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samedi 11 janvier 2020

Extrait choisi

Le président était en colère. Une colère noire, explosive, détonante. Il avait convoqué le chef d’État-major et le ministre de la défense dans son bureau et il éructait, vilipendait, vociférait, criait, réprimandait, menaçait, gueulait, accusait à tout rompre. Le président était vraiment très en colère. Il venait d’apprendre que plusieurs états — les États-Unis d’Amérique, la Russie, la Chine — mettaient en place des programmes de défense spatiale, et que la France, la France éternelle, l’Everest de la pensée universelle n’avait rien de tel dans ses cartons. Le président se sentait outragé, brisé, martyrisé et il avait décidé qu’il allait faire un caprice dont on se souviendrait longtemps. Parce que ce président là aimait faire des caprices. Tout petit déjà, il en faisait pour un oui pour un non. Lorsque l’on lui refusait un Petit-suisse à la fraise, il se mettait à bouder, quand c’était un cordon bleu qui lui était interdit, il se levait et trépignait sur ses petites jambes frêles. A l’école, si on ne lui donnait pas la note escomptée, il entrait dans une rage folle et montrait les dents en affirmant que, plus tard, il serait le maître du monde et qu’il saurait se venger, que l’on pouvait compter sur sa mémoire et sur sa rancune tenace. Il n’admettait pas que l’on puisse lui résister, le contredire, le défier.
Ceci étant, il parvint à faire des études correctes, aidé, il est vrai, par la fortune familiale qui put servir, le cas échéant, à payer tel ou tel diplôme. Par désœuvrement, il se fit élire président de la République. La République, il n’avait qu’une très vague idée de ce que cela pouvait être mais il jugeait qu’il en savait bien assez sur la question. Par contre, la démocratie, ça, il savait qu’il haïssait le concept. Ce n’était pas à des gueux, à des gens du peuple, de commander ! C’est vrai que c’était ces gens là qui l’avaient élu. Il en riait encore. N’était-ce pas là la preuve que le peuple est bête ? Lui, il se pensait très largement plus intelligent que tout ce qui avait jamais existé à la surface de la planète. Il ne brillait pas par sa modestie, il le reconnaissait et s’en réjouissait. Il méprisait les modestes et les humbles.
Et donc, le président faisait son caprice. Il tapait du poing sur la table à petits coups répétés en martelant que ce n’était pas possible que son pays à lui, la France, n’ait pas un programme de défense lui permettant de détruire tout un continent si telle était la volonté de son président. Il exigeait que tout ce que la nation comptait de scientifiques, de techniciens, d’ingénieurs, de bricoleurs du dimanche, de mécaniciens agricoles, d’inventeurs fous soit mis à contribution pour la réalisation de son désir dans les plus brefs délais. Il fallait que, dans les quinze jours, il puisse, lui, le président de son pays, faire une déclaration à la face du monde. Il voulait que d’ici deux semaines, le monde ait peur de lui et de ses armes punitives et exterminatrices. Il tenait à ce que le monde entier tremble, le craigne, le respecte enfin. Et il tapa une dernière fois sur le marocain de son bureau avant de congédier le chef d’État-major et le ministre.
Le soir même, il était sur toutes les chaînes de télévision du pays, en direct, pour annoncer au pays que la France allait se doter d’une arme d’un nouveau type et que les ennemis, tant de l’intérieur que de l’extérieur, allaient devoir compter leurs abattis. Il expliqua pour l’occasion qu’il allait devoir lever de nouveaux impôts rigolos, de nouvelles taxes amusantes et qu’il excluait par avance que l’on puisse manifester son désaccord de quelque manière qui soit et que l’on se le tienne pour dit. Il termina son allocution en appelant à la bienveillance et en disant tout le bien qu’il pensait de lui-même. Il excellait dans l’exercice de…


Pour connaître la suite, il vous faudra acheter le Sablier sur la boutique de Ha! Ha! Ha! Editions.

vendredi 11 octobre 2019

Boutique, dédicace et dessin de side-car

Dès demain matin, Marc Balland, Patrick François et moi-même tenterons de dédicacer notre dernier ouvrage, le Sablier, à la boutique de l'association Ha ! Ha ! Ha ! Editions, au 40 bis de l'avenue de la 4eRépublique, à Thenon, en Dordogne. Qu'est-ce que le Sablier ? C'est un merveilleux livre de 120 pages avec du texte et des illustrations. Si vous avez la chance d'avoir eu le Palmier[1] entre les mains, vous pