, un téléphone ?

Le brigadier Chapraud se saisit du combiné relié par un fil à l'appareil fixé au mur.

- Pas de tonalité, constata-t-il.

- Normal, lui fit remarquer le brigadier Chapraut, le roi de la mécanique moto et de la conduite des trains électriques. C'est un appareil manuel, il y a une manivelle qui fait tourner une magnéto, qui fait sonner un standard téléphonique quelque part.

- Oui, Bon, prenez l'écouteur, brigadier je-sais-tout, je lance un appel qui ne débouchera sur rien, vous verrez. Manivelle tournée à faire tourner un moteur d'auto récalcitrant, et dans les écouteurs se fit entendre un déclic et une voix féminine :

- J'écoute !



Coup d'œil inquiet du brigadier Chapraud avec son collègue.

- Oui, donnez moi le 02 98 06 07 28 s'il vous plait, Mademoiselle ! C'est le numéro de la Brigade, murmura le brigadier Chapraud à l'intention de son collègue.

- Excusez-moi monsieur, mais je ne peux établir une communication codée, répondit la voix féminine dans un grésillement.

- Codée ? Le numéro de téléphone codé ? C'est nouveau ça !

- Quel abonné désirez vous, monsieur ?

- Euh, la Gendarmerie de Pont-Aven !

- Département du Finistère ? interrogea la voix.

- C'est cela, mademoiselle !

- Vingt-cinq minutes d'attente, Monsieur.

- Comment cela, vingt-cinq minutes, vous vous moquez de moi ?

- Non, Monsieur, mais je vois que vous appelez d'un poste militaire, il s'agit peut-être d'une priorité ?

- Poste militaire ? ah oui ! C'est une priorité !

- Dix minutes d'attente, Monsieur !

...

- Raccrochez votre combiné, je vous rappelle ! reprit agacée la voix féminine.

Le brigadier Chapraud remit le combiné sur sa fourche et sa colère éclata.

- Nom de Dieu de Nom d'une pipe ! Qu'est-ce-que c'est que ce commerce ? Vous avez entendu, brigadier Chapraut, dix minutes d'attente ! Je n'appelle pas la planète Mars, pourtant ! Bon, et j'ai soif, il n'y a rien dans cette cambuse ?

Et voici nos deux pandores cherchant de quoi boire en ouvrant les placards, trouvant que des papiers qui ne les concernent pas vraiment, et soudain, le brigadier Chapraud poussa un soupir de satisfaction :

- Enfin un litre de vin, et bouché, en plus, trouvez-moi des verres, brigadier Chapraut !

- Pas de verres, collègue !

- Bon, ben, à la guerre comme à la guerre ! Le brigadier Chapraud sorti son tire-bouchons et s'arrêta, perplexe, en regardant l'étiquette de la bouteille :

- Nom de Dieu ! Mil-neuf-cent-trois ! Regardez, brigadier Chapraut, 1903, c'est écrit en tous chiffres ! Et il n'y a pas trop de poussière dessus ! Du jaja d'avant la guerre de 14, c'est-y pas beau ! On va lui faire honneur, à cette bouteille ! Alors, brigadier Chapraut, ces verres ?

- Je vous ai déjà dit que je ne trouvais pas de verre !

- Nom de Dieu ! Boire ce nectar au goulot ! Sacrilège !

- À la guerre comme à la guerre, vous aviez dit !

- C'est vrai, en parlant de guerre, la téléphoniste me disait que c'était un terrain militaire, ici, mais vous l'avez entendu comme moi, brigadier Chapraut ?

- Oui.

- Bon alors jusqu'à preuve du contraire, nous sommes chez nous, ici !

Et ayant ouvert la bouteille, il la porta à la bouche et goulument, entreprit de déguster ce nectar.

- Punaise ! De 1903 ! dit-il en tendant le litre à son collègue, pour un vieux vin, il parait bien jeune au palais, allez-y, brigadier Chapraut, goûtez-moi ça.

Le brigadier Chapraut avait à peine mis les lèvres sur le goulot qu'une sonnerie se déclencha.

- Le téléphone, c'est le téléphone et il décrocha le combiné.

- Allo ?

- Vous avez le 1 à Pont-Aven, parlez !

- Gendarmerie de Pont-Aven ? je désire parler au Commandant Letrouduc, s'il vous plait ?

- Ici Gendarmerie de Pont-Aven, nous n'avons pas de commandant Trouduque, annoncez-vous !

Interloqué, le brigadier Chapraud répond :

- Ici, brigadier Chapraud, de la Brigade de Pont-Aven, je désire parler au Commandant de la Brigade.

- Le Commandant Chapraud alors, je vous mets en communication avec lui.

- Allo ? Ah, qu'est-ce que cela grésille, allo ? Ici le Commandant Chapraud, j'écoute.

- Ici le brigadier Chapraud, mon Commandant, le Commandant Letrouduc n'est pas là ?

- Quel Commandant Le Trouduque ? Il n'y a jamais eu de Commandant Le Trouduque à la Brigade ! Mais dites moi, vous ne seriez pas en train de vous payer ma fiole, avec votre Commandant ? Rappelez moi votre nom et votre grade, et votre Unité ?

- Ben, brigadier Chapraud Léon, muté à la brigade de Pont-aven en 1974...

- Combien ? En quelle année ?

- Mille neuf cent soixante quatorze, mon Ccmmandant, je vous entends mal.

- Je vous reçois trois sur cinq, cela grésille abominablement. J'entends que vous êtes muté ici, en 1974, lors que nous sommes le 20 septembre de l'année 1908 ! La plaisanterie est cocasse ! Et vous avez et le même patronyme que moi, et le même prénom ! Votre second prénom est Noël, je parierai !

- Affirmatif, mon Commandant ! Comment le savez-vous ? Nom d'une pipe, cela grésille de plus en plus, et je n'entends presque plus rien !

Un rire étrange venu du fin fond de l'écouteur essayait de couvrir l'affreuse friture qui sévissait.

Une voix féminine lui demanda de raccrocher et... La communication fut coupée (*)

- Qu'est-ce que c'est que ce commerce. Le Commandant de Pont-aven s'appelle comme moi, nom, et prénoms ?

Le brigadier Chapraud était blanc comme neige, il s'adressa à son collègue :

- vous avez entendu comme moi : le commandant Chapraud Léon Noël... en 1908 ! C'était mon grand-père qui était commandant de la brigade de Pont-aven en 1908. Il fut tué en 15, à la Grande Guerre, et c'est pour cela que mes parents me donnèrent ces prénoms, par honneur pour le Grand-Père. Nom de Dieu de Nom d'une Pipe ! Qu'est-ce que c'est que ce commerce ?

Le brigadier Chapraut tendit au brigadier Chapraud Léon Noël la bouteille de vin de 1903.

- J'ai parlé à mon Grand-Père que je n'ai pas connu ! se lamentait le brigadier Chapraud Léon Noël.

Tout à leur émotion, il n'avaient pas remarqué que le ronronnement des turbines avait monté d'un cran, et le bruit empêchait nos deux pandores d'entendre les deux ombres furtives qui s'approchèrent et les assommèrent proprement.

...

Les deux hommes mirent avec précaution les deux brigadiers gendarmes à l'avant de leur Renault 4, arrosèrent les habits des deux pandores avec un fond de Calvados, et poussèrent la 4L vers l'étang tout proche.

L'étang, peu profond, ne noya que le moteur de la 4L.

Des deux personnages qui s'éloignaient du bord de l'étang, l'un dit :

- Il fallait les emmener loin d'ici, ils allaient tout découvrir !

...

À la station service Shell.

- Je vais changer le poisson d'eau, dit Colette.

Le facteur s'interrogeait. Colette reprit :

- Je vais pisser, quoi ! Et me refaire une petite toilette car je ne suis pas belle à voir. Occupe-toi de ces messieurs !

- Lesquels ? hasarda Arthur le facteur.

Mais Colette était parti vers le local de la station service, sans regarder derrière elle et sans voir son mari Gérard et son amant, Frédéric.

Francis et Pédro s'observèrent avec Gérard et Frédéric. Le facteur dit :

- Vous pouvez attendre un petit peu, la Dame est partie au petit coin.

Gérard murmura à Frédéric :

- Ne me dites pas que Colette fréquente ces deux là ?

- Ces deux là ont l'oreille fine, lança Pédro, que lui voulez vous à Colette ?

- Mais, s'étouffa Gérard, c'est ma femme !

Francis se mit à sourire et lui dit :

- Donc, tu es Gérard Moyeux, nous te recherchions depuis un petit bout de temps, mon garçon !

Tout en disant cela, Francis s'approcha de Gérard qui bêlait :

- Ne me touchez pas, j'ai rien fait !

- Justement parce que tu n'as rien fait qu'on doit s'occuper de toi, Fiston !

Le Gérard n'en menait pas large, il suait à grosses gouttes. Brusquement, il se précipita vers la 4L de la poste et pénétra dans l'habitacle, mis le contact et démarra sur les chapeaux de roue.

Tout le monde était abasourdi par la vélocité de Gérard qui paraissait totalement abattu quelques secondes plus tôt. Le facteur levait les bras au ciel en gémissant sur le sort de sa camionnette.

Alerté, le caissier sorti de son local :

- Hé, ho, la Poste, il faut me payer le carburant !

Résigné, le facteur paya, pendant que Francis et Pédro étaient remontés dans le Land Rover et tentait de rattraper la 4L jaune. Colette sortait à ce moment et s'arrêta net en voyant Frédéric :

- Fred ! Qu'est-ce que tu fais là ?

Les deux amants s'étreignirent. Frédéric lui raconta que son mari, qu'il avait "chargé" par hasard dans son bahut, venait de s'enfuir devant Francis et Pédro.

- Il a fauché la voiture du postier.

Colette se remit en colère :

- Le cloporte, la raclure de bidet ! Mais, il y a Hans dans la fourgonnette !

- Hans ? Tu étais avec Hans ?

- Oui, mais il est en veille ! reprit Colette. Attends. Avec mon mobile, je vais l'activer.

Colette sorti un téléphone de la marque à la pomme, et saisit "l'appli" "Zorglhomme" et demanda de ramener la 4L à la station service sans esquinter le conducteur.

Cela fut fait si rapidement que Frédéric ne put dire aussi vite que le camion était rempli de clones de "Hans" qui étaient eux aussi en veille et qu'il ne fallait pas... Trop tard, le camion vibrait, et sous une poussée violente et brutale, les portes arrières s'ouvrirent. Des dizaines de "Hans" s'échappèrent, tous identiques et habillés de la même manière, qui étaient partis chercher des R4 pour les ramener à la station-service. Horrifiés pour différentes raisons, le caissier de la station, le facteur, Colette et Frédéric ne savaient plus que faire.

- Et il y en avait combien, de "Hans" ? demanda Colette.

- Quarante-huit ! lui répondit Frédéric.

...

À la villa "La Falaise"

Günther était à moitié couché sous la motocyclette qui, dans un hoquet, étouffa son moteur. Une fumée âcre emplit la pièce.

- Ach ! Tésolé, che n'ai pas pu freiner avec cette jambe de bois !

Maurice reconnut, malgré son air un peu calciné, Günther. Roland, hébété, tenait son pistolet à la main. Il menaça :

- Ne bougez pas ! Ne bougez surtout pas !

Vif comme l'éclair, Uma se retourna et changea d'adversaire potentiel, elle fit voler le flingue de Roland. Et Roland subit le même sort que ses infortunés compagnons : attaché et baillonné.

Pendant que Günther changeait sa jambe cassée avec un des pieds de la table, Uma avait confectionné un gentil petit sac pour y mettre la toile découpée et, ceci fait, le groupe sorti de la maison, monta dans le Land Rover et s'éloigna. Nos compagnons s'interrogeaient des yeux. Robert, qui était le plus proche de la moto, avait l'air d'étudier quelque chose. Il se mit à pencher de droite à gauche, puis de gauche à droite de plus en plus rapidement, et ce qui devait arriver arriva : il chuta, côté moto, en geignant. Tante Etzelle, Gaëlle, Alice et Roland devinèrent ce que Robert faisait : il était tombé, avec sa chaise, les poignets contre le coude de l'échappement, encore brûlant, côté cylindre. Aux larmes qui coulaient de ses yeux, chacun devinait sa souffrance et, brusquement, il rabattit ses bras devant lui, en les secouant, il arracha le bâillon et cria presque comme un ouf de soulagement. Il libéra un par un ses autres compagnons et se précipita vers l'évier et mit ses poignets sous le jet d'eau glacée du robinet. Alice vint l'aider et grâce au matériel de secours de l'ambulance, pu lui calmer sa douleur et soigner ses plaies. Roland ne put s'empêcher de dire :

- Ben, les estropiés, ce fut moi en premier, Cousine Gaëlle en second, et te voilà blessé, Robert. À qui le tour ? demanda-t-il à la cantonade. Tante Etzelle haussa les épaules en souriant.

Robert, qui venait d'avaler deux comprimés d'anti-douleur, précisa que l'on ne craignait rien, puisque nous avions la plus gentille et efficace infirmière parmi nous. Puis il continua :

- Mais dites-moi, madame Etzelle, tout à l'heure, vous vouliez dire quelque chose, non ? C'était à propos du tableau.

- Oui, les enfants ! Je voulais crier ma joie, dit Tante Etzelle, car en observant le tableau, j'avais vu que je l'avais confondu avec l'autre, le vrai.

- Le vrai ? interroge Gaëlle, celui-ci était un faux ?

- Non da, mais l'oncle refaisait souvent le même tableau, la même image avec de légères variations, soit pour le parfaire, ou... je ne sais quoi. Celui que ces malotrus ont emporté n'était pas le bon !

Partons vite chercher le seul et l'unique tableau !

...

Seul, à la Fabrique, Lafleur était satisfait : rhum blanc et ananas, il se fit un cocktail.

(*) Note de l'éditeur : Le centre téléphonique Gutemberg, à Paris, fut détruit par un incendie le 20 septembre 1908.

mardi 5 février 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (30)

Profitant d'une inattendue faille spatio-temporelle, les brigadiers Chapraud et Chapraut font d'étranges découvertes avant de finir dans un étang humide. En un autre lieu, on s'aperçoit que le tableau qui fait l'objet de toutes les attentions n'est pas le bon. Ailleurs encore, un homme se fait un cocktail. Arielle nous livre une suite qui explique peut-être certains points.

Flic, flac, floc au bord de l'étang.

Réveillés par l'eau glacée, Chapraud Léon Noël et Chapraut tout court viennent, après maintes acrobaties pour s'extraire de la voiture, de regagner les bords de l'étang. Ils forment un duo comique les brigadiers. Complètement trempés et imbibés d'eau — une fois n'est pas coutume — ils avancent péniblement engoncés qu'ils sont dans leur uniforme. Flic par ci, flac par là, ils s'affalent sur le sol dans un grand floc.

- Quelle affaire, dit Chapraud.

- Ça pour une affaire, c'est une drôle d'affaire, répond Chapraut.

- J'ai l'impression qu'on nous a assommés, dit Chapraud en tâtant son crâne endolori.

- Et poussés, oui poussés dans la flotte, rajouta Chapraut avec l'air indigné de celui pour qui l'eau est le pire des maux. L'insulte suprême.

- On est bon pour une mise à pied avec la 4L au fond de l'étang... Brigadier Chapraut ! Jamais le commandant Le Trouduc ne va croire que j'ai parlé à mon défunt grand-père !

- Et que des inconnus nous ont balancés à la flotte, insiste Chapraut.

- Notre compte est bon. Vous n'auriez rien à boire ?

- Si. J'ai sauvé ma flasque.

La flasque de calvados passe de l'un à l'autre. Ragaillardis, les brigadiers se remémorent leur étrange intrusion dans le passé. Ont-ils rêvé ?

- Il faut en avoir le cœur net, brigadier Chapraut. Retournons enquêter à la capitainerie.Tout ça est louche. Au fait brigadier, c'est quoi votre prénom ?

- Léonel, brigadier.

...

A la station Shell, de Charybde en Scylla, rien ne va plus.

Des "Hans" visiblement déréglés courent dans tous les sens. Colette tente de reprendre le contrôle sans succès.

L'appli "Zorglhomme" ne répond plus. Colette s'énerve, jure, tape du pied. Rien n'y fait.

- Passe-moi ça, dit Freddy. Je vais essayer.

- Vas-y, si tu te crois plus malin, répondit Colette rageusement en lui tendant l'engin.

Sous les yeux médusés du caissier, du facteur et de Gérard, les bras ballants, des "Hans" se mettent à cogner sur les voitures en stationnement, d'autres s'approchent de la boutique d'un pas décidé. Marie sort en criant.Terrorisée, elle se précipite vers Freddy qui tente vainement de faire fonctionner l'appli.

- Tu la connais ? demande Colette à Freddy.

- Mais oui, une amie d'enfance, je t'en ai parlé. Fiche-moi la paix bon sang ou on y arrivera jamais !

- Ah c'est comme ça réplique Colette en lui arrachant le téléphone des mains. Et toi la poufiasse dégage.

- Mais pour qui vous prenez-vous ! dit Marie.

Colette fonce sur Marie et lui balance une torgnole. Celle-ci réplique aussi sec. Freddy tente de les séparer. Dans la bagarre, le téléphone s'écrase sur le sol en émettant des bips prolongés avant de rendre l'âme dans un dernier bip exténué. Dans un premier temps, les Hans se figent, puis ils repartent de plus belle dans tous les sens offrant le spectacle d'un ballet mécanique effrayant.

Devant la tournure prise par les événements, le caissier fonce vers la dépanneuse en criant qu'il va chercher du secours à la gendarmerie. Plus aucun portable ne fonctionne, autre effet secondaire de l'appli Zorglhomme qui a brouillé les ondes lors du crash du portable high tech.

Au mot gendarmerie, Gérard reprend le dessus.

- Vite, dit-il à Arthur on se casse.

Arthur ne se fait pas prier et démarre la jaune 4L salvatrice qui croise le Land de Pedro et Francis de retour.

- Il faut prévenir le patron, dit Francis devant le spectacle du ballet fou des Hans.

- Non. On fait demi-tour d'abord, répondit Pedro en avisant un groupe de "Hans" s'approchant dangereusement des pompes à essence.

Les Hans viennent de soulever les pompes et les balancent à terre. Le fracas interrompt le pugilat en cours. Marie et Colette hurlent. La station n'est plus qu'odeur d'essence, fumée brune s'échappant des pompes massacrées, boutique sens dessus dessous.

- Le camion, dépêchez-vous, crie Freddy. S'il est encore temps…

Sur la route, Gérard, Arthur et la 4L sont secoués par une forte explosion.

- Merde, s'exclame Gérard en se retournant. Ça vient de la station. Il y a des flammes.

- Je voudrais revoir Pont-Aven, je voudrais livrer mes colis, murmure Arthur choqué par les péripéties qu'il vient de vivre.

- Ah non pas question ! Direction Le Mans !

- Mais vous êtes fous dans la famille ! Hier Barfleur, aujourd'hui Le Mans. Je suis à La Poste moi m'sieur, pas à la SNCF ! Tiens, j'aurais mieux fait d'acheter un billet de loterie ou de me casser une jambe !

- Colette voulait aller à Barfleur ? Mais pourquoi donc se demande Gérard.

...

A la villa " La Falaise " la mal nommée, l'heure est aux départs.

Il sirote satisfait son rhum ananas en se renversant dans son fauteuil Lafleur. Il peut. Maurice vient de lui confirmer la réussite de l'opération "Barfleur". De son coté, in extremis, il a pu reprendre le contrôle de Günther. Ce soir, il est le maître du monde.

Günther est installé et mis en veille à l'arrière du véhicule. Uma aurait bien aimé en découdre avec ce sous cyborg à la jambe de bois qui technologiquement ne lui arrive pas à la cheville. Mais au fond, après ces cinq semaines de placard, c'est déjà bien d' être de nouveau fonctionnelle.

Elle sourit à Maurice. Il raccroche le téléphone, embraye et démarre. Mission accomplie, se dit-il. A l'idée d'avoir de nouveau à remiser Uma, son humeur s'assombrit et le ciel aussi. Les goélands poussent des cris plaintifs. A grands fracas, la mer se brise. Le soir tombe sur Barfleur, ville flottante dans la brume. Un halo crépusculaire s'enroule autour de la lune. Au loin, Gattevile, phare du bout du monde, scintille. Peut-être obtiendra-t-il de Lafleur de garder Uma comme assistante.

A l'intérieur de la villa, les bolées se remplissent de cidre.

- Sale temps. Pas le jour à faire une promenade en mer, même avec le Nautilus hein ! dit Roland en riant.

- On est bon pour une tempête. Foutues tempêtes. Sans elles mon Yannick… Halala… un sacré p'tit bonhomme mon Yannick. Il n'a pas mis quinze ans pour être capitaine et pendant la guerre, ah pendant la guerre un vrai forceur de blocus...

- Allez cousine, reprend donc une bolée, dit Roland en allumant une cigarette. Ah que c'est bon après tout ce tintouin. Tu crois que c'est encore un coup de ton pote Lafleur ?

- Y a des chances ! Il est tenace.

- Raison de plus pour aller chercher le tableau au plus vite, déclare tante Etzelle. Même celui qu'il vient de récupérer peut le mettre sur la voie, il ressemble tellement à l'autre. Mais nous avons une longueur d'avance.

- Laissons le temps à Robert de récupérer. Mais zut, tu saignes dit Alice à Robert. Montre-moi ça.

- C'est rien dit Robert en grimaçant.

- Tu parles ! Tu t'es entaillé le poignet oui ! Viens dit-elle de sa voix douce, il faut suturer, c'est plus prudent.

Robert se laisse faire par Alice. Il frémit mais ne sait plus vraiment de l'aiguille ou d'Alice quelle est la cause de cet émoi.

Toujours aussi pragmatique, tante Etzelle propose à Roland de partir de suite en éclaireur pour la maison du grand oncle. Alice, Gaëlle et Robert les rejoindront plus tard. Bravant la pluie et le vent, la fidèle 404 s'avance dans la nuit.

- Sacrée voiture que vous avez là, Etzelle, déclare Roland. Tout à fait le genre à plaire à Robert.

- C'est vrai répondit Etzelle. Lui et feu mon époux ont ce goût en commun. Les vieilles guimbardes. Et vous Roland ?

- Quoi moi ?

- Une marotte ?

- Non. Pas vraiment en dehors de l'ancêtre Jules. Je collectionne plutôt les galères depuis tout petit. Je ne sais même pas qui est mon père. Verne, c'est le nom de ma mère. Isabelle Verne dite "Balie" ! C'est sa sœur qui m'a élevé, une brave femme. Mais je vais pas vous ennuyer avec tout ça Etzelle.

- Pas du tout, continuez Roland.

Et Roland de lui conter son enfance dans le petit deux pièces mansardé d'un immeuble sans ascenseur au pied de la Butte Montmartre. Tous les jours à une heure trente précise, sa tante Julie se rendait au cinéma l'Excelsior. N'allez pas croire que c'était pour le plaisir. Son boulot, ouvreuse. Son salaire, les pourboires.

Roland se débrouillait alors seul jusqu'à son retour après la dernière séance. A la sortie de l'école, il flânait avec les copains avant de rentrer. Au programme : partie de billes, parties de rires, parties de cache-cache. Une enfance heureuse et libre somme toute. Plus tard, Julie, l'emmena avec elle les jeudis. Ainsi il prit goût, et aux esquimaux, et au septième art. A cette époque, avec les copains , ils en étaient aux BD et au 45T. Aux rires étouffés quand ils croisaient les filles. Et parmi les copains, il y avait eu Robert.

Roland n'était pas bête, mais l'école l'ennuyait. Pour aider sa tante, il rendait de menus services rémunérés aux gens du voisinage. Il avait pris en outre l'habitude de revendre aux puces tout ce qu'il trouvait de récupérable dans les poubelles alentours. Ces petits trafics l'intéressaient bien plus que les cours de sciences naturelles consacrés à la reproduction des oursins. Bref, quand, grâce à Julie, il lui fut proposé d'entrer à l'Excelsior comme apprenti projectionniste, il sauta sur l'occasion et quitta l'école.

Robert lui, issue d'une famille plus aisée, trouva un compromis avec son père qui le voyait déjà lui succéder à l'étude notariale. Lui n'y tenait pas. Une vie d'ennui réglée comme du papier à musique, ce n'était pas pour lui. Il s'inscrivit dans une école de journalisme pour avoir la paix. Son père finit par se faire une raison.

Gamin, il s' était pris de passion pour les automobiles et adolescent pour… Jules Verne. C'est au cinéma où travaillait Roland que les deux compères avaient découvert l'univers de Jules au travers des adaptations cinématographiques de son œuvre. Ces films, ils les avaient vus et revus maintes fois depuis la cabine de projection, jusqu'à les connaître par cœur. Bien sur, l'intérêt pour Jules, venait aussi de leur ascendance. L'un descendant direct de Verne, l'autre d'un ancien comparse de ce dernier. Ils rêvaient déjà d'aventures et de voyages extraordinaires.

Et puis, ils se perdirent de vue. Ce n'est qu'à la mort de Julie que Roland reprit contact avec Robert. Le testament de sa tante n'était pas vraiment celui d'une excentrique. L'héritage ne pesait pas bien lourd, des bibelots et des effets personnels sans valeur aucune et parmi eux la fameuse carte à laquelle elle n'avait jamais prêté attention. Au chômage, couvert de dettes, Roland pensa qu'il pouvait peut-être en tirer quelque chose. C'est à partir de là que naquit "la quête du Nautilus". Ils décidèrent de réunir le maximum d'informations. Ils n'avaient rien à perdre.

Entre-temps, Robert avait débuté une carrière de journaliste free-lance financièrement des plus aléatoires avec la presse automobile. C'était le prix à payer pour une certaine liberté. Il couvrait des événements divers : rallyes, courses, salons, concentrations de vieux tacots etc. Il écrivait bien et son style non dénué d' humour recueillait la faveur des lecteurs. La mort de son père lui ayant laissé quelques subsides, il en consacra la plus grande partie voire tout à "ses croisières" dont il ramenait des reportages pour les journaux. Ayant croqué presque tout son héritage, quelque peu désœuvré, la proposition de Roland tombait à pic.

Jules avait de nouveau réuni les deux amis autour du Nautilus. Rêve de gosses ressurgi du passé, promesse d'aventures.

- Ainsi vous étiez en classe avec Robert, dit Etzelle en rétrogradant avant de négocier un tournant. Mais j'y pense… Mais, oui, vous êtes venu tout gamin, un été, à la maison du grand oncle ! Un rien vous extasiait ! Ce que vous étiez pâle...

- Un grand jardin, des pommiers... Oui, oui , répondit Roland. Maintenant que vous le dites. C'était donc vous la dame ?

- Eh oui, dit Etzelle en riant.

La 404 remonta l'allée. Ils étaient enfin arrivés. Malgré l'heure tardive et la fatigue, ils prirent le temps de dîner d'une omelette aux lardons. Puis, au lieu de se coucher, ils ne résistèrent pas à l'envie d'examiner le deuxième tableau. Confortablement installés dans les fauteuils du bureau, un verre de calva à la main, ils regardaient le tableau posé à leurs pieds contre la table basse.

- Tu vois la différence Roland ?

- Euh... pas vraiment. Le bateau, la falaise, le village perché... Peut-être le creux dans la falaise ?

- Oui et pas que le creux, il y un comme l'entrée d'une grotte à gauche du creux. Et autre chose, regarde comme le village aérien est blanc et la baie plus incurvée que sur l'autre.

- Euh ?

- J'ai bien l'impression que le grand oncle a réuni deux lieux sur un même tableau ! Un en normandie et un ailleurs.

- Le bateau, c'est le portrait craché du Saint-Michel III, la maison à vapeur de Verne. Enfin, si on enlève la figure de proue. Mais j'aurais dû le reconnaître sur l'autre bon sang !

- L'autre était bien abîmé et nous étions tellement concentré à deviner le nom du bateau que cela t'aura échapper.

- Parlons-en du nom! Le Saint-Michel baptisé Astarté comme vous nous l'avez dit et avec une figure de proue représentant... ben ça alors.

- Eh oui. Une femme en figure de proue c'est banal mais avec une coiffe conique moins !

- Je n'y comprends rien, répondit Roland. En tout cas chapeau Etzelle d'être arrivée à vous concentrer sur le nom du bateau en plein charivari ! Quel flegme !

Etzelle sourit et déclare :

- Le grand oncle insiste beaucoup sur Astarté, l'Aphrodite des Grecs et ce village perché si blanc. Cette baie presque fermée. Tout ça me fait penser à Santorin , le volcan d'or, mais égaré...

- A Etretat, répondit Roland en rigolant. C'est absurde !

- Pas si on considère que pour certains Santorin, c'est l'Atlantide.

- Oh putain ! Pardon Etzelle. Et que Nemo et son Nautilus ont abordé l'Atlantide ! Le Nautilus est peut-être à Santorin. Hein ?

- Nous avons beaucoup d'éléments mais je ne sais pas trop quoi en penser. Ton ancêtre et le mien ont beaucoup bourlingué avec les différents bateaux de Verne. Le long des côtes normandes, bretonnes, et bien d'autres... Ils ont même passé le détroit de Gilbraltar, pardon de Gibraltar, et sillonné la Méditerranée. Il y a de forte chance pour qu'ils aient fait escale à Etretat. Mais que faire de tout ceci.

Roland alluma une cigarette.

- Je peux ?

- Mais oui Roland ! Mon mari, paix à son âme, était un grand fumeur.

- Regardez Etzelle, à côté de l'aiguille creuse, on dirait l'entrée d'un tunnel pas une cavité naturelle ! Il n'est surement pas là par hasard. Un souterrain au ras de l'eau ? On se croirait de nouveau dans un roman de Jules.

- Hum, sauf qu'à Etretat ce tunnel n'existe pas, il doit être ailleurs. Allons nous coucher Roland. Nous verrons bien demain avec les autres. Là, nous n'arriverons plus à rien. Je vais vous préparer la chambre où vous avez dormi enfant avec Robert.

...

Villa La Falaise, seconde partie. Quand Cupidon s'en mêle.

Après souper. Gaëlle monte se coucher. Alice et Robert s'installent sur le canapé, incapables de décider à qui reviendrait la chambre. Pour Alice, elle doit revenir au blessé. Robert ne veut rien entendre. C'est au tour d'Alice de profiter de la chambre. A force de les entendre tergiverser et bavarder jusqu'à plus soif, le lit se dit qu'après avoir supporté le poids de Roland et Robert, peut-être que cette nuit il dormirait tranquille.

Quelle ne fut pas sa surprise de découvrir, au petit matin, qu'il avait recueilli en son sein les corps dénudés d'Alice et Robert... J'ai vraiment dû dormir comme du plomb se dit le lit !

Quand Gaëlle les rejoint pour le café, elle n'est pas dupe de leur nouvelle complicité. De nouveau elle pense à son Yannick.

"sur les bancs publics, tu me fais tourner la tête" fredonne Gaëlle. Et tous de rire.

- Allez, il faut y aller, dit Gaëlle.

Ce fut au tour de Robert de tâter de la couchette de l'ambulance. Alice prit le volant. Gaëlle monta à côté. Et les voilà partis à vive allure. Trop peut-être. Un peu plus tard, après avoir bifurqué sur la nationale l'ambulance percuta une 4L jaune. En fait, personne ne put affirmer qui de La poste ou de l'hôpital percuta l'autre.

Arthur descend de la 4L. De plus en plus déboussolé, il s'exclame :

- Ah ben forcément elle va beaucoup moins bien marcher maintenant. Comment je vais faire moi pour livrer son " Nous-Deux " à Maame Labornez hein ?

A ces mots, Gaëlle se retourne étonnée.

- Arthur !? Mais qu'est-ce que tu fais là ?

- Ah, c'est vous ma'ame , répond Arthur en courant chercher le magazine trop heureux d'avoir enfin quelque chose à livrer.

Gérard se demande comment il va se sortir de là. Il ne manque plus que ça. Un accident avec des ambulancières qui n'ont pas, il faut en convenir, la tête de l'emploi. Il sort de la voiture et s'adresse à Gaëlle :

- Vous vous connaissez, on peut peut-être s'arranger alors... Mince, mais c'est la mère Labornez !

- Gérard ! Gérard ! Mais qu'est-ce que tu fous là ? Demanda Robert inquiet.

- Quelqu'un peut m'expliquer ce qui se passe ? dit Alice.

- Et bien lui c'est mon facteur, dit Gaëlle en pointant du doigt Arthur qui s'avance en brandissant triomphalement le "Nous-Deux". Et lui, c'est Gérard, celui que j'ai assommé à coup de poêle à frire. Souviens-toi, il avait disparu après l'explosion.

- Oui et Colette n'est pas morte sauf si... Bon, enfin, elle est à vos trousses, sauf si... Mais j'ai rien fait moi. Je vous demande pardon madame Labornez. C'est à cause d'elle, bredouille Gérard las et confus.

Alice, Gaëlle et Robert en restent interloqués.

mardi 12 février 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (31)

Tant pis pour vous. C'est moi qui me suis collé au nouvel épisode.

- Vos actes sont inqualifiables ! Vous avez bafoué l'honneur de la gendarmerie, de l'armée française, de la France dans son entier, brigadiers ! Une mise à pied ? C'est une peine bien légère. Vous mériteriez le conseil de guerre, la cour martiale. Votre comportement est indigne de votre fonction. Je vous rappelle au cas où vous l'auriez oublié, que vous représentez l'ordre, que vous êtes investi d'une mission. Celui de veiller sur la population et lui venir en aide. Au lieu de cela, on vous retrouve complètement ivres en train de tenir des propos incohérents à la capitainerie du port, à menacer d'honnêtes gens dans une tenue qui laisse pour le moins à désirer. On nous prévient discrètement, on vient vous chercher, on constate que vous avez "égaré" votre véhicule de fonction que l'on finit par retrouver planté dans un étang et vous avez le toupet de me raconter, à moi, commandant de la brigade, adjudant-chef Le Trouduc, gendarme de père en fils depuis que la gendarmerie existe, que vous avez parlé à votre aïeul qui aurait été commandant de la brigade ici présente ? Vous me racontez avec votre haleine chargée et une assurance insolente des balivernes insensées au lieu de vous excuser et d'implorer mon pardon ? Non mais, brigadiers ! Que vous arrive-t-il ? Vous vous croyez où ? Au cirque ? Je vais vous mettre à pied pour trois jours parce que nous manquons d'effectifs et parce qu'il se passe des choses bizarres alentours mais croyez bien que je n'oublierai rien de tout ce qui vient de se passer ! Je n'oublierai pas et ça ne jouera pas en faveur de votre avancement, vous pouvez me faire confiance ! Vous avez détruit un véhicule, vous vous êtes ridiculisés dans tout le voisinage, vous inventez des histoires incroyables. Je vous mets à pied. Disparaissez de ma vue et allez décuver ! Exécution !

- Nous sommes mis à pied rapport à la 4L, mon adjudant ? Questionna Chapraud.

- Parce que la 4L, c'est pas nous qu'on l'a mise à l'eau, ajouta Chapraut, solidaire.

- Ah mais oui, bien sûr, où ai-je la tête ? C'est votre grand-père qui vous a poussé peut-être ? Vous continuez à vous foutre de ma gueule nom de nom !

- Ah non, mon grand-père n'est pour rien dans l'affaire de la 4L. D'ailleurs, ça existait pas encore, en son temps, la 4L, tempéra Chapraud.

- C'est des inconnus que nous n'avons pas identifiés qui nous ont mis à l'eau, précisa Chapraut.

- Je ne veux pas le savoir ! Foutez-moi le camp ! Disparaissez !

- Mon adjudant, faut tout de même que vous nous croyiez. On ne dit pas que des bêtises...

- Non. Vous en faites, aussi.

- Je veux dire, pour le passage secret dans la cave de la Labornez et les souterrains et le train électrique, le téléphone, tout ça, c'est facile de voir par vous même.

- Parlons-en de la Labornez ! Vous vous êtes rendus sur les lieux à plusieurs reprises et ça n'a pas empêché la destruction de la maison et la disparition de sa propriétaire ! Kermitt est venu faire une déposition. Il n'a rien vu mais il a tout entendu. Et il paraît que vous vous avez abîmé l'une de ses motocyclettes, en prime ! Vous avez vraiment fait du beau travail. Chapeau.

- Il s'est passé des choses chez la Labornez, mon adjudant. Des choses pas catholiques, si vous voulez mon avis.

- Je ne le veux pas, merci.

- Chapraut a raison, mon adjudant. Il semble même que des étrangers à l'accent allemand seraient liés à l'affaire. Ça prend une tournure internationale, je pense. Peut-être la Labornez était-elle dans l'espionnage, rapport à son passé dans la résistance. Elle était proche des communistes à ce qu'on dit.

- Labornez est une demi-folle, tout le monde le sait dans le village ! Avec elle et vous, on pourrait penser à ouvrir un hôpital psychiatrique. Il y aurait de quoi le remplir.

- Chef ?

- Quoi, Chapraud ?

- On est mis à pied, chef ?

- Oui

- On a droit tout de même au vélo, chef ?

- Foutez-moi le camp ! Hors de ma vue ! Ouste !

Chapraud et Chapraut, menacés par l'adjudant-chef Le Trouduc a bout de nerf, perdant toute patience et toute mesure, brandissant une règle métallique en guise de sabre d'abordage, s'enfuient de la gendarmerie et se retrouvent dans la rue.

- Il nous a pas cru.

- Je le crois.

- On dirait qu'il n'a pas confiance en nous.

- On dirait bien.

- On a pourtant bien vu ce qu'on a vu.

- Ça me sape le moral, à moi, Chapraut. J'ai comme qui dirait le moral dans les chaussettes et je n'aime pas ça. Il me faudrait quelque chose pour le remonter un peu, mon moral.

- Comme moi, brigadier, comme moi.

- Et si on allait boire un petit calva chez José ?

- Il doit être ouvert à c't'heure.

Les gendarmes bifurquent en direction du café à José. Ils poussent la porte et la clochette retentit. Derrière le comptoir, José voit les duettistes s'avancer vers lui et un sourire apparaît sous sa mince et fière moustache.

- Une petite absinthe, messieurs ?

- Euh... Non... Un calvados, comme à l'habitude, José.

- C'est que dans votre époque, on boit plutôt de l'absinthe, il me semble ?

- Notre époque ? S'étonnent en chœur les brigadiers.

Dans la salle, quelques rires fusent. Les clients se tournent vers les gendarmes et gloussent de plaisir.

- C'est que vous arrivez de loin, selon les rumeurs qu'on entend.

- Je ne comprends pas, dit Chapraud. On arrive de la gendarmerie. Le chef nous a mis à pied...

- Même pas droit au vélo...

Un tonnerre de rires explose.

Chapraud et Chapraut se tournent vers les consommateurs en fronçant les sourcils de contrariété. Ils commencent à comprendre.

- Tentative de manque de respect à l'autorité ! Nous allons sévir !

- Vous êtes à pied ! Tonitrue quelqu'un.

- Ça durera pas, répond Chapraut du tac-au-tac.

- On dit que vous avez testé un prototype de véhicule amphibie ? Lance un autre ?

- Leur réponds pas, dit Chapraud à Chapraut. On sait ce qu'on sait, nous !

- Deux calva, commande Chapraut à José.

- Bien messieurs. Deux calva, deux !

José sert les deux boissons.

- C'est pour la maison, annonce José. C'est pas tous les jours qu'on a l'occasion de rire.

Les gendarmes boivent leur verre cul-sec et sortent sous un déluge de rires et de quolibets.

- Moi, je dis qu'on n'est pas fous. On va lui faire voir à Le Trouduc, qu'on soit à pied ou pas !

- T'as raison ! On va leur faire voir à tous ce que sont des gendarmes ! Ah ! Rira bien qui rira le dernier !

- On retourne chez la Labornez !

- On y file. A pied peut-être mais on y va.

Les deux compères prennent la route de la maison démolie. Ils marchent en ne faisant plus attention du tout à la population qui les montre du doigt en explosant de rire.

- Ça fait une trotte, tout de même, juge Chapraud au bout de quelques kilomètres.

- Ça, avec la 4L, ça allait plus vite.

- On ferait pas une halte pour se rafraîchir ?

- J'y ai pensé. Nous ne sommes plus bien loin de chez Kermitt.

La veste ouverte, le képi de travers, les deux gendarmes parviennent en sueur sur le perron de la maison de Kermitt. Ils frappent à la porte.

- Gendarmerie ! Ouvrez ! Crie Chapraut.

- Quoi c'est ? Suggère une voix.

- Gendarmerie ! Brigadiers Chapraud et Chapraut !

- Je suis aux vécés. Attendez, j'arrive.

Peu de temps après, les gendarmes entendent une chasse d'eau, une porte qui s'ouvre et se referme et ils parviennent à distinguer une silhouette qui s'approche dans le couloir. Kermitt leur ouvre la porte.

- C'est pourtant vrai que c'est vous ! Vous êtes au courant de l'affaire ?

- L'affaire ?

- Ben oui, bien sûr que vous êtes au courant, je suis bête ! C'est vous, l'affaire ! Et comme on dit au village, les Chapraudt, c'est pas une affaire !

- Attention !

- Vous êtes mis à pied. Tout le monde le sait. Vous venez pour quoi, cette fois ?

- On a soif.

- Entrez. J'ai à boire.

La bouteille de calva est sortie. Trois verres sont disposés sur la table. On dirait un jeu. On remplit les verres, on les vide, on les remplit de nouveau. La règle est simple à comprendre, l'enjeu un peu moins.

- Parlez-nous de la Labornez, Kermitt.

- Il y a rien à en dire qu'on sache déjà, assure Kermitt d'une voix mal assurée. La Labornez, elle a toujours été là autant que je m'en souvienne. J'ai connu son mari, le Yannick. Ils étaient dans la résistance, pendant la guerre. Tout le monde sait ça. Et puis, bon, avec l'âge, elle est devenue un peu folle, la Labornez. Pas méchante, notez. Si vous voulez parler à quelqu'un qui la voit souvent, faut parler au facteur. Un brave gars. Il lui apporte son "Nous-Deux" chaque semaine. Comment qu'il s'appelle déjà ? M'en rappelle plus. Bah ! Il est pas dur de le trouver, il roule dans une 4L jaune.

- Me parlez plus jamais de 4L, s'exclama Chapraud en relevant une tête dodelinante.

- Enfin pour vous dire que la Labornez, elle était bien calme depuis la fin de la guerre et encore plus après la mort de son Yannick. Enfin jusqu'à ces derniers jours, je veux dire ! Parce que là, pardon ! Et que des voitures arrivent et repartent, et que ça explose à répétition, et que ça vous amène de l'étranger voleur de moto ! Et tout ça au nez et à la barbe des gendarmes ! Sauf vot' respect, messieurs.

- Et moi, je dis que la Labornez, il y a anguille sous roche. Et où-ce qu'elle est passée, d'abord ? Hein ? Nous, on y est allé chez la Labornez. On a trouvé la cave et le passage secret et le train électrique. Et Chapraut a parlé à son grand-père, même. Et ça, c'est pas du normal !

- Une cave chez la Labornez ? Première nouvelle ! Jamais entendu parler de ça, moi ! Lâche Kermitt en secouant la tête et en remplissant les verres.

- Merci. Une cave, il y en bien une. Et même, il y a des trucs à y boire !

- Kermitt, on a confiance en vous. Si vous voulez, on écluse cette bouteille et on vous emmène y voir, à la cave à la Labornez !

- Bingo !

Et les verres sont remplis une fois encore. Et une fois encore, ils sont vidés. Et lorsque la bouteille est vidée à son tour, les trois hommes se lèvent et, en équilibre instable, sortent de la maison et prennent la direction de la ruine, objet de toute leur attention. En zigzaguant, ils maintiennent un cap approximatif. Ils ne sont pas partis les mains vides. Dans sa grande lucidité, Kermitt a plongé une bouteille dans la musette qui pend à son épaule. On ne part pas à la guerre sans munitions !

La maison Labornez apparaît en ligne de mire. Il n'en reste pas grand chose. Nos trois gaillards gravissent les gravas et parviennent à hauteur de l'entrée de la cave.

- Ah ! Vous voyez bien, civil ! Il y a une cave !

- Bon sang ! J'savais pas. Respect, brigadier. Vous avez bien mérité un gorgeon.

- Il y en a en bas.

- Et du bon et en quantité !

- On a testé en vue d'analyser. Police scientifique !

Les trois hommes descendent à la cave.

- Là ! Les litres !

- Ah ! On va tester scientifiquement, se pourlèche les babines le père Kermitt en agrippant une bouteille. A la bonne vôtre !

Et le père Kermitt s'envoie une bonne rasade de jus de pomme distillé.

- Mouais... Il vaut pas le mien. Il a comme un goût de pas naturel.

- De pas naturel ? S'insurge Chapraut. Passez-moi ça que j'analyse à mon tour. Chapraut boit et passe la bouteille à Chapraud qui essuie le goulot du revers de la manche avant d'analyser le contenu.

- C'est vrai qu'il a comme un goût. Je préfère le vôtre, Kermitt.

Le père Kermitt fait éclater son plus beau sourire édenté.

- Faut comparer, dit Chapraud, péremptoire.

Kermitt sort la bouteille de sa musette et la tend à Chapraud qui boit une gorgée de calva.

- C'est vrai que le vôtre est bien meilleur question goût.

- Pfff ! dubitative Chapraut. Passez-moi cette bouteille, brigadier.

Chapraut s'enfile une lampée de calva "Kermitt" puis une de calva "Labornez".

- Mouais... OK. Le vôtre est meilleur, d'accord.

Les tests comparatifs continuent tant et si bien qu'à un moment, nos hommes se sentent tout chose.

- Z'avez vu les lumières ? Questionne Kermitt.

- Ah voui. Elles sont jolies.

- Et de toutes les couleurs, ajoute Chapraud.

- Et puis elles bougent joyeusement, dit Chapraut.

- Ça fait comme si qu'elles voulaient qu'on les suive, affirme Kermitt.

- On va les suivre, hein brigadier Chapraud ? Demande Chapraut.

- Tu l'as dit, mon n'veu ! Taïaut ! Sus aux lumières !

Les trois hommes se lèvent et arpentent la cave dans tous les sens parcourant certainement des kilomètres avant de ressortir de la cave et de se diriger vers l'étang proche dans lequel ils s'asseyent avant de sombrer dans un profond sommeil peuplé de rêves emplis de téléphone à manivelle, de barque en cuivre, de train électrique, de bouteilles de calvados, de grand-père gendarme, de motocyclettes diverses et de soif inextinguible.

De passage par là, Henri qui rentre des champs sur sa bicyclette avise nos hommes allongés dans l'étang. Intrigué, il s'approche et reconnaît les gendarmes et le père Kermitt. Tout sourire, il pédale de toutes ses forces jusqu'au café à José où il raconte ce qu'il a vu de ses yeux vus. La nouvelle ne met pas longtemps pour gagner tout le village et les oreilles de l'adjudant-chef Le Trouduc, lequel affrète le dernier véhicule de la brigade pour aller chercher ses hommes qu'il sort de l'eau avec colère. Il raccompagne ses piteux brigadiers à la brigade et les place en cellule de dégrisement. Kermitt, lui, a été déposé sur son perron où il doit encore être en train de ronfler.

Le lendemain matin, les deux brigadiers sont étonnés de se trouver derrière les barreaux. Ils vitupèrent jusqu'à ce que l'adjudant-chef vienne les visiter.

- Bravo, les Chapraudt ! Bravo ! Une fois de plus, vous avez ridiculisé le corps de la gendarmerie. Bravo ! Cette fois, vous êtes bon pour des sanctions disciplinaires.

- On est retourné chez la Labornez, chef ! Il y avait des lumières bizarres.

- Des lumières qui nous demandaient de les suivre ! Ajoute Chapraud.

- Vous étiez saouls ! Complètement ivres ! Vous êtes des bons à rien ! Je vais porter le pet en haut lieu ! Vous êtes bon pour la rétrogradation !

- Mais chef ! Je vous dis qu'il y a des événements bizarres chez la Labornez !

- Ah oui ? Des événements bizarres chez la Labornez ? Vraiment ? Bon. On va y aller, chez la Labornez. On va y aller. Et vous allez me montrer ces événements bizarres. Gare à vous ! Gare à vous ! Vous risquez d'être conduits à la démission et au déshonneur ! Je vous laisse deux heures pour décuver et après, on y va, chez la Labornez !

Deux heures plus tard, trois gendarmes dont deux qui affichent les affres de la gueule de bois arrivent sur ce qui fut la maison Labornez.

- Voyez mon adjudant, là, il y a l'entrée de la cave !

L'adjudant-chef Le Trouduc tire sur sa veste et époussète ses bas de pantalon, excédé.

- Oui. L'entrée de la cave. Bravo ! Et ?

- Et faut descendre, chef. Dit Chapraut.

- Descendons, descendons.

- Voyez, chef ? Tout comme on vous a dit ! Les foudres, les bouteilles, tout !

- D'ailleurs, en parlant de bouteilles... Tente Chapraut.

- Non ! Fini les bouteilles ! F-I-N-I !

- Pour analyse, chef ! Il a comme un goût, ce calva à la Labornez.

- Un goût ? Un goût de quoi ? Un goût de pomme ?

- Oui, aussi. Mais pas que !

- Un goût ? Attendez un instant.

L'adjudant-chef prend une bouteille ouverte et la porte à son nez.

- C'est pourtant vrai qu'il y a comme une odeur étrange.

- Au goût, ça se sent à peine. Assure Chapraut qui espère qu'on lui passe la bouteille.

- On va faire analyser. Vous avez raison.

- On peut analyser nous-même ! S'insurge Chapraut.

- On peut. Ajoute Chapraud.

- On remonte ! Ordonne le chef.

En faisant la gueule, les deux brigadiers sortent de la cave. Le convoi reprend la route de la brigade.

L'adjudant-chef fait parvenir la bouteille de calva aux services d'analyse de la Gendarmerie nationale. Les deux brigadiers sont renvoyés chez eux.

Roland est réveillé par une bonne odeur de café frais. Il s'habille et descend rejoindre tante Etzelle dans la cuisine. Sur la table, un bol l'attend.

- Tiens ! Roland ! Bien dormi ?

- Comme un loir ! Et vous ?

- Très bien, merci. Installez-vous, je vous sers un café. Il n'y a rien à manger, je suis désolé.

- Un bon café noir, ce sera parfait, merci.

Il prend deux morceaux de sucre et les laisse glisser dans le café.

- Je repensais à cette histoire d'Atlantide. Ça ne tient pas la route. Je pense que l'on cherche des indices bien compliqués alors que la solution est sous nos yeux. Si cette solution avait été dans un tableau, ça serait un tableau que j'aurais, pas une carte !

- Sauf s'il faut utiliser la carte en combinaison avec un tableau... ou plusieurs tableaux. Buvez votre café, Roland, il va refroidir.

- J'ai pensé à quelque chose, cette nuit. On m'a laissé tranquille durant des années et tout semble s'être agité d'un seul coup ou presque. Comme s'il s'était passé quelque chose qui avait déclenché l'affaire.

- Vous avez raison. Mais qu'est-ce qui a déclenché tout ça ? Mystère !

- Plus j'y pense et plus je suis persuadé que c'est moi qui ai tout mis en route. Je vous explique. Je suis dans la dèche, j'ai pas un rond et il y a ce Gérard Moyeux qui débarque, pour me saisir, je pense. Et là, c'est moi qui lui parle de mon "trésor".

- Gérard et sa femme, Colette... Vous avez raison. Il faut tenter de comprendre tout ça.

- C'est grâce à ces deux là que l'on remontera jusqu'au Nautilus... Ou jusqu'à autre chose. Enfin jusqu'à un truc qui doit valoir le coup, vu le monde que ça a l'air d'intéresser et les moyens mis en œuvre.

- Gaëlle, Alice et Robert devraient bientôt arriver. On réfléchira ensemble. En attendant, qu'est-ce qu'il vous plairait de manger, pour midi ? Je vais aller faire quelques courses au village.

- Vous pourriez me prendre des cigarettes ?

- Des Gauloises ? C'est ce que fumait l'oncle.

- Oui, ça ira. Par contre, j'ai pas de quoi payer.

- Ce n'est pas grave. J'avance.

- Merci.

La tante Etzelle sort et Roland entend la Peugeot démarrer et s'éloigner. Il va faire un brin de toilette et revient au salon. Il s'installe dans un fauteuil et se saisit du tableau pour l'observer encore.

Le paysage ne lui dit rien. Le bateau ne lui dit pas grand chose non plus. Peu probable que l'un et l'autre existent dans la réalité, se dit-il. Il reste les autres indices. La femme coiffée d'un cône, par exemple. Un cône ! Qu'est-ce que ça peut vouloir dire ? Et si ce cône était une flèche ? Et s'il indiquait une direction ? Avec le doigt, il tente une trajectoire qui se perd dans les nuages. Non. Ce n'est pas la bonne piste. Et si ce cône était une flèche en trois dimensions ? S'il fallait tenir compte de son orientation dans un espace tri-dimensionnel ? Il s'efforce d'imaginer ce que pointerait cette flèche en tenant compte de la disposition de la base du cône. Là, ça pourrait pointer vers la falaise. Enfin ce n'est tout de même pas très probant. Autre chose. Il doit y avoir autre chose ! Bon sang ! Le nom du bateau ? Saint Michel III... Possible. Le bateau de Jules Verne. Ça ne peut pas être un hasard. Il ne peut pas être là par hasard, bon sang. Quel rapport entre ce bateau, le cône et le Nautilus ?

Roland repose le tableau et va dans la cuisine se servir un verre d'eau au robinet. Par la fenêtre, il observe le paysage triste sous la pluie et dans le vent. Il revient au salon et s'approche de la bibliothèque. Des tas d'ouvrages sur les voiliers et sur la peinture, des romans, des atlas. Sur une étagère, il avise une loupe. Il s'en saisit et revient vers le tableau. Il s'assied dans un autre fauteuil et il commence à observer le tableau à l'envers. Il approche la loupe et cherche des détails qui auraient pu lui échapper. Pas d'inscription cachée, pas d'indice, rien. Il pose la loupe et laisse reposer son menton dans ses mains ouvertes, le regard perdu dans la peinture. Le cône. Toujours le cône ! Il le sent, la solution est là. Une intuition.

La carte. Il faudrait que Robert, Gaëlle et Alice arrivent avec l'autre tableau et la carte. Il faut regrouper tous les éléments.

Plongé dans ses pensées, Roland va faire du café. Il vide la chaussette de la cafetière, la passe sous l'eau, verse quelques cuillères de café et fait chauffer de l'eau dans une casserole. Lorsque celle-ci frémit, il la verse dans la cafetière et plonge la chaussette dans l'eau. Il pose la cafetière sur le dessous de plat de la table et s'assied. La voiture de tante Etzelle se fait entendre. Roland se lève et va chercher un autre bol pour elle.

Tante Etzelle entre avec ses courses.

- Ils ne sont toujours pas arrivés ?

- Toujours pas. Il ne vont pas tarder. Un café ?

- Volontiers.

- J'ai observé le tableau. J'ai le sentiment que la clé est dans la coiffe de la figure de proue que l'on voit aussi sur l'autre tableau. Par contre, je n'arrive à rien.

- Buvons notre café. J'ai pris du poisson. On le fera avec des pommes de terre vapeur. Ça vous va ?

- Très bien, oui. Vous voulez que j'épluche les patates ?

- Il y a un économe dans le tiroir de la table, je crois.

Roland va prendre les pommes de terre dans le cabas.

- Je prévois pour les autres ?

- On ne sait pas quand ils arriveront. Et puis, je n'ai pris du poisson que pour nous deux.

...

- Il faut faire un constat amiable !

Arthur est allé chercher le formulaire dans l'épave de la 4L jaune et le brandit bien haut.

- Je ne suis pas en tort. C'est vous qui m'êtes rentré dedans, ajoute-t-il d'un ton impérieux.

- Tout à l'heure, tout à l'heure, élude Robert

- Ça commence à bien faire ! hurle le facteur. J'en ai marre, moi ! J'ai du courrier à distribuer et je suis loin de ma tournée réglementaire. Je n'ai rien à voir avec vos histoires. Moi, je veux revoir Pont-Aven.

- Oui enfin c'est pas avec votre épave que vous allez vous y rendre, à Pont-Aven. déclare Alice.

- On fait quoi alors ? Demande Gaëlle. L'ambulance est en piteux état elle aussi.

- Elle doit pouvoir rouler, juge Robert de retour d'une inspection rapide. Il y a un phare qui pend et le pare-choc qui est bien défoncé mais ça devrait aller. Par contre, on fait quoi de Gérard et du facteur ?

Gérard est assis sur le talus à proximité immédiate de la crise de nerf. Il semble totalement abattu. Gaëlle, elle, est partie à l'arrière de l'ambulance. On l'entend fredonner une chanson à sa manière. On la voit revenir lestée d'une bouteille d'oxygène. D'un pas décidé, elle se dirige vers Gérard qui lève les yeux vers elle juste au moment où, brandissant le cylindre d'acier, elle frappe.

- Pour ce Gérard de malheur, c'est réglé ! jubile Gaëlle. Pour le facteur, par contre...

- On l'emmène avec nous, décide Alice.

- Et mon constat ?

- On verra.

- Et ma 4L !

- Elle est morte.

- Et le courrier !

- Il attendra.

On entrave les mains et les pieds de Gérard avant de le basculer de l'autre côté du talus. Il s'écrase dans les sillons d'un champ labouré. De la plaie de sa tête s'échappe un sang vermeil et impur.

N'écoutant pas les jérémiades du facteur, on le pousse dans l'ambulance. Robert le surveille, Alice prend le volant et Gaëlle caresse amoureusement la bouteille d'oxygène.

- C'est reparti !

- Direction Barfleur !

Alice manœuvre pour éviter l'épave de la 4L jaune et presse l'accélérateur.

- Barfleur, nous voilà !

...

- Allo ? Adjudant-chef Le Trouduc, brigade de Pont-Aven.

- Mes respects mon adjudant. Brigadier-chef Poulet, mon adjudant. C'est rapport à l'analyse du contenu duquel au sujet vous avec demandé analyse.

- Ah bien ! Très bien ! Alors ?

- C'est du bizarre, mon adjudant. Du très bizarre. On a analysé comme on a pu mais on a préféré faire appel au laboratoire général.

- Mais vous, vous avez vu quoi dans vos analyses ?

- Une légère glycémie et de légères traces d'albumine, chef

- L'analyse du contenu, pas de vos urines !

- Au temps pour moi, chef. L'analyse a permis de détecter comme qui dirait une sorte de substance hallucinogène sensiblement comparable au LSD, chef !

- Voilà qui explique certaines choses. Et rien d'autres ?

- Si chef. Il y aurait aussi comme qui dirait de la substance aphrodisiaque.

- Fichtre ! Merci. Et c'est tout ?

- Non chef. Il y aurait aussi de la pomme.

- Merci, brigadier.

...

A la fabrique de bébés, Lafleur lance un lugubre rire sardonique. Son entreprise ne semble plus rien avoir à craindre des malveillants. Il va pouvoir continuer à mener à bien sa terribre mission ! Les chaînes de production tournent à plein régime et crachent ses pilules contraceptives frelatées qui, au lieu d'éviter la grossesse poussent les femmes à la débauche sexuelle tout en les rendant extraordinairement fécondes. Il est content, Lafleur. Il sent qu'il est proche de la réussite totale de son formidable complot. Bientôt, il mettra la main sur le Nautilus et, alors que des enfants naîtront par dizaines de millions à la surface de la planète, lui pourra vivre seul au fond des océans ! L'accroissement de la population mondiale provoquera guerres, pénuries et hécatombes. Il remontera à la surface lorsque celle-ci sera suffisamment nettoyée. Il lance un rire encore plus effroyable et retourne se concocter un cocktail. Il est heureux, Lafleur !

mardi 19 février 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (32)

Où nous mènera cette histoire ? On ne le sait pas vraiment. Pour le moment, elle semble bloquée quelque part entre la côte bretonne et celle normande. Peut-être Liann, qui propose l'épisode de la semaine, nous éclairera un peu ? Pas si sûr.

À la station-service, ouverte 24H sur 24, on ne savait s'il faisait jour ou bien nuit, tellement la fumée disputait la lumière aux divers feux et explosions. C'était un feu d'artifice créé par un technicien en pyrotechnie un peu dingo, montrant un spectacle sons et lumières où se confondent jeux d'étincelles, jets d'aérosols de peintures de retouche et claquements secs de petites et moyenne cartouches de Camping-Gaz qui explosaient en chapelets. Des fenêtres alentours s'ouvraient.



- Encore les Anglo-Américains lançait une voix.

Une autre voix lui répond, glapissante,

- Mais que fait la L.V.F. ?

Les Cyborgs, les "Hans" rivalisent de bêtise, l'un s'empare de l'embout du gonfleur de pneu, se le met dans la bouche et met la pression maximale pour exploser, jetant d'autres étincelles qui se rajoutent aux autres. Un autre Cyborg s'aspire les poumons avec l'appareil aspirateur modifié par ses soins, qui produit une dépression colossale, et fait s'imploser son thorax. Marie Cheulet (c'est son nom), la gérante de la station s'est enfuie, entraînant son mari vers plus loin où les flammes ne pourraient pas toucher ses beaux cheveux longs et roux incendiaire, alors de là à l'accuser d'avoir mis le feu aux poudres, il n'y avait qu'un pas, pas de ça, Lisette, on fiche le camp ! Le vacarme était assourdissant entre les cris des Cyborgs délirants et les explosions soutenues. Le camion de Frédéric sentait le brûlé, et ses pneumatiques devaient avoir une pression d'environ soixante kilos par la chaleur. Colette et Frédéric décident d'un commun accord de s'enfuir eux aussi et cavalent vers le 4X4, où Pedro au volant, regardait le spectacle pyrotechnique gratuit (il venait d'Ambert, riante cité d'Auvergne, où, parait-il, les livrets de caisse d'épargne sont les plus gras de France). Laissant toute cette animation, le Land-Rover s'élance sur la route, évite soigneusement les Cyborgs noyant la chaussée de leurs gestes parfois obscènes, freinent les nombreux véhicules qui voulaient échapper à cet enfer que représente une station-service en feu, les conducteurs gavés de films catastrophe disaient que ça va péter le feu de Dieu ! De nombreux Cyborg disparaissent ce jour-là, ou cette nuit là. Une perte pour la science et peut-être pour d'autres : le personnel rêvé pour un patron peu regardant… Un Cyborg explosait par ici, un autre se faisait écraser par un poids-lourd… Une dame à la fenêtre d'un immeuble voisin, avec des regrets dans les mains, dit :

- Si c'est pas malheureux de voir de si beaux hommes disparaître ainsi !

C'est vrai qu'il était beau, le "Hans" numéro 28, bien proportionné, de fins et longs muscles annonçaient des nuits enchantées aux dames, pétant tellement de santé, qu'il explosa à côté de la pompe 3, celle du SP98, à 1,78 le litre, cela faisait pitié à voir. La pauvre dame ne savait pas que les Cyborgs étaient asexués. Au loin, le pin-pon des pompiers se faisait entendre… Le Land-Rover roulait vers l'ouest, vers Barfleur.

- B.. de M.., les perdreaux ! Un barrage ! Qu'est-ce qu'on fait ? demande Pedro. On fonce ?

- Oh ! Nous n'avons qu'un Land, ce n'est pas une R8 Gordini ! répond Francis, et nos tôles ne sont pas à l'épreuve des balles des Manhurins des Roycos…

- Prenez l'air d'oisillons qui sont dans les nids des mésanges, au printemps, dit Colette.

- On fait "cui-cui" ? demande Frédéric.

- Faites-le , et on est "cuits-cuits" !

Le barrage, ce sont les C.R.S, des gars sérieux, quoi. Le 4x4 s'approche au ralenti. Sourire contrit des occupants… Le fonctionnaire avise le véhicule, l'observe avec toute l'attention requise à la définition des pages 24 à 26 de son manuel, potassé presque chaque jour (il prépare le concours pour le 29 mai qui lui permettrait de gravir plusieurs échelons d'un seul coup), et s'approche du conducteur qui à baissé sa vitre.

- Que se passe-t-il, monsieur l'agent ? demande Pedro.

Le fonctionnaire, obtus sur cette question d'un "pékin", regarde vers l'intérieur du véhicule.

- Vous êtes quatre dans un 4x4, c'est correct !

Pédro propose au fonctionnaire de présenter ses papiers, refus du C.R.S.

- Non, non, quatre dans un 4x4, parfait !

- ...

- Oui, vous voyez l'auto devant ? précise le fonctionnaire, ils sont deux dans une Audi Quattro !

En effet, on voit le conducteur de l'Audi sortir de l'auto et s'insurger :

- Comment ça, parce que l'on est deux dans ma bagnole, vous voulez me fiche une contredanse ? Appelez-moi votre chef !

- Notre chef est occupé, vous ne le voyez pas, il contrôle trois personnes dans une Fiat Uno !

Et le fonctionnaire à côte du Land de dire à Pedro :

- Allez, vous pouvez y aller, circulez !

Pedro engage la première et embraye, laissant ce curieux barrage derrière.

- Qu'est-ce que c'étaient ces flics d'opérette ? demande Colette.

- Le principal, c'est que l'on soit passés, précise Francis, le risque, ce serait de tomber sur d'autres barrages, et je pense pas que ce soient des passoires comme celui-là... Prenons les petites routes...

Le Land-Rover s'engage sur les chemins de traverse, ne croisant que des biches ou des lapins, peinard. Une tache jaune à l'approche d'une intersection, interpelle les occupants du Land.

- La Quatrelle du facteur, reconnait Colette, Stoppe, Pedro !

Le 4x4 s'arrête près de l'épave de la brave Renault 4 Pététesque.

- Salement amochée, la guinde, dit Francis. Pas âme qui vive alentours.

Colette reconnut "sa" 4L, celle qui l'emmenait avec Hans vers Barfleur. Elle ouvre la porte arrière et dit :

- Je reconnais les sacs et ces paquets Damart et ceux de la redoutable Redoute ! Mais ? Lors du choc, tous les paquets se sont mis en vrac, et j'en vois un qui parait bougrement intéressant : un paquet destiné à Mme Labornez Gaëlle, à Pont-Aven ! Qu'est-ce qu'il y a dedans ? Rajoute Colette en se saisissant du paquet de carton… Je l'ouvre !

Francis fut le plus rapide, il attrapa le paquet que tenait Colette et le lança vers le champ voisin, une déflagration fendit l'air calme du coin, le paquet venait d'exploser !

- C'était un "cadeau" de Monsieur Lafleur pour Gaëlle Labornez, précise Francis.

- Ben, mon cochon ! conclut Colette.

Un gémissement soudain, après l'écho de l'explosion qui résonne. Frédéric enjambe le fossé, et lance à ses acolytes :

- Mais ? C'est Gérard Moyeux... ton con-joint, Colette !

Colette, Francis s'approchent, suivi de Pedro qui a porté sa main droite comme pour prendre son portefeuille, et voient un Gérard, du sang séché sur le front, ouvrant grand ses yeux, et ne disant mot, étant bailloné par du sparadrap.

Pedro lance :

- Cela sent le piège !

- Quel piège ? rassure Colette, Il n'y a pas plus de piège que d'intelligence dans le crâne de ce mec, le Gérard, dire que c'est mon mari ! Cet homme là, ce saucisson avarié ! J'en ai fait des couènneries dans ma chienne de vie, mais me marier avec ce débri, j'aurais mieux fait de me casser une patte... (C'était bien pour me rapprocher de la Fabrique, pensa-t-elle).

- Bon qu'en fait-on de Gérard, on le laisse là ? interroge Frédéric, on le laisse aux corneilles ?

- Ce serait le mieux pour lui, mais avec toute la poulaille qui tourne dans le coin, mieux vaut l'embarquer, précise Colette. Et le Gérard Moyeux, l'éternel perdant, se retrouve placé dans le coffre du Land-Rover, toujours attaché et bailloné, et le 4x4 s'éloigne de l'épave de la pauvre voiture administrative, restée au bon vouloir des autorités du coin, ce qui fera que, peut-être un jour, seront distribués les colis de Damart et des autres. Vous autres, lecteurs, n'accusez pas votre facteur lorsque vous attendez un colis, il y a peut-être de "La Fabrique" la-dessous.

- Nous voici à cinq dans un 4x4, philosophe Pedro, faudrait pas que l'on tombe sur un flic aussi pointilleux que tantôt !

Le Land-Rover ne tarde pas à être en vue de la "Villa La Falaise", la maison de L'oncle Etzelle, où étaient nos braves compagnons qui s'étaient éclipsés peu de temps auparavant. Le Land stoppe. Colette descend et trouve la porte d'entrée défoncée, en vrac, causé, sans doute, par cette moto qui git en travers de la pièce principale.

- Y'a personne, juge Frédéric qui s'est approché.

Francis et Pedro étaient parti à la recherche d'informations auprès de la maison voisine, la villa "La Baie", prouvant l'originalité des gens du coin pour le baptême de leurs demeures, que des noms marins, sauf peut-être le "Sam-Suffit", belle bâtisse situé à trois cents mètres et voisine de la villa "Do-mi-si-la-do-ré" du musicien local. Francis et Pedro, revenu de leur pêche aux renseignements expliquent :

- La maison est louée par une Dame Etzelle, qui habite Douvres !

- Douvres ! Nom d'une pipe, chez les Angliches ! dit Frédéric.

- Non, Douvres-la-Délivrance, à mi-chemin de Caen et de la mer, enfin la Manche ! précise Francis.

- À mon avis, nos oiseaux sont là-bas, ils ont dû partir précipitamment. Y'aurait du Patron la-dessous, que cela ne m'étonnerait pas ! dit Colette.

- Mais ? Comment les retrouver, les reconnaître ? demande Frédéric.

- L'ambulance ! La voisine m'a indiqué qu'en plus de la voiture à Columbo, y'avait une ambulance, précise Francis.

- Alors, en route pour Douvres ! Lance Colette?

- Et il n'y aura pas le "channel" à traverser ! Conclut Frédéric.

Et le Land-Rover part vers l'est, en direction de Caen.

Dans la villa normande de Douvres-la-Délivrance, l'ambulance était arrivée, et c'était comme des retrouvailles, avec en plus, un nouveau compagnon : Arthur, le facteur de Gaëlle.

Roland déclare :

- Sur le tableau, je trouve que dalle !

- En parlant de dalle, dit Arthur, j'ai une faim de loup, vous n'auriez rien à becqueter ?

Oh, pis j'y pense, avec toutes ces aventures, j'ai oublié de vous dire que j'avais un colis pour vous, Mâame Labornez !

- Un colis ? demande Gaëlle, qui peut m'expédier un colis ?

Le gars Arthur laisse cette pauvre Gaëlle dans ses questions en voyant Tante Etzelle proposer un sandwichs saucisson sec et cornichons, avec du bon beurre salé.

- Un tableau, une devinette ? demanda entre deux bouchées le facteur Arthur. Je suis fort en énigme, racontez moi tout ça !

Toute la compagnie explique en long et en large de quoi il s'agit...

- Fachtophe, tchomp, fastoche, je voulais dire, votre truc ! conclut Arthur.

Regard d'envie de tous nos compagnons, racontez-nous semble demander les cinq paires d'yeux. Arthur continue :

- Notez bien la première lettre des mots que je vais citer, la première...

Arthur prend le tableau et observe :

- Peinture… Originale, Naturellement en Toile...

Il retourne le tableau et continue :

- Avec au Verso, un Encadrement en Noyer... Et oui, contrairement à de nombreux châssis de tableau, la plupart sont en pin, celui-ci est en noyer ! Ce qui nous donne...

- Pont-Aven ! dirent d'une seule voix nos compagnons, un peu déçus.

- Arthur, vous n'êtes pas sérieux, dit Tante Etzelle, vous nous avez raconté cela pour pouvoir rentrer à Pont-Aven !

- Et alors, c'est tout naturel que de vouloir revenir chez moi, vous trouvez cela marrant de me retrouver avec une nénette avec un flingue long comme ça, qui vous entraîne avec un robot ?

- Une nénette ? Colette !

- Colette est sur nos traces, on fiche le camp ! déclare Roland.

- Pour aller où ? demande Gaëlle.

- Pourquoi ne pas revenir à Pont-Aven, on ramènera ce brave Arthur.

- D'accord, puisque la Colette en a après nous, mais, on emmène le tableau ! résuma Tante Etzelle.

Et nos compagnons de reprendre la route.

Les services de la Gendarmerie étaient retournés à "la" maison Labornez pour complément d'enquête. Le foudre s'avéra bien creux et menait non pas à un escalier, mais dans une pièce où était installé un réseau de train-jouet électrique des années 1940/1950.

- Du Hornby, déclara un expert gendarme amateur de trains-jouets au 1/43ème.

- Délire de nos deux brigadiers, conclut le Commandant de la Gendarmerie, présent sur les lieux, nos deux brigadiers, intoxiqués par le mélange calvados-LSD, les voilà partis à voyager sur "leur train électrique de mine" !

Pour parfaire ses dires, l'officier remarque à un bout du réseau, une amorce de port avec sa capitainerie, et une embarcation en cuivre !

Derrière le mur de la cave, deux personnages devisaient :

- voilà, opération camouflage réussie. Maintenant, l'opération "reconstruction de la maison Labornez". Cette maison en ruine nous apporte vraiment trop de curieux...

Et nos compagnons de vouloir reprendre la route, ce n'est plus une aventure, c'est un « road-movie » ! Alice tiendrait le volant de l'ambulance, et Robert, n'ayant plus mal aux poignets (encore un mystère ! Vous avez remarqué comme tous les blessés guérissent aussi rapidement ?) avait insisté, lui, le passionné de voitures anciennes, de conduire la 403 Peugeot, cabriolet, s'il vous plait, que Tante Etzelle convaincue que ces « damnés jeunes » étaient « chauds » lui laissa le volant. Que c'était marrant, dit Roland, Tante Etzelle m'a amené ici avec un cabriolet 404 et, que voici une 403 ! Y'a de drôle de trucs qui se passent dans le coin... C'est comme la météo, de la brume, un temps incertain, nos montres se sont arrêtés, et que j'ai perdu toute notion du temps qui passe ? Tout cela est bien curieux...



Le voyage de nos compagnons fut bizarre : à peine sortis de l'allée de la villa normande des Etzelle, ils tombèrent sur un 4x4 Land-Rover dont les occupants avaient autant d'activité que des personnages de cire du Musée Grévin de Paris : ils étaient bouche bée, et l'on sentait qu'ils auraient voulu bouger, mais impossible. Alice, au volant de l'ambulance, ainsi que Robert, épanoui de pouvoir enfin conduire un cabriolet 403, comme celui de Columbo, n'insistèrent pas sur la présence du 4x4 avec à son bord, la Colette Moyeux, qu'ils avaient reconnue ! Le temps, les kilomètres, toutes ces notions semblaient avoir disparu de leurs connaissances, ils se retrouvèrent rapidement à Pont-Aven, face à la maison des Labornez, Gaëlle et Yannick, maison intacte ! À leur grande surprise !

Ils descendent de leurs voitures et observent : seule une Mercedes noire, garée non loin, leur permettait de voir qu'ils n'avaient pas rêvé ! La maison intacte !

À la fabrique, Lafleur sirotait son quatorzième cocktail, et commençait à être pompette.

mardi 26 février 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (33)

Retour à Pont-Aven sur un fond de brouillage de temps. Retour à Pont-Aven ? Oui, sans doute pour le moment ! Gageons que cela ne sera qu'une péripétie de plus pour les personnages de cet incroyable feuilleton que le monde entier nous envie. Mettant à mal les règles inexistantes établies par moi-même en plein exercice dictatorial et en plein accord avec moi-même, je décide de prendre la suite. Une envie, des idées. C'est comme ça.

Une veste « pied de poule » pour l’un, « prince de Galles  » pour l’autre, les Chapraudt descendent la rue principale de Pont-Aven. Depuis qu’ils ont été mis à pied, ils ont l’interdiction de porter l’uniforme.

— Ça te fait pas bizarre d’être habillé comme ça, toi ?

— C’est qu’on a plus l’habitude. Reconnais que c’est tout de même plus seyant que l’uniforme.

— Seyant, je sais pas. J’ai l’impression qu’on nous regarde.

— C’est parce qu’on est chics.

— T’as peut-être bien raison.

La clochette du café à José tinte. Chapraud et Chapraut s’installent à leur table, dans le fond de l’établissement. C’est l’heure creuse, ils sont seuls. José vient avec sa lavette et en passe un coup sur la table avant de demander ce que les deux gendarmes souhaitent consommer.

— Deux limonades, s’il te plaît, José.

— Limonade ? Vous êtes malades ?

— Faut qu’on soit sérieux. C’est notre carrière qui est en jeu. Comme nous a dit le chef, faut qu’on se ressaisisse et qu’on redore nos blasons.

— C’est qu’on a joué avec l’honneur de la gendarmerie nationale ! C’est mal. Deux limonades, José.

— Deux limonades ! Ça roule !

José revient avec deux hauts verres qu’il pose sur la table.

— Je peux m’asseoir un instant pour vous parler de quelque chose dont on parle en ce moment ?

— Nous ne sommes pas en service. Si tu as quelque chose à dire d’officiel, il faut aller à la brigade.

— Non, juste pour discuter d’un truc... En toute amitié, quoi.

— D’accord.

— Vous êtes au courant pour la maison Labornez ?

— On ne veut plus en entendre parler ! Hein Chapraut, qu’on veut plus rien avoir à faire avec cette maison Labornez ?

— Affirmatif !

— Vous savez pas, alors ?

— Quoi ?

— Elle n’est plus détruite.

— Comment ça, elle n’est plus « détruite » ?

— Bah... Elle est comme elle était avant qu’elle soit détruite, quoi. Comme avant et même mieux. On dirait presque qu’elle est neuve. Etrange, non ?

— Il y a moins d’une semaine, c’était rien qu’un tas de pierres et de poutres. Etrange.

— Tu dis pas ça pour te moquer de nous, José ?

— Non ! Ecoutez, j’y ai pas cru non plus quand Kermitt est venu nous raconter ça, l’autre soir. Tout excité qu’il était, le père Kermitt. Vous le connaissez ? Toujours à raconter des trucs incroyables. Surtout quand il en a un coup derrière la cravate. Bref, l’autre soir, le voilà qu’il débarque avec l’une de ses pétoires. Il avait l’air complètement halluciné.

— Ça, c’est le LSD à la Labornez, on connaît.

— Hein ? Le quoi à la Labornez ?

— Chut. Secret défense.

— Vous en avez déjà trop dit. C’est quoi cette affaire ?

— Tu dis rien, Chapraud !

— Je dis rien.

— Alors, vous saurez rien pour Kermitt. Tant pis.

José se lève et retourne derrière son comptoir.

— Allez ! Fais pas gueule José ! Raconte-nous !

— Secret défense, messieurs. Motus et bouche cousue.

— José ! Sois pas vache.

— Non, non et non. J’ai rien à dire à des gendarmes mis à pied qui n’ont pas confiance en moi.

— José. Si on veut, on va demander directement à Kermitt.

— Ça m’étonnerait.

— Et pourquoi ça ?

— Parce que Kermitt, il est plus là. Disparu, le Kermitt. Pfiout ! Effacé, vaporisé, le Kermitt. Plus de trace.

— José ?

— Quoi encore ?

— Et si on te dit ?

— Chapraud ! Voyons !

— On peut tout de même y dire un peu, Chapraut ! Vous avez pas envie de savoir pour Kermitt et la maison Labornez ?

— Ça nous regarde plus, tout ça. Et puis, je préfère pas savoir. Regardez où on en est réduit à boire de la limonade à cause de ces affaires. Non. Je préfère pas en savoir plus. Pour moi, c’est entendu. Après la mise à pied, je reprends le service et j’attends la retraite sans faire de vagues.

— Pfff... Vous êtes pas marrant, Chapraut. Vous allez tout de même pas me dire que vous allez rester à la limonade jusqu’à la fin de vos jours ? Ce serait trop triste ! Et puis, vous me laisserez pas boire du calva tout seul en buvant votre eau gazeuse sucrée ? Ce serait trop cruel !

— Je ne vous interdit pas de partager l’eau gazeuse sucrée avec moi, Chapraud. Je pensais que tout ça vous aurait mis un peu de plomb dans la cervelle mais je vois que vous êtes prêt à recommencer à boire et à salir le corps de la gendarmerie. Je ne vous dis pas bravo. Vous me dégoûtez, Chapraud ! Je suis très déçu.

Les regards de Chapraud et José se croisent subrepticement. Ils se portent alors sur Chapraut qui, se sentant observé, lève la tête vers les deux hommes avant de s’effondrer en larmes.

— Pardon, Chapraud. Pardon, mon frère ! Je ne pensais pas ce que j’ai dit. C’est que j’ai peur, Chapraud ! J’ai les foies, les chocottes. Je flippe, comme disent les jeunes. J’ai la trouille d’être viré de la gendarmerie, de ne plus être rien, d’être un civil. C’est terrifiant. Je n’en dors plus. Je fais des cauchemars horribles, la nuit. Si je vous disais que j’ai été prêt à tout vous mettre sur le dos pour m’éviter la honte, Chapraud ? J’ai honte de moi. Je ne me reconnais plus. Pardon, Chapraud ! Pardon !

Chapraud semble marquer le coup. Il se redresse et se laisse aller contre le dossier de sa chaise. Il tord sa moustache, signe de contrariété.

— Vous seriez allé jusque là, Chapraut ? Je vous croyais mon ami.

— Je ne l’ai pas fait ! se défend Chapraut, reniflant.

— Vous avez songé à le faire, rétorque Chapraud, agitant un index réprobateur.

— Mais je ne l’ai pas fait.

— C’est vrai, Chapraud, il ne l’a pas fait. Vous allez pas casser une pareille amitié pour cette pécadille, tente José depuis son comptoir.

— Pardon, Chapraud ! Mille pardons ! Si vous saviez combien j’ai honte !

— Chapraut, vous êtes mon meilleur ami sinon le seul que j’ai au monde. Vous et moi, c’est comme qui dirait les deux pouces d’une même main. Nous deux, c’est comme les Dupondt de Tintin et Milou ; comme Blèque et Mortimère ; comme Satanas et Diabolo ; comme la peste et le choléra ! Je vous pardonne, Chapraut.

Chapraud tend son mouchoir de percale à Chapraut.

— Essuyez vos larmes, Chapraut. Tenez.

— Merci, Chapraud. Chapraud ! Mon ami, mon moi-même, mon double ! Dans mes bras, Chapraud !

Et les deux gendarmes laissent exploser les larmes en se serrant dans les bras mutuellement sous le regard émotionné de José qui, pour sauver les apparences, plonge les avant-bras dans le bac à vaisselle. Quelques larmes viennent s’ajouter au mélange d’eau tiède et de produit détergent.

— Les gars ?

— Oui, José ?

— Pour Kermitt, je vais vous dire...

— On va te dire aussi pour le LSD à la Labornez. Hein, Chapraut ?

— Oui, on va te dire.

José s’essuie les mains à son torchon et sert deux limonades qu’il apporte à la table. Il s’assied.

— C’est pour moi, les gars.

— Merci, José. Quand nous reprendrons nos fonctions, nous n’oublierons pas ce geste.

— Je le fais pas pour ça. C’est au nom de l’amitié, mes amis.

— Bon. Je commence. Donc, l’autre soir, Kermitt débarque au guidon de sa pétrolette. Je sais pas laquelle. Il s’installe au comptoir et il a l’air plus que nerveux. Il a une cigarette aux lèvres et je lui dis, gentiment, qu’on n’a pas le droit de fumer ici. La loi c’est la loi, que je lui dis. Bon. Je le fais pas méchamment. Juste que je n’ai pas envie d’écoper d’une amende. Et le voilà qu’il commence à m’injurier et à me dire qu’après ce qu’il a vu, rien ne peut plus lui donner d’ordre. Au début, je crois qu’il est bien beurré.

— Connaissant le personnage, ce n’est pas du domaine de l’impossible, juge Chapraud. Il avait un casque quand il est arrivé ?

— Chapraud ! Sermonne Chapraut. Nous ne sommes pas en service !

— Pardon. La force de l’habitude. Continuez, José.

— Donc, je pense qu’il est bourré mais non. Enfin pas trop. Je lui demande ce qu’il veut boire et il me répond pas. Je comprends qu’il y a malaise.

— Sûr !

— Il jette des coups d’œil furtifs partout. A droite, à gauche, derrière. Au moins deux fois, il sort regarder ce qu’il se passe dehors. Et puis, il revient au comptoir et il me demande, comme ça, si je suis au courant pour la maison de la Labornez. « Si elle a explosé ? », que je lui demande. Bien sûr que je suis au courant ! Tout le pays est au courant, je lui dis. « Non ! », il me répond. « Pas ça ! Qu’elle est reconstruite. », qu’il me répond.

— C’est le calva à la Labornez, ça !

— Chut, Chapraud !

— Alors vous pensez bien, tout le monde a rigolé de cette bonne blaque, dans le bar. Et voilà que Kermitt monte sur ses grands chevaux et qu’il dit qu’il sait ce qu’il dit sur ce qu’il a vu et que si on le croit pas, on a qu’à y aller voir, chez la Labornez. Là-dessus, il demande un calva. Je lui sers, il le boit et il en redemande un aussi sec. Il le boit aussi et là, il s’arrête sur la pendule. « Elle marche pas, ta pendule ! » qu’il me dit. Je me retourne et je lui réponds « bien sûr que si, qu’elle marche ». « Pas la même heure qu’à la mienne », qu’il répond. Il commande un autre calva qu’il boit peut-être encore plus vite que les précédents et il me dit de marquer ça sur sa note. Après, il sort et le voilà parti comme une fusée sur sa bécane. Depuis, plus eu de ses nouvelles. Personne l’a vu. Il est pas chez lui, il est nulle part. Et sa note, je sens qu’elle va me passer sous le nez.

— Etrange.

— Et attendez. Parce que ça se termine pas là. Il y en a qui sont allés voir chez la Labornez, en allant voir s’ils trouvaient Kermitt. Et bien tenez-vous bien... La maison est debout. Comme neuve ! Je l’ai vue de mes yeux vue. Oui messieurs, comme je vous vois.

— Bizarre.

— Je ne vous le fais pas dire.

— Et plus de Kermitt ? Et toujours pas de Labornez ?

— D’ici qu’ils seraient ensemble...

— Non Chapraud. Ils pouvaient pas se sentir, ces deux là. Rapport à la Résistance.

— Vrai.

— Bon. Vous savez tout. Et l’affaire du LSD de la Labornez ?

— Vous promettez de rien dire ?

— Juré !

— Bon. Chapraud et moi, à fins d’enquêter sur l’affaire, nous nous sommes rendus chez la Labornez. Nous avons vu la maison en ruine et en fouillant on a trouvé la cave. Dans la cave, on a trouvé des bouteilles qu’il nous a fallu analyser.

— Conscience professionnelle ! précise Chapraud.

— Donc, on ouvre une bouteille et on goûte vu qu’on n’avait pas notre matériel de chimie sur nous. Et là, paf ! On trouve un tunnel avec un train électrique, des rails, des vieux téléphones, une barque en cuivre et tout le tintouin. Finalement, sans savoir ni quoi ni qu’est-ce, on se retrouve la 4L dans l’étang et avec une mise à pied au cul.

— Rapport à ce que l’analyse des pontes de la gendarmerie, ils ont trouvé une substance illicite proche du LSD dans les bouteilles de la Labornez. Et m’est avis que la Labornez, elle tremperait dans du trafic de drogue que ça m’étonnerait pas.

— Même avis que Chapraut pour moi. Du trafic de drogue et de produits stupéfiants, j’ajouterais bien.

— Ben dites donc ! La mère Labornez ? J’y crois pas !

— Il faut pas croire que les criminels ont des figures de criminels.

— Oui mais tout de même ! La mère Labornez ? Non !

— Et si !

— Vous avez l’heure, José ? J’ai l’impression que ma montre déconne.

— Dix heures trois. J’ai l’impression que le temps passe pas vite, en ce moment.

— Midi moins douze pour moi, José.

— J’ai que neuf heures et demi, moi, semble se plaindre Chapraud.

— On est quel jour, déjà ?

— Mardi !

— Non voyons ! Nous sommes jeudi !

— Bien étrange tout ça.

— Et si l’on allait voir cette maison de la Labornez ? Hum ? Chapraud ?

— J’osais pas le proposer.

— Je viens avec vous ! Il n’y a pas un chat depuis quelques jours, de toutes les façons. J’enfile une veste et j’arrive.

En chemin, nos trois comparses notent qu’effectivement, il n’y a pas foule dans Pont-Aven. Ils ne croisent quasiment aucun véhicule sur la route qui les mène au chemin qui conduit vers chez Kermitt puis, un peu plus loin, chez la Labornez. Il fait plutôt doux pour la saison et les nuages présents n’annoncent rien de bien fâcheux.

— Il fait meilleur qu’hier, philosophe Chapraud.

— Ah non ! Hier, il faisait plus chaud, assure José. J’ai même sorti la terrasse.

— Il ne pleuvait pas ? s’étonne Chapraut.

— Je sais plus. Depuis quelques jours, j’ai comme le sentiment que le temps est très changeant. Très inexistant. Je pourrais pas dire ce que j’ai fait avant-hier.

— Possible que ça soit le contre-coup du calva frelaté ?

— Bien possible.

En un temps qui semble assez long pour Chapraud, plutôt court pour José et «normal» pour Chapraut, voilà nos trois hommes devant la maison de Kermitt.

— On va voir ?

— On va voir !

— Oui !

Ils frappent à la porte. Pas de réponse. Ils regardent par la fenêtre, ils ne voient rien. Ils font le tour de la maison, rien de suspect. Ils entrent dans la grange, les motos sont là. Ils retournent tambouriner à la porte d’entrée. Aucun signe de vie.

— Faudrait pas qu’il soit mort !

— On ne peut rien faire, Chapraud. Nous sommes mis à pied.

— Bon. On va chez la Labornez ?

— On y va.

En un temps toujours assez relatif, ils parviennent à proximité de la maison de Gaëlle. Ils s’arrêtent. La maison est bien là. Entière. Il y a des voitures. Une Mercedes noire, une ambulance et une Peugeot columbesque.

— On dirait qu’il y a du monde.

— Et la maison est bien entière, comme je vous l’ai dit, messieurs.

— On dirait bien ! Incroyable !

Ils s’approchent et observent à distance. Rien ne donne à penser qu’il y a quelqu’un. Pourtant, les véhicules ne sont pas arrivés seuls et leurs occupants n’ont pas de raison, a priori, de partir en les laissant là.

— Peut-être ces gens sont-ils allés se promener à pied ?

— Eventualité intéressante, Chapraud. Approchons-nous encore !

Ils regardent dans les automobiles. Elles sont vides et les portes sont fermées. A pas mesurés, ils font le tour de la maison. Aucun bruit. Courbé en avant, sur la pointe des pieds, Chapraud avance vers la porte d’entrée. Il baisse la poignée, la porte s’ouvre. Il se retourne en ayant l’air de demander à ses deux amis ce qu’il convient de faire.

— On entre ! décide Chapraut.

— Vous croyez ? dit José, peu assuré.

— On entre ! confirme Chapraud qui pousse l’huis et pénètre dans la maison.

Tout y est à sa place, comme si rien ne s’était jamais passé ici. Les chaises, la cuisinière, un « Nous-Deux » posé sur la table de la cuisine. Après une rapide inspection de la salle-à-manger et de la chambre à coucher, Chapraud décide de chercher l’entrée de la cave. Il la trouve au bout du couloir. Il hisse la trappe et bascule l’interrupteur. Il fait signe de le suivre.

— Il n’y a plus de bouteilles, note tristement Chapraut.

— Elles ont été prises par le chef, sûrement, propose Chapraud.

— Là ! Le foudre dont vous parliez ! montre du doigt José.

Chapraud s’approche et cherche le mécanisme d’ouverture. L’avant du foudre bascule sur ses gonds laissant apparaître un nouvel escalier en béton. L’interrupteur est à sa place. Il l’actionne, la lumière se fait. Ils descendent.

A peine ont-ils descendu quelques marches que le foudre se referme derrière eux. Ils s’immobilisent. Les Chapraudt ont le réflexe de porter leur main à l’emplacement réglementaire de l’étui à pistolet automatique affecté à chaque gendarme. En pure perte. Ils sont désarmés.

— On aurait pas dû, murmure José d’une voix peu assurée.

— On y est, maintenant. On ne peut plus sortir, annonce Chapraud qui tente d’ouvrir le foudre. C’est bel et bien fermé. Il faut descendre ces marches avant que l’électricité soit coupée.

Ils descendent donc et les Chapraudt se font la réflexion mutuelle que ces lieux sont bien ceux qu’ils ont déjà visité précédemment.

— Il y a du mystère derrière tout ça, note Chapraud.

Ils avancent et arrivent au train électrique. Chapraut prend les commandes et le train se met en branle. Ils arrivent ainsi au quai où se trouvait la barque. Elle n’est plus là. Les téléphones et autres dispositifs sont absents également. Il ne leur reste plus pour seule perspective que d’emprunter la mince corniche bordant le canal. A la queue leu leu, ils progressent lentement, le dos plaqué à la paroi humide, en direction de la lumière qui laisse présager la présence d’une pièce ou, tout du moins, d’un endroit large. Leurs pieds doivent parfois pousser des rats qui s’écartent en poussant de petits cris de mécontentement.

— Je ne sais pas où on va mais j’aimerais mieux être ailleurs, avoue José.

— Surtout que nous ne sommes pas armés, confirme Chapraud.

— Chut ! J’entends du bruit ! Nous arrivons !

En effet, ils arrivent. Et ils sont accueillis. Il y a là quelques uns des principaux protagonistes de l’histoire. Ficelés, menottés, entravés, on trouve Gaëlle, Kermitt, Etzelle, Alice, Roland, Robert et Arthur. Ils ont le regard éteint et halluciné. Pour les surveiller, Maurice, Uma et Günther ainsi qu’un grand noir borgne et ce que l’on pourrait prendre pour un hybride entre le docteur Strangelove et le le professeur Frankenstein. Ce dernier est installé à un pupitre généreusement garni en boutons, interrupteurs, potentiomètres, cadrans, manettes, rhéostats, écrans de contrôle, vumètres, fiches, câbles et chevillettes divers et variés. Il s’active et converse avec une personne à l’aide d’un microphone et d’un casque d’écoute qui peine à couvrir ses oreilles étonnamment grandes. Il se retourne et note la présence des visiteurs.

— Ja ! Ils sont arrifés. Jawohl mein Herr ! Danke.

Déjà, Maurice à l’arme au poing et désigne un banc scellé dans la paroi aux arrivants.

— Prenez place, chers amis !

Chapraud, Chapraut et José n’ont pas l’intention de jouer les héros et vont s’asseoir. Silencieux, le grand noir borgne vient les attacher.

— Avez-vous fait bon voyage jusqu’à nous, Messieurs ? Puis-je vous proposez un rafraîchissement ? Calva ? Ça ira ?

— Plus de calva ! disent les Chapraudt d’une seule voix.

— Pour moi non plus, dit José.

— Bien. Il ne manque plus grand monde. Nous allons les attendre bien sagement. Ils ne devraient pas mettre bien longtemps avant de se joindre à nous. N’est-ce pas, docteur Gemenle ? Où sont-ils ?

— Ils approchent, ils approchent. Le Land Rover vient vers nous comme prévu, Herr Maurice !

— Bien !

— Je ne me suis pas présenté. Monsieur Maurice. Je vous présente le docteur Gemenle, de Guntzbourg, en Allemagne. Je vous présente également Günther et Uma, deux androïdes particulièrement bien dressés. Et bien sûr, notre brave Östäl. Je vous conseille de ne pas même penser à vous détacher et vous évader. Assis en face de vous, je ne vous présente pas monsieur Kermitt et madame Labornez que vous connaissez déjà. A côté d’eux, je vous présente mademoiselle Alice et madame Etzelle ainsi que messieurs Arthur, Roland et Robert. Je ne pense pas que vous vous connaissiez. Sauf sans doute le facteur, bien sûr. Pour ainsi dire, vous êtes étrangers à cette affaire dont vous ne devez connaître ni les tenants ni les aboutissants. Vous n’êtes là que parce que vous avez été trop curieux et parce que, en découvrant ces lieux, vous en savez déjà beaucoup trop même si vous pensez ne rien savoir du tout. Ou ne rien comprendre à rien, devrais-je dire. Mais passons. Il ne me revient pas de savoir ce que nous allons faire de vous. J’aurais bien ma petite idée mais ce n’est pas à moi de décider de cela. Vous nous êtes inutiles et ne représentez qu’un poids mort. Je pense que nous devrions vous liquider. Toujours pas de petit calva pour vous remonter le moral ?

— C’est que vu comme cela et à la réflexion, cède Chapraut.

— Sûr que si c’est notre dernier, ça ne nous tuera pas, juge Chapraud.

— Il faut bien mourir de quelque chose, conclut José.

Maurice sert trois bonnes doses de calvados dans des timbales métalliques dans lesquelles il plante des pailles. Il dispose le tout sur un petit chariot qu’il approche des prisonniers afin qu’ils puissent boire. Chapraud tire le cou pour s’approcher de la paille et la repousse en arrière subitement.

— C’est du calva empoisonné ? On ne me la fait pas !

— Non, pas empoisonné. C’est même du très bon.

Maurice boit une lampée de calvados à même la bouteille.

— Vous voyez, vous pouvez y aller. Je vous le conseille vivement, vraiment excellent.

Chapraut se penche et aspire le calvados.

— Vrai qu’il est bon.

— Excellent, oui ! Confirme Chapraud.

— C’est pas le meilleur que j’ai pu boire mais il est très correct, modère José.

Pendant ce temps, le docteur Gemenle s’affaire devant ses appareils d’une haute technicité. Des sons sinusoïdaux chuintent du haut-parleur. Il abaisse le correcteur épiloïdique à découplage de phase de sa main gauche tandis que, du bout du pied droit, il agit avec mesure sur la pédale du variateur de voltage. La main gauche vole d’un potentiomètre à l’autre comme un bourdon le ferait de fleur en fleur dans une prairie printannière. Le pied gauche, lui, reste simplement posé au sol.

— Docteur, vous vous amuserez avec vos appareils plus tard. Il faut changer la jambe de Günther avant notre départ.

— Was ? M’amusser ? Fous en afez de ponnes ! Zi fous kroyez que che m’amusse ! Fous, fous pufez du kalvados et moi, tintin !

— Docteur ! Günther ! Vous avez compris ?

— Ja, ja. Ch’ai kompris. Chancher la champe de Günther. Ach ! Mein Günther ! Ja.

Le docteur Gemenle va chercher sa boîte à outils et en maugréant, il va s’occuper du cyborg. Le grand noir borgne est là pour lui prêter main-forte.

— Recartez ce qu’ils ont fait de mein cyborque ! Tout kassé. Kaputt. Ah les saufaches ! Ou ai-che mis la klé de dreizhen ? Scheiße de scheiße ! Rekardez ! La champe est toute foutue ! Il faut tout chancher. Scheiße.

Alors que le docteur s’affaire, court de place en place pour chercher outils et pièces détachées, Maurice s’approche de Uma qu’il commence à caresser lascivement.

— Epargnez-nous vos dégoûtantes perversions ! s’exclame Chapraud.

— C’est dégueulasse, ajoute José.

— Elle est plutôt jolie, remarquez, juge Chapraut, quelque peu émoustillé.

— Chapraut ! C’est un robot ! C’est contre nature !

— Rhôôô... Me faites pas croire que vous seriez insensible à ses charmes si jamais ce « robot » était dans votre lit, Chapraud.

— Je préfère encore une poupée gonflable. C’est tout de même plus naturel !

— Je ne vois pas la différence.

— Tout de même ! Là, c’est un robot, Chapraut !

— Un cyborg, messieurs. Un cyborg. Voyez-vous, Uma est en partie humaine. Vous ne connaissez donc vraiment rien à la science-fiction ? Que vous apprend-on dans les écoles de gendarmerie ?

— N’empêche que c’est une... une... une vulgaire machine ! crache Chapraud en tournant la tête de dégoût.

— Non. Ce n’est pas une vulgaire machine. C’est même une partenaire très agréable. Quel dommage qu’il ne vous soit pas offert de l’essayer par vous-même.

Avec un sourire sadique, Maurice entreprend le déshabillage de Uma. Les prisonniers découvrent une plastique irréprochable, une poitrine au-dessus de tous soupçons, des hanches hautes et bien dessinées.

— Arrêtez ! C’est insupportable ! crie Chapraut qui ne peut cacher son trouble. Arrêtez ! Arrêtez ou détachez-moi !

— Chapraut ! Un peu de tenue ! Calmez-vous ! Pensez à autre chose. Pensez à votre mère.

Dans un rire que l’on qualifierait volontiers de démoniaque, Maurice rhabille Uma et s’adresse aux prisonniers.

— Un autre petit calvados pour vous remettre de vos émotions, messieurs ?

— C’est pas de refus.

— Au point où on en est.

— Juste un petit alors...

— Messieurs. Je vais vous expliquer la suite du programme. Nous attendons quelques personnes et puis nous allons partir d’ici. Ces personnes devraient arriver d’ici quelques minutes. Après... Nous allons faire un petit voyage et vous rencontrerez le patron. C’est lui qui décidera de votre avenir. Avenir qui promet d’être assez bref....

Un hurlement de sirène se fait entendre.

— Docteur ! Je crois que nos hôtes arrivent.

— Ch’ai pas fini.

— Docteur, vous finirez plus tard.

En râlant, le docteur lâche ses outils et s’approche de son pupitre. Il bascule un interrupteur, tourne une molette, baisse un levier et une image s’affiche sur l’écran de contrôle. Un Land Rover apparaît. Des personnes en sortent. Elles s’approchent de la caméra et font un signe de la main. Le docteur baisse un autre levier, l’image montre les personnes dans la maison de Gaëlle Labornez. Un autre levier, elles sont dans la cave. Encore un autre et elles sont sur la mince corniche. Quelques minutes plus tard, Colette fait son entrée suivie de Frédéric et Pédro qui portent le corps évanoui de Gérard.

— Mais qu’est-ce qu’il fout là, lui ? s’exclame Maurice.

— On ne pouvait pas le laisser derrière nous, se justifie Colette.

— Il fallait le supprimer.

— J’ai pas pu. Il est bête mais c’est tout de même mon mari !

— Ach ! L’amour ! ricane le docteur Gemenle.

Colette lui lance un regard mauvais.

Frédéric et Pédro posent Gérard à même le sol.

— Pfiou, pas léger, le Gérard.

— Il y a rien à boire ?

— La bouteille de calva est sur la tablette.

— Merci.

— Proposez-en aux gendarmes et au bistrotier. Ils aiment ça.

Frédéric a attrapé la bouteille et va en verser dans les gobelets.

— Merci, m’sieur, remercie Chapraut

— Pas de quoi.

Frédéric avale une gorgée de calva et passe la bouteille à Pédro. Il se tourne vers Maurice.

— Bon. Nous sommes tous là ? On attend quoi ?

— On ne va plus tarder à venir nous chercher, maintenant. Docteur, veuillez prévenir que nous sommes au complet. Et vous finissez Günther rapidement. Après, vous mettez en route les cyborgs et vous réveillez les prisonniers.

— Che dois tout faire ici ! Che kommence à en afoir marre !

— Je vais vous aider, dit Colette en s’approchant.

— Danke.

Colette va chercher une malette, l’ouvre et sort des seringues, des aiguilles et des flacons. Elle s’approche de Gaëlle, Etzelle, Alice, Robert, Roland, Kermitt et Arthur, et, après s’être assurée qu’ils sont bien attachés, elle commence à leur injecter un produit rose fluo à la douce odeur de vanille de Tahiti.

Les malheureux se réveillent. Ils semblent étonnés d’être là. D’ailleurs, ils ne semblent pas comprendre où ils se trouvent. Ce qui est, admettons-le, logique. Le contraire serait pour le moins étonnant.

— Où qu’on est ? Qu’est-ce qu’on fait là ? questionne Robert.

— On dirait un bunker, tente Etzelle.

— Ou un blockhaus ? essaie Gaëlle.

— Peut-être une casemate, avance Roland.

— C’est quoi, la différence entre tout ça ? demande, ingénue, Alice.

— C’est tout des synonymes, explique Robert.

— On est dans un synonyme ? s’étonne Kermitt.

— On est plutôt dans la merde, répond Arthur.

— Tiens, il y a les Chapraudt et le José, reconnaît Kermitt.

— Ah oui, ce sont bien eux, confirme Gaëlle.

Alors que le docteur Gemenle peste et maugrée dans son coin en tapant sur la tête de Östäl, Maurice se place au milieu de la pièce et, ménageant son effet théâtral, reste fixe et silencieux pour faire comprendre qu’il va s’exprimer. Tous les yeux se tournent vers lui. Le silence se fait.

— Mesdames, messieurs, bonjour. Comme je l’ai précédemment expliqué à messieurs Chapraud, Chapraut et José (dont je ne connais pas le patronyme), nous allons faire un petit voyage dès que le bon docteur Gemenle aura fini de réparer les cyborgs. Pour ce voyage, nous allons être obligés de vous enlever vos entraves. Je vous recommande de ne pas essayer de vous échapper ou de tenter quoi que ce soit d’autre. Nous avons la faculté de vous supprimer sur l’instant. Grâce à notre matériel très haut de gamme de fabrication germanique...

Le docteur Gemenle se redresse et acquiesce d’un hochement de tête.

— Ja !

-... grâce à notre matériel, donc, disais-je, nous maîtrisons le temps. Nous pouvons vous arrêter dans votre mouvement. Il va sans dire que les ondes de ce matériel ne nous atteignent ni nous ni nos cyborgs. Bref. Nous vous libèreront et nous pourrons prendre place dans notre «véhicule» qui, je le pressens, va vous intéresser au plus haut point ! D’ailleurs, il apparaîtra d’ici peu. Je l’entends déjà faire surface.

Et en effet, précédé de son télescope de cuivre somptueusement ouvragé apparaît dans toute sa splendeur le Nautilus issu des profondeurs abyssales du canal que l’on n’aurait pas cru si insondable. Il accoste et Maurice s’approche du sous-marin qu’il amarre à l’aide d’un solide filin. La porte de l’appareil s’ouvre à l’instant ou le docteur Gemenle met en marche les cyborgs qui se mettent aussitôt au garde à vous. Un escalier escamotable se déploie et vient se poser sur le quai. Lafleur apparaît alors, un verre à cocktail à la main.

— Mesdames, messieurs, bonsoir ! s’exclame-t-il, légèrement titubant, un étrange sourire éclairant un visage aux yeux rieurs.

mardi 5 mars 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (34)

Et que va-t-il donc se passer, maintenant que l'ensemble des protagonistes semblent être réunis autour du Nautilus ? C'est Liaan qui prend la relève et nous propose une suite.

Pendant que Lafleur descend de la passerelle...

— Lafleur ! s'exclame Gaëlle.

— Ah, c'est ce personnage qui nous fait autant de misères ? demande Robert,

Mais il n'a pas l'occasion de continuer, il se trouve tordu par une douleur intérieure pendant que siffle un appareil que tient Östäl, pointé dans la direction de Robert. Maurice prend la parole :

— Voilà ce qui arrivera à chacun d'entre vous si vous émettez, ne serait-ce la moindre, si vous émettez une critique à l'attention de M.Lafleur ! C'est un dispositif mis au point par le Docteur Gemenle. Le Docteur Gemenle acquiesce d'un hochement de la tête. Robert était tout chose. Lafleur reprend :

— Oui, Chère Gaëlle, c'est bien moi. Moi que tu as refusé, refusé un jour, refusé toujours. Je t'avais dit que j'aurais des tas d'enfants... Certes ils sont parfois turbulents, mais tu en as une partie devant toi, grâce à l'aide du Docteur Gemenle.

Le Docteur Gemenle acquiesce encore en hochant la tête.

— Lafleur, tu es un fumier ! Lance, excédée Gaëlle.

D'un geste de sa main libre, l'autre étant prise par son cocktail, Lafleur intima Östäl à ne pas actionner son dispositif d'intimidation à l'égard de Gaëlle. Lafleur reprend :

— Tu as toujours influé sur moi, Gaëlle Labornez… Souviens-toi, j'étais un des rares à te respecter à l'école en ne t'appelant pas Bécassine.

— Je t'en remercie, Lafleur, mais il n'empêche pas que tu es un fumier !

— Tss tss... fait Lafleur en regardant fixement Gaëlle qui reprend :

— Pourquoi avoir ennuyé tous ces garçons et ces dames avec tes trucs à la con ? Si tu dis que tu maîtrises le temps, pourquoi toutes ces simagrées avec nous ? Tu prenais "ton" Nautilus et tu nous fichais une paix royale ! Et pourquoi mettre dans tes embrouilles ces deux pandores et le cafetier ? T'es vraiment un fumier, Lafleur !

Lafleur regarde ailleurs pendant que Gaëlle lui explique tout cela.

Soudain, une voix amplifiée par un mégaphone, rebondit dans le tunnel :

— C'est l'inspecteur Latulipe du SRPJ qui vous parle ! Jetez vos armes, l'endroit est cerné par trois Compagnies de Gardes Mobiles qui n'hésiteront pas à ouvrir le feu ! Rendez vous !

Du côté des prisonniers, c'est comme un rayon de soleil qui illumine leurs regards.

Lafleur lance :

— Hé bien, Maurice, Docteur Gemenle, Östâl ? Qu'est-ce que c'est que cette passoire ? On laisse passer les flics ?

Maurice répond :

— Mais nous étions occupés à accueillir Colette et Fréd...

Lafleur coupe brutalement la parole de Maurice :

— Il suffit ! Vous n'êtes qu'un bande d'incapables, de bons à rien, de...

— Nous vous donnons trois minutes pour la rédition, reprend la voix de l'Inspecteur Latulipe du SRPJ.

Lafleur, machinalement, s'était retourné vers l'endroit d'où paraissait venir la voix amplifiée. Lafleur reprend sa position initiale, but un peu de son cocktail qu'il n'avait pas quitté et dit :

— Plan RT !

Les yeux du Docteur Gemenle s'agrandissent, et il dit :

— Aber, c'est très tanchereux, le plan RT !

— Notre situation actuelle est aussi très dangereuse, Docteur Gemenle ! J'exige le plan RT !

— Ja, ja, aber…

Le Brigadier Chapraut en civil (le technicien), malgré la situation, ne put s'empêcher de penser : RT, c'est un plan Béhême, ça…

— Exécution ! Lance Lafleur.

— Une minute ! Complète la voix amplifiée de l'Inspecteur Latulipe dans le mégaphone.

Le Docteur Gemenle retourne aux commande de son étrange machine et sort une clef, qui est accrochée par une chaîne en or, au bouton inférieur de sa blouse blanche, et glisse cette clef dans une sorte de serrure, dégagée après avoir levé un volet de métal poli. Les prisonniers observent la scène dans un silence respectueux, de la sueur perle sur leurs fronts... Quand, soudain un pet sonore déchire le silence : le Brigadier en civil Chapraud vient de lâcher une perle, chose qui aurait bien fait rire tout le monde, mais on n'est pas là pour rigoler. Un son strident suivit le pet, la lumière ambiante passa du jaunâtre à un blanc éblouissant comme si les lampes d'éclairage subissaient une surcharge de courant électrique. Puis ce fut la nuit, et plus un son, le silence encore une fois brisé par un second pet du Brigadier en civil Chapraud qui tente de s'excuser :

— Quand j'ai peur, c'est toujours comme ça…

— Cela prouve que nous sommes vivants, dit Gaëlle. Et punaise, cette odeur, vous êtes nourris aux surgelés Findus à la Gendarmerie, ou vous avez bouffé un cimetière pour que cela coince autant ?

Le Brigadier en civil Chapraud n'ose pas répondre. La lumière revient tout doucement dans le tunnel. Les gens, les choses, rien ne parait avoir bougé, le canal est plein d'eau, le Nautilus est toujours là... Lafleur parle :

— Vous voyez, Docteur Gemenle, tout a très bien marché ! Nous ne pouvons plus craindre tous ces services de police, Gardes Mobiles, et cætera... Ils ont disparu !

— Malheureux ! Qu'as tu encore fait ? demande Gaëlle, non seulement d'être un fumier, tu es aussi un assassin, Lafleur !

— Rassure-toi, Chère Gaëlle, disons qu'ils existent toujours, mais que c'est nous qui avons disparus... Vous ne remarquez rien ?

Personne n'ose prendre la parole, jusqu'à ce que le Brigadier en civil Chapraut (le technicien) remarque :

— Nous sommes éclairés par des becs de gaz, des becs Auer ! Alors qu'auparavant, il y avait un éclairage électrique !

— Bien observé, dit Lafleur, je comprends que vous soyez gendarme, l'œil à tout ! Nous vous avons expliqué tout à l'heure que nous maîtrisions le temps : eh, bien, nous sommes désormais en 1892 !

mardi 12 mars 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (35)

Franchement, vous y croyez, vous, aux histoires de voyage dans le temps ? Et aux histoires de sous-marins venus de l'univers de Jules Verne ? Et aux histoires de gendarmes alcooliques ? Non ? Je me disais aussi... Il n'empêche que dans l'épisode précédent, que vous y croyez ou pas, nous nous retrouvions au 19e siècle. Et oui, mesdames et messieurs les incrédules. C'est comme ça.

Les bouches béent d'incrédulité. Elles n'en croient par leurs oreilles. Sont-elles victimes d'une défaillance du système cognitif ? Lafleur s'est-il mal exprimé ? Y a-t-il eu lapsus ? 1892 ? Ce n'est pas possible ! 1892 ? Ils auraient fait un voyage dans le temps ? Ils se retrouveraient l'année de la décapitation de Ravachol, en pleine Troisième République ? L'indécision et le flottement menace la cohésion du groupe qui chancelle sur ses bases. Les yeux sont ronds d'étonnement, les membres sont flasques, les fronts sont en sueur et les pieds se crispent dans les souliers. Lafleur s'attendait à cette réaction et il n'est pas mécontent de son petit effet. Il sourit, Lafleur. Il tient à goûter son plaisir jusqu'à la dernière goutte. Il jubile et ça lui donne soif. Il fait claquer les doigts et on lui amène un nouveau cocktail.

— Oui, mesdames et messieurs. 1892, vous m'avez bien entendu. Ça vous coupe la chique, hein ?

Silence abasourdi dans les rangs. On ne pipe mot. On se tait. On n'émet pas le moindre son. La stupeur paralyse la troupe. Cela dure quelques minutes et c'est avec lenteur, circonspection et prudence que les yeux commencent à scruter l'environnement. Les têtes se mettent à suivre le mouvement. Tous cherchent la preuve de la mystification. Les apparences sont pourtant formelles. Les signes sont là. L'époque a changé. Les becs de gaz ont remplacé les ampoules électriques, le matériel électronique a laissé la place à des machines à vapeur qui suintent de graisse épaisse en s'époumonant à cracher des jets sporadiques de vapeur malodorante. Restent le Nautilus, les êtres humains et les armes et vêtements qu'ils portent.

C'est le brigadier Chapraud qui rompt le silence.

— Non, non, c'est pas possible. On peut pas être dans le passé. C'est pas possible. C'est simple, ça se peut pas. Il y a un truc.

Et il commence à courir dans la pièce à la recherche d'un indice, d'un élément qui démolira la fumisterie, la plaisanterie au goût douteux.

— Et comment je vais distribuer mon courrier, moi ? se lamente Arthur.

— On faisait du calva, au 19e siècle ? s'enquit Chapraut.

— Chapraut ! Ce n'est pas le moment ! L'heure est grave ! le morigène Chapraud.

— J'aurais bien besoin d'un peu de remontant, plaide Chapraut.

Lafleur fait un signe à Östäl qui entre dans le sous-marin et en ressort avec une bouteille de calvados et quelques verres. Il demande qui en veut à la cantonade et quelques mains se lèvent dont celles des gendarmes qui sont les premiers à accourir. Chapraut se penche sur l'étiquette.

— Mazette ! 1890 ! Voilà un bel âge pour ce calva !

— Notez... Il n'a que deux ans, modère Kermitt.

— C'est pourtant vrai, répond Chapraud.

Robert, Roland et Gaëlle sont restés à l'écart. Arthur s'est rapproché du docteur Gemenle pour savoir quand il pourrait rentrer chez lui. Il explique qu'avec toutes ces affaires, il a prit du retard dans la distribution du courrier et que ça peut avoir un effet négatif sur son avancement. Après un peu d'hésitation, Alice a fini par accepter un verre de calvados. Elle commence à se demander pourquoi elle s'est lancée dans cette histoire, Alice. Etzelle contemple le Nautilus. Gérard qui voulait goûter le calvados a reçu une gifle de Colette et est parti bouder dans un coin. Les esprits semblent avoir admis l'idée selon laquelle il y aurait bien eu voyage dans le temps et que nous nous retrouvons en 1892. Tout le monde aurait des questions à poser à Lafleur mais aucune de ces questions ne sort. On sent qu'il faut accepter l'inacceptable et que l'on n'est pas en mesure de changer le sens de l'histoire. Les plus rationnels tentent en vain de se persuader d'une supercherie et d'une mise en scène mais sans trop d'éléments pour étayer leur doute. C'est incroyable et incompréhensible mais il faut se rendre à l'évidence. Lafleur a le pouvoir de changer d'époque. Les plus rationnels finissent par se ranger aux côtés de la bouteille de calvados. Lafleur attend que celle-ci soit vide pour reprendre la parole.

— Mesdames et messieurs, chers amis. Après ces quelques agapes, nous allons partir pour un voyage à bord de ce sous-marin. Je vais vous demander de ne toucher à rien une fois que vous serez à l'intérieur. Le maniement de cet appareil est assez complexe et il serait dommage que nous ayons à mourir à cause de la maladresse ou de la malveillance de l'un d'entre vous. Rappelez-vous qu'une fois en plongée, nous serons tous dans le même bateau. De même, et je pense que ce n'est pas utile de le préciser, je vous recommande de ne rien tenter pour prendre le contrôle du Nautilus. Mes amis, je vous demande de vous installer à l'intérieur sur les banquettes disposées de part et d'autre de la salle principale. Le temps de remplir les ballasts et de fermer les écoutilles et nous plongerons dans quelques dizaines de minutes.

Sous la surveillance armée des hommes de main de Lafleur, tout le monde pénètre dans le Nautilus. Hormis les gendarmes, tous s'extasient malgré eux face à l'exubérant luxe qui règne à bord. Tout est laiton et cuivre, velours et bois verni, moulure et arabesques.

— On jurerait être dans une gravure d'un roman de Jules Verne ! s'exclame Etzelle.

— Mouais... C'est un peu chargé, juge Chapraud.

— J'en voudrais pas chez moi, ajoute Chapraut.

— C'est un peu tape-à-l'œil, confirme Arthur.

— Moi j'aime plutôt bien, se permet Kermitt.

— Conforme au plan, apprécie Roland.

— Le Nautilus existe donc bien ? Questionne Robert.

— Incroyable ! se contente de dire Alice.

— Si je m'en sors, je décore mon bar comme ça, affirme José.

Conformément aux ordres de Lafleur, tout le monde s'installe sur les banquettes. Colette tient Gérard à l'œil et Maurice va prendre son poste devant un enchevêtrement de manettes et de leviers à cadran. Les cyborgs sont rangés dans des armoires en acajou et sanglés. Östäl ferme la porte étanche et se place sur le siège qui permet d'utiliser le périscope. Tout l'équipage prend ses positions et une légère vibration commence à se faire sentir.

— C'est le moteur qui se met en marche, explique Östäl.

Un grondement sourd se fait entendre et est bientôt accompagné par des bruits de succion et d'expulsion.

— Les ballasts, dit Östäl.

Le Nautilus prend un peu de gîte. Il se balance lentement de gauche à droite et semble piquer du nez. Il commence à plonger. Les passagers involontaires s'agrippent aux banquettes. On ressent une tension nerveuse presque palpable.

— Maman, les p'tits bateaux, comme tout est beau, quel renouveau... ne peut s'empêcher Gaëlle.

— J'ai comme qui dirait une petite soif, chuchote Chapraut.

— A qui vous le dites ! murmure Chapraud.

Les sons se montrent de plus en plus sourds. On perçoit une sorte de martèlement incessant venu des entrailles de l'appareil. Les parois de la coque font entendre des craquements continus.

— Vous sentez ? Demande Arthur à Alice.

— Quoi ?

— Comme une odeur... Comme une odeur... Bizarre.

— C'est vrai, dit Kermitt. Comme une odeur de mer, on dirait.

— De moule ! Une odeur de moule ! Affirme Chapraud.

— De moule ! Oui ! C'est ça ! Je savais que je connaissais cette odeur. Rapport à quand j'étais basé à Lille, ajoute Chapraut.

— Je ne vois pas le rapport, râle Chapraud en haussant les épaules.

— Rapport à la braderie, Môssieur Je-Sais-Tout.

— Ne le prenez pas sur ce ton, brigadier !

— Il a pourtant raison, intervient Kermitt pour défendre le brigadier Chapraut.

— Vous, le civil, on ne vous a rien demandé.

— Oh ! Si vous le prenez ainsi, je me tais. De toutes les façons, les gendarmes, je n'ai jamais trop aimé leur parler.

— Outrage à agent de la force publique, Kermitt ! Attention !

— Hi, hi, hi... Mais vous n'existez même pas, mon pauvre Chapraud !

— De quoi ? S'étouffe le gendarme, rouge d'apoplexie.

— Vous n'êtes même pas né.

— Exact, Chapraud. Vous êtes comme le poisson, confirme Robert.

— Comme le poisson ? Vous vous foutez de moi ?

— Pané. Vous êtes pané, comme le poisson, pouffe Robert.

Un fou rire gagne le groupe.

— C'est malin ! grogne Chapraud.

— N'empêche que ça sent bien la moule, confirme Gaëlle.

— Maintenant que vous le dites, accepte Robert. C'est vrai que ça sent la moule.

Nos amis en sont là de leur discussion lorsque réapparaît Lafleur, son immuable cocktail à la main.

— La moule ! Oui ! Bravo ! Vous avez raison. Le principal défaut du Nautilus tient dans son mode de propulsion, en effet. Nous voguons actuellement par une trentaine de mètres de fond grâce à notre moteur à régurgitation indirecte de jus de moule. Moteur breveté par Etienne Moulard plus communément appelé Père Moulard.

— Un moteur à moule ? N'importe quoi ! s'exclame Kermitt. Un moteur à moule ! Ah, ah, ah !

— A moule et à calvados, précise Lafleur. Je ne vais pas vous expliquer le principe. Vous ne comprendriez sans doute pas et puis, je le reconnais, je n'en ai pas trop envie. Quoi qu'il en soit, ce moteur fonctionne grâce à un savant mélange de jus de moule et de calvados. Que vous le croyez ou pas, c'est ainsi. Et c'est en raison de ceci que nous sommes en 1892 et que nous naviguons vers la Bretagne.

— On retourne à Pont-Aven ? exulte le facteur.

— Pas bien loin, pas bien loin.

— Père Moulard ? Ça me fait penser à quelque chose... questionne Roland.

— La mère Poulard ! s'exclame Etzelle. La mère Poulard et son omelette ! Le Mont-Saint-Michel !

— Bien ! Bravo ! En effet, le père Moulard et la mère Poulard sont parents. Vaguement cousins, à ce que je sais. Une délicate et compliquée histoire de famille. L'un est Breton, l'autre est Normande. Mais il y a polémique...

— Sur le cousinage ? demande Alice.

— Non. Sur le fait que le Mont-Saint-Michel soit normand.

— Il l'est ! Affirme Arthur. 50170. Manche. C'est la Normandie. Je suis postier, ce genre de choses, on le sait.

— Tsss ! Le Mont-Saint-Michel est breton ! conteste Gaëlle, un peu agressive.

— Le fait est que le postier a raison, se contente d'ajouter Chapraud. Je le sais parce que j'ai reçu une carte postale avec le cachet de la Poste qui fait foi.

— Qui fait foi dans le dos, oui ! Siffle Gaëlle.

— Oui, bon... Normand ou breton, peu importe. Toujours est-il que nous devons venir en cette fin de 19e siècle pour faire le plein de jus de moule et que le seul producteur de jus de moule est son inventeur, le père Moulard. Il est mort en emportant son secret dans la tombe. De temps en temps, nous devons aller le visiter et lui acheter son produit. Evidemment, nous nous sommes arrangés pour trouver l'époque à laquelle il ne savait pas encore le potentiel incroyable que recèle son jus de moule. Quelques années avant qu'il ne mette au point son moteur. Sinon, nous devrions le payer au prix fort.

— C'est parfaitement idiot, votre histoire, maugrée Roland.

— Je ne vous permets pas, vous ! Espèce de raté ! s'emporte Lafleur. Qu'on m'amène un autre cocktail ! Vite !

— Ja, ja, mein Herr, s'exécute Gemenle.

— Pourquoi n'avez-vous pas volé son invention ? S'étonne Robert.

— A cause de l'odeur. Vous ne pouvez pas avoir l'idée de la pestilence de ce jus de moule lors de l'étape de la fermentation. Une vraie infection. Mais vous vous rendrez compte par vous-même. Nous arriverons au large de la Bretagne d'ici une heure. D'ailleurs, vous avez juste le temps de passer des vêtements plus en accord avec cette époque. Il convient de ne pas éveiller les soupçons du père Moulard, vous comprenez ?

— Je comprends que votre histoire est totalement absurde, explose Roland qui s'est dressé d'un coup. Vous prétendez que nous nous trouvons actuellement en 1892 dans le Nautilus. Il se trouve que j'ai lu "2OOOO lieues sous les mers" écrit par mon aïeul. Il se trouve qu'il n'y est jamais fait allusion à un moteur à jus de moule. C'est parfaitement ridicule et je refuse de continuer à écouter votre histoire !

— Silence ! Votre Jules Verne est un escroc qui n'a jamais rien compris à rien et qui a volé l'idée du Nautilus au père Moulard à l'époque où il convoitait la vertu de la mère Poulard ! Votre Jules Verne est un être abject, un imbécile fini. Il n'a jamais rien fait de sa vie à part d'écrire ses histoires gnangnantes. Que l'on ne me parle plus jamais de ce personnage et que l'on ne me parle jamais de son capitaine Némo !

Lafleur était entré dans une colère noire. Il avait envoyé son verre à cocktail exploser contre la paroi du Nautilus. Ses yeux étaient devenus sombres et donnaient à craindre qu'un crime allait se produire. Roland était debout face à lui et semblait prêt à mener un combat. Östäl et quelques hommes avaient acouru aux cris de leur maître et tenait Roland en ligne de mire de leur pistolet.

— Qu'on m'amène un cocktail ! Et vite !

— Je pourrais avoir un calva ? risqua Chapraut.

— ... et un calva ! Beugla Lafleur

— Deux ! commanda Chapraud.

Bougon, Roland était parti se rasseoir à côté de Robert.

— Vous changez vos habits contre ceux que Östäl va vous donner et vous vous taisez !

Sur ces mots, Lafleur retourne au poste de pilotage. Östäl sort des vêtements de malles en ébène. Si les filles se prêtent au jeu avec un plaisir visible, il n'en est pas de même pour les hommes et, particulièrement, pour les gendarmes et Roland. Sur l'insistance pressante du géant noir, borgne mais grand, ils acceptent de passer une veste et un pantalon.

— Ach ! Attenzion ! On arrife dans moins de 20 minutes ! Prévient Gemenle.

Quelques minutes plus tard, le Nautilus fait surface dans une petite crique bretonne où a été aménagé une sorte de port sommaire. Östäl ouvre la porte et une puissante puanteur envahit l'intérieur du sous-marin.

— Salut la compagnie ! Kenavo ! Crie joyeusement le père Moulard en entrant.

Le spectacle qu'il offre aux passagers du submersible a de quoi les laisser sans voix.

Un effroyable bonhomme couvert de pied en cap d'un fatras d'algues, de byssus et de colonies de moules. Une pipe de terre semble plonger dans ce qui pourrait ressembler à une bouche pourvu que l'on ait assez d'imagination. La pipe crache une fumée grise parfaitement nauséabonde. Ceci et l'odeur de moule faisandée fait son effet. Alice, Etzelle, Gaëlle, Roland et Robert vomissent. Les autres semblent plus ou moins indisposés. Il n'y a guère que Arthur, le facteur, pour trouver qu'il y a là un parfum des plus intéressants.

En faisant beaucoup de flics, de flocs et de flaques, le père Moulard finit d'entrer et se laisse s'égoutter sur le précieux parquet ciré en attendant l'arrivée de Lafleur, lequel ne tarde pas à faire son entrée, son sempiternel verre à cocktail en main, l'autre main tenant un mouchoir finement brodé devant son nez.

mardi 19 mars 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (36)

Improbable. C'est bien ce qui qualifie le mieux ce feuilleton. Aux dernières nouvelles et à bord du Nautilus, les protagonistes du récit à épisodes se retrouvent à voguer dans les eaux du dix-neuvième siècle et rencontrent un personnage malodorant. Le fidèle Liaan nous livre la suite...

À bord du Nautilus.

Lafleur accompagnant ses paroles d'un geste montrant la port d'entrée, dit :

— Kenavo, Père Moulard, sauf votre respect, si vous pouviez rester sur le pont, nous allons vous suivre, et nous pourrons discuter.

Le père Moulard sort, regrettant le côté cossu de l'habitacle du sous-marin.

— Il y a que nous sommes un peu pressés, et nous venons nous ravitailler en jus de moule et en calvados, reprit Lafleur.

— D'ailleurs, Colette, Maurice, Docteur Gemenle et toi Östäl, vous allez m'aider à charrier et les tonneaux, et les bouteilles de calvados...

— Je peux-ti aider ? demande Chapraut.

— Aider ces mercenaires, ces flibustiers, mais vous perdez la raison, Brigadier Chapraut ! s'insurge Chapraud.

— C'était surtout pour les bouteilles de calvados, répond Chapraut.

— Vous restez ici, vous autres, tonne Lafleur, interdiction formelle de quitter le Nautilus !

— On pourrait peut-être monter sur la passerelle, on étouffe, ici, interroge timidement Tante Etzelle.

— Accordé ! lui répond Lafleur, mais pas question de descendre sur le quai ! Tu les surveilles, Gérard !

Et notre petite troupe sort, toute heureuse de pouvoir se dégourdir les jambes.

— On s'habitue à l'odeur... remarque José, le cafetier, ...et ben merde ! Il ne pleut pas, alors qu'à la radio, ils annonçaient de la flotte, et pas qu'un peu sur tout l'Ouest !

— Si j'en crois Lafleur, il a fait grand beau temps ce jour de 1892, en Bretagne, dit Gaëlle.

— Parce que vous n'êtes pas sûre que nous sommes bien en 1892 ? s'enquiert Robert.

— On a du mal à le croire, lui répond Roland.

— De mon côté, c'est plutôt rassurant, remarque Arthur.

Têtes étonnées du groupe qui se tournent vers le facteur;

— Ben oui, pour une fois, je ne serai pas en retard sur ma tournée, pensez, plus de cent ans d'avance !

— C'est ma foi vrai, constate Chapraut.

Le Nautilus est amarré à un quai sommaire, tout en bois, avec sur le côté nord deux barques de bois et un canot à vapeur. Roland chuchote à l'oreille de Robert :

— Et si on mettait les voiles ? tout en montrant d'un geste discret le canot à vapeur.

Alice l'entend et se met à rire :

— Ça, vous devez connaître, la voile et la vapeur !

Et elle se retourne pour voir les Lafleur, Colette, Östäl et le Docteur Gemenle qui suivent le Père Moulard, curieuse statue d'algues, de moules qui avance comme en glissant sur le quai, laissant une trace humide, tel un escargot. La troupe se dirige vers un hangar de bois, assez grand, au toit de plaques goudronnées, d'où une cheminée lance une fumée qui monte droit dans le ciel bleu.

— Signe de beau temps, juge Kermitt.

Tante Etzelle regarde vers le large et dit :

— Je vois le Mont St Michel vers l'Est, nous sommes bien en Bretagne Nord !

— Et je vois le phare de la Pointe du Grouin, ajoute Gaëlle.

— Où ça ? interroge Alice, ah oui, je vois un phare !

— Nous savons où nous sommes, déjà un point important, nous sommes pas loin de Cancale.

Pendant que ces dames discutent géographie, les deux Brigadiers, José, Kermitt et le facteur sont mis au courant par gestes discrets qu'ils pourraient se faire la belle…

— Laquelle ? demande Chapraud

Éclatant de rire, Chapraut lui précise que c'est une expression !

Alice sort son téléphone portable et découvre qu'il n'y a pas de réseau.

— Ça, en 1892, je serais étonné que tu trouves quelque chose, lui fait remarquer Gaëlle.

— Ben, j'essayais... C'est machinal, lui répond Alice.

— C'est bien un truc de jeunesse, ça ! conclut Tante Etzelle.

Et Gérard, le gardien ? Il est revenu à l'intérieur du sous-marin pour boire, enfin, un peu de calvados (il est vrai que l'on avait peu bu de calvados dans ces derniers instants, au grand dam de la Maison qui sponsorise ce feuilleton ô combien haletant, et suivi par des milliers et des milliers de lecteurs...(N.d.C.).

Le Père Moulard avait fait entrer Lafleur et ses complices dans la bâtisse en bois.

— C'est le moment, on se casse ! lance Roland.

Toute la troupe comprend immédiatement et se lance sur la passerelle qui les mène sur le quai. Ils négligent le canot à vapeur dont la chaudière est froide. Les barques ! Il y a des rames, allez hop ! dit joyeusement Roland. D'un même élan, Arthur et Roland détachent prestement les amarres, et retenant les esquifs, font embarquer d'abord les femmes, puis les hommes.

— Comme sur le Titanic ! dit Chapraud, les femmes d'abord !

— Anachronisme, Brigadier Chapraud, nous sommes en 1892 et le Titanic ne prendra pas l'eau avant 1912 ! lui lance Chapraut.

— Ça pour prendre l'eau, il l'a prise ! dit Kermitt.

Arthur et Roland jettent leurs forces pour lancer les deux barques et sautent rapidement à bord, pour s'emparer des rames et de nager vigoureusement.

— C'est la marée basse qui nous aidera à s'éloigner du port, dit Gaëlle.

— C'est marée basse pour nous aussi, rajoute Chapraud, nous n'avons pas embarqué de litres de calvados…

— Suffit, espèce de soiffard ! lui complète Chapraud.

Et Gérard, le gardien ? Il sort de l'intérieur du Nautilus, cligne des yeux et constate que les prisonniers dont il avait la charge se sont échappés !

— Malheur de malheur ! Je suis fichu ! Lafleur va me tuer !

Et Gérard rentre dans le sous-marin et attrape une nouvelle bouteille de calvados.

— Et bien ! Tant pis ! Je vais boire la bouteille du condamné !

Colette regarde à ce moment par la fenêtre et crie presque :

— Lafleur, les autres fichent le camp avec des barques !

Lafleur, étrangement calme, lui répond :

— C'est prévu dans mon plan ! C'est pour cela que j'ai laissé ton imbécile de mari pour "garder" les prisonniers. Je voulais qu'ils s'échappent, nous en voici débarrassés, bon vent, Mesdames et Messieurs ! Bienvenus en Bretagne, en 1892 !

La mer est d'huile, et les deux barques s'éloignent de concert du petit port et soudain, Gaëlle s'écrit :

— Nous étions sur une île !

— L'île mystérieuse, Gaëlle, dit tranquillement Tante Etzelle, cela cadre bien avec Jules Verne.

— Ce doit être l'île des Rimains, d'ailleurs, on voit Cancale devant nous.

— Nous allons jouer les touristes et visiter Cancale, et ainsi vérifier que nous sommes bien en 1892... dit Alice.

Un immense voilier les croise, toutes voiles dehors, pour bénéficier du peu de vent du moment.

Les passagers des barques se taisent, chacun pense que c'est une coïncidence, que c'est un voilier-école qui sort du port de Cancale.

— On va manger des huîtres, je commence à avoir l'estomac dans les talons, dit José, 1892 ou pas, il y a des huîtres à Cancale que c'en est réputé.

— Que vous allez payer en euros, remarque moqueur Robert, il nous faudra trouver un bureau de change en ville. Ça, pour faire les touristes à Cancale, on va se poser là ! Pauvre Bretons du 19e siècle, voilà une monnaie qui ne va pas leur dire grand chose, pourtant ce sont de sacrés marins et qui connaissent le monde. Ils vont chercher "l'Eurosie" !

Les deux barques s'approchent du port de Cancale, et nos marins d'occasion aperçoivent de nombreux mâts de bateaux, et ils ne sont pas en métal, ils sont en bois, ce n'est pas encore la plaisance.

mardi 26 mars 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (37)

Et c'est reparti ! En viendrons-nous à bout de cette histoire qui n'a ni queue ni tête ? Aujourd'hui, pas grand chose à se mettre sous la dent. Un épisode de transition, dirons-nous.

Plus les barques approchent du port et plus leurs occupants distinguent nettement les mats et les navires. Dans la barque de tête, Chapraud et Chapraut sont à la manœuvre.

— Pourquoi c'est nous qu'on rame ?

— Il en faut bien ! estime Roland

— Oui mais pourquoi nous ?

— Parce que tant que vous avez les mains occupées, vous ne faites pas de bêtise, assène tante Etzelle. Contentez-vous de ramer dans la bonne direction. Souquez, moussaillons !

— Oui mais nous, on est gendarmes à pied, on n'est pas des gars de la marine.

— Ramez !

Poc.

La barque vient de toucher quelque chose. Elle n'avance plus. La deuxième barque rejoint la première et semble être arrêtée par un obstacle invisible elle aussi.

— Il doit y avoir une épave ou une branche d'arbre, dit Gaëlle. A marée basse, c'est souvent que ça arrive.

— Je ne vois rien, dit Robert.

— Moi non plus, dit Alice.

— Pas plus que moi, dit Arthur qui, du bout de sa rame fouille la surface. Non, il n'y a rien.

En voulant fouiller de l'autre côté de la barque, il soulève la rame dans les airs et la fait pivoter par-dessus les têtes.

Poc.

— J'ai touché quelque chose ! Annonce-t-il mi incrédule mi effrayé. J'ai touché quelque chose en l'air.

Poc. Poc.

— Là, juste là. Devant. Comme un mur invisible ! Je vous jure, regardez !

Poc. Poc. Poc.

Hormis les Chapraud-Chapraut qui ne semblent pas concernés par la stupéfiante découverte, tout le monde s'avance pour toucher l'incroyable du doigt. Ils tâtent, ils poussent.

— Nous voilà beaux, juge Arthur.

— Gardons notre calme et soyons rationnels. Cela n'est pas possible. Il doit y avoir quelque chose que nous ne comprenons pas. Dit doctement Robert.

— Tu l'as dit ! Pour quelque chose que l'on ne comprend pas, on ne comprend pas ! Ricane Arthur.

— Moi je sais ce que c'est, annonce calmement Kermitt.

— Ah ? Et c'est quoi, Monsieur Kermitt ? demande, narquois, le facteur.

— Un mur invisible.

— C'est bien, Kermitt, c'est bien.

Roland est pensif. Il a attrapé une rame et juge au toucher l'étendue du mur. Sous l'eau, il y a le mur. Au-dessus de l'eau et au moins jusqu'à hauteur de rame, il y a le mur.

— Mon avis, c'est que nous sommes prisonniers de Lafleur et du Nautilus. C'est comme son histoire de voyage dans le temps. Il a aussi le pouvoir de créer une sorte de champ de force qui nous empêche de nous éloigner trop du Nautilus. C'est pour ça que l'on ne nous a pas poursuivi dans notre fuite. C'était trop beau, on aurait dû se méfier.

— Oui ben nous, on en a marre de vos histoires. On arrête là. On descend. Tu viens, Chapraut ?

Chapraud a posé son aviron et s'est levé. Suivi de Chapraut, il enjambe la coque et pose un pied sur l'eau. Il hésite un instant et il pose un deuxième pied. Il se retourne vers Chapraut.

— Bon, vous venez, brigadier ?

Dire que la stupéfaction est à son comble est un doux euphémisme. Tous sont là, muets, à regarder les deux gendarmes se tenir sur leurs jambes à la surface de l'eau.

— Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? Vous avez jamais vu de gendarme ? Demande Chapraud, l'air en colère.

— Incroyable ! Vous marchez sur l'eau !

— Madre de dios ! Comme Jesus ! crie José qui est tombé à genoux et semble implorer dieu en joignant ses mains et en levant la tête vers le ciel. Un miracle ! Mon dieu ! Un miracle !

— Miracle ou pas, c'est assez... miraculeux, juge Arthur.

— Et alors ? On fait quoi ? demande Kermitt.

— On retourne au Nautilus ? propose Alice.

— On retourne au Nautilus. Dit tristement Roland. Récupérez les gendarmes si vous le pouvez.

Chapraud et Chapraut se font un peu tirer l'oreille mais se décide à revenir à leur barque et à reprendre les avirons lorsque l'on leur promet qu'ils auront sans doute du calvados en remerciement.

La mine basse, nos marins reviennent vers le quai d'où ils étaient partis.

Lafleur est là pour les accueillir. A ses côtés, le père Moulard continue de dégoutter. Gérard se tient un peu à l'écart. Visiblement, il a un peu forcé sur le jus de pomme.

— La croisière a été bonne ? s'amuse Lafleur. Je ne vous en veux pas d'avoir essayé. C'est tout à fait normal. A votre place, j'en aurais fait tout autant. Je vous ai observé. J'ai beaucoup apprécié le numéro des duettistes. Ils devraient penser à une reconversion professionnelle. Le monde du cirque leur est grand ouvert.

Le docteur Gemenle et Östäl attrapent les barques et les amarrent. Ils aident les fuyards à revenir auprès d'eux. Sur l'ordre de Lafleur, Colette est partie chercher une bouteille de calvados qu'elle propose aux marins dépités. Quelques bras se tendent et c'est celui de Kermitt qui est le plus rapide à s'emparer du flacon. Sous les regards envieux des gendarmes.

— Votre pouvoir est grand, Monsieur Lafleur, commence Roland. Nous avons été très impressionnés par votre démonstration. Honnêtement, le voyage dans le temps, nous étions quelques uns à ne pas y croire. Mais là, réussir à maîtriser la matière de la sorte, chapeau bas !

— Moui, moui, c'est pas mal, en effet, jubile Lafleur qui vient de se faire apporter un cocktail. Mais tout le mérite revient à mon bon ami Moulard. Sans lui, sans son jus de moule, rien de cela ne serait possible.

Le père Moulard ne semble pas bien comprendre. A tout hasard, il s'engage dans la discussion.

— C'est que le jus de moule, je nage dedans depuis que je suis petit. Petit à petit, dans mon laboratoire, je le perfectionne. J'ai comme dans l'idée que ça pourra servir à quelque chose. Ce qui est délicat, c'est l'odeur. Pour le moment, je n'ai pas trouvé comment développer encore un peu plus les arômes...

— C'est déjà très bien ainsi, le coupe Lafleur, au bord de la nausée.

— C'est que au port, on dirait qu'on m'évite, avoue le père Moulard, un peu triste.

— Que voulez-vous ? Vous êtes en avance sur votre temps, père Moulard !

Le docteur Gemenle s'approche de Lafleur et lui dit quelque chose à l'oreille. Lafleur opine du chef et donne quelques ordres au docteur qui va les donner aux autres membres d'équipage.

— On m'informe que le chargement est fait. Nous allons devoir laisser notre ami Moulard que nous reviendrons probablement visiter prochainement.

Lafleur fait un geste de la main pour dire au-revoir au père Moulard qui, lui, préfère une solide et cordiale embrassade. Il lance ses bras autour de Lafleur et le sert contre lui. On peut voir Lafleur changer de couleur en temps réel et passer au vert. Est-ce l'émotion ? Le voilà qui se sent mal, ses jambes se dérobent, deviennent molles, ne peuvent plus le soutenir. Le verre à cocktail est le premier à toucher le sol. Tout de suite après, Lafleur s'écrase à ses côtés. Colette et le docteur Gemenle accourent à son secours. Ils lui tapotent le visage, tentent de le faire revenir à lui. Il résiste, il préfère être dans les vapes plutôt que d'avoir à revivre cette putride étreinte, Lafleur. Il préfère encore être inconscient. Colette appelle Östäl et Gérard à la rescousse et à eux tous, ils soulèvent Lafleur pour l'amener à bord du Nautilus. Pendant ce temps, on s'occupe à guider la fine équipe constituée de Roland, Gaëlle, Alice et toute la clique vers le sous-marin. Personne ne fait d'histoire. Le petit clan formé par les gendarmes et Kermitt s'attache à bien vider la bouteille de calvados sans plus s'occuper d'autre chose.

Une fois tout le monde à bord, on s'occupe à réanimer et à laver Lafleur. Colette est équipé d'une bombe aérosol de désodorisant et tente de remplacer la puanteur du jus de moule fermenté par celle, pire peut-être, d'un sous-bois de résineux. Le mélange des deux parfums est d'une rare complexité olfactive qui a le pouvoir de révulser les estomacs. Les odeurs de bile et de calvados viennent se mêler aux effluves préexistantes et c'est la bouche serrée que les membres d'équipage font plonger le Nautilus. A bord, personne ne parle de peur qu'un malheur arrive si l'on doit ouvrir la bouche. Pendant que le Nautilus s'enfonce, Lafleur refait surface. Il rejoint le poste de commandement un peu chancelant. Il ne semble pas au mieux de sa forme. D'ailleurs, il refuse le cocktail que lui propose Colette. Il s'installe dans son fauteuil de capitaine et observe les instruments de bord, boussole, altimètre, baromètre, thermomètre, indicateur d'assiette, résolveur de soucoupe et déconomètre à dépression. En fonction de ses observations, il agit comme il se doit de le faire sur les manettes, leviers et boutons poussoir. A l'aide des palonniers et de la barre, il navigue au plus près des hauts fonds avec prudence. Il cherche le chenal qui lui permettra de rejoindre la haute mer. Lorsqu'il l'a trouvé, il appuie sur la pédale d'accélérateur, donne un petit coup d'avertisseur sonore et file en ligne droite. Alors, une fois qu'il a stabilisé sa vitesse et fixé son cap, il se munit du micro et annonce à l'équipage entier :

— Chers amis, à présent nous partons pour un voyage au plus profond des mers, aux confins du centre de la terre !

mardi 2 avril 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (38)

Le feuilleton est en pleine plongée. Il s'enfonce, il coule, il sombre. Pour autant, il n'est pas terminé et c'est Liaan qui nous propose une suite qu'il qualifie, lui aussi, de transition.

À bord du Nautilus

L'annonce de Lafleur provoque la stupeur générale dans le carré du sous-marin. Rendez vous compte : Lafleur annonce que nous allons au plus profond des mers, aux confins du centre de la Terre ! Seul Gérard, éternel crétin, s'enthousiasme devant la perspective de faire un beau voyage aux abysses, de pouvoir admirer la faune et la flore comme s'il s'agissait de faire un tour de manège au Carrousel des Mondes Marins à Nantes (Loire Inférieure, à cette époque).

— Mais, tu ne vois pas que c'est un voyage vers la mort que nous prépare Lafleur ? lui demande Colette, blanche d'angoisse.

Et l'on voit le Doktor Gemenle qui observe les différents cadrans, et montre d'un doigt tremblant l'altimètre dont l'aiguille tourne de plus en plus vite. Et lorsque son doigt se dirige vers le cadran du déconomètre à dépression, le Doktor Gemenle s'écrie :

— Lafleur ! Ne faites pas de pêtises, le déconomètre va sur la zone rouche !

Lafleur se tourne vers le Doktor Gemenle et dit, calmement :

— Herr Toktore ! Malgré toute l'estime que j'ai pour vous, je suis au regret de vous dire : Zut ! Zut aussi à vous tous, avec vos regards chafoins. Vous n'êtes tous que des immondes et putrides larves, dont je sature de voir vos piètres images, faits et gestes ! Vous ne méritez plus de vivre sur cette planète. Colette a raison, c'est un voyage vers la seule chose qui compte pour moi, désormais : le monde du silence, le monde du rien... Mais comme le disait Nietzche "sans la musique, la vie serait une erreur !"

Et Lafleur de soulever un panneau situé sous les cadrans qui tournent de plus en plus vite, les spectateurs découvrent un clavier.

— L'orgue du Nautilus ! croit bon de dire Roland.

Après s'être fait craquer les doigts, Lafleur se met à jouer "Au clair de la Lune" au piano ! Car en fait de la puissance attendue de grandes orgues, les auditeurs n'ont droit qu'à la modeste musique d'un piano jouet, des marteaux ne frappant que des tiges de métal...

— Ce type est complètement fou ! Déclare Tante Etzelle qui quitte son siège pour rejoindre Gaëlle qui, comme les autres, est complètement tétanisée. Seul, le Brigadier Chapraut déclare :

— C'est un illuminé ! Le Royaume des Cieux leur appartient ! J'ai soif, où qu'est-y la réserve de calvados ? En disant cela, il se lève et s'éloigne dans le couloir, à l'arrière du sous-marin, et ouvre toutes les portes qui se présentent.

Lafleur joue toujours, comme absent, et est passé à "Frère Jacques". D'un commun accord avec le Doktor Gemenle, Östäl et Maurice s'approchent de Lafleur, et pendant que Östäl ceinture de ses puissants bras Lafleur, Maurice appelle Alice :

— Vous êtes infirmière ?

— Oui, mais…

— Dans l'armoire sur votre gauche se trouve une pharmacie, trouvez nous un calmant pour ce pauvre Lafleur !

Lafleur essaie de se sortir de l'étreinte vigoureuse d'Östäl, mais la poigne du géant rend vaine toute tentative.

Alice trouve un dérivé de morphine et après avoir remonté la manche du bras droit de Lafleur, le garrotte et lui injecte une bonne dose. Le produit fait son effet très rapidement et c'est un Lafleur, apaisé, qui s'endort dans les bras d'Östäl.

— Nous voici dans le même bateau, enfin, je voulais dire dans le même bain, déclare Maurice, Lafleur est devenu fou, serait-ce le jus de moule qui s'avère toxique ? Il voulait nous faire, tous, mourir !

Le Brigadier Chapraut revient à ce moment dans le carré, et demande au Brigadier Chapraud :

— Dites-moi, Brigadier Chapraud, une atteinte aux bonnes mœurs est-elle possible en ce lieu ?

— Ma foi, Brigadier Chapraut, nous sommes qui comme qui dirait dans un lieu privé qui reçoit du public, nous en sommes la preuve vivante et sensée, enfin, je le présume... Qu'avez vous à me signaler ?

— Brigadier Chapraud, si nous sommes dans un lieu privé, recevant du public, nous avons à signaler une affaire de mœurs : une atteinte caractéristique à la pudeur !

Le Brigadier Chapraud reste avec les deux yeux en ronds de flan. Tout le monde s'était retourné vers les deux brigadiers.

— Venez voir, Brigadier Chapraud, vous allez pouvoir constater de visu, dit le Brigadier Chapraut, et juger de vous-même.

Curieux de voir cela, le Brigadier Chapraud suivit son collègue dans le couloir, et à la troisième porte que ce dernier ouvre, d'un geste auguste, le Brigadier Chapraut montre une scène au Brigadier Chapraud.

— Ah ça, pour un attentat à la pudeur, c'est un attentat à la pudeur !

À peine dit cela, Gérard qui voit aussi la scène, revient en rigolant et en criant presque :

— Un seau d'eau ! Vite !

Et se tourne vers Colette et lui annonce :

— Il y a que je suis pas le seul cocu de l'histoire, Femme !

Colette s'empresse de venir regarder ce qui se passe dans cette pièce de la troisième porte, non sans avoir giflé généreusement Gérard, ce qui ne l'empêche pas de continuer à rigoler :

— Cocue, la Colette, cocue ! Et pas par moi !

La scène dans la pièce était assez explicite : Frédéric, qui avait jusqu'ici, été très discret, au point que l'on le crut disparu, Frédéric, l'amant de Colette, pantalon encore aux chevilles ouvrait de grand yeux en regardant tout à tour les gendarmes (en civil, modèle 1890). Frédéric était resté accouplé avec Uma, qui le retenait de ses belles, longues, fuselées mais fermes jambes.

— Pris la main dans le pot de confiture, mon salaud ! dit Colette et gifle violemment Frédéric.

— M'est avis qu'il est resté "collé" avec l'humanoïde femelle, constate le Brigadier Chapraut.

— S'accoupler avec un robot, c'est bien un queutard, ce Frédéric, dit sobrement le Brigadier Chapraud.

Désintéressés de la scène cocasse, les autres occupant du Nautilus étaient sur un problème plus préoccupant : le sous-marin s'enfonçait vers les profondeurs abyssales, les aiguilles de l'altimètre tournaient de plus en plus vite, les indications du cadran étaient en pieds, mais qu'elle soient en pieds ou en mètres, le Nautilus s'enfonçait de plus en plus. Déjà, la structure du navire commence à craquer.

Le Nautilus est-il perdu et nos amis avec ? Frédéric réussira-t-il à s'extraire d'Uma ? Le Brigadier Chapraut trouverat-t-il sa bouteille de calva ? Nos lecteurs supporteront-ils ce feuilleton encore longtemps ? Prochainement, le numéro 39.

Haut de page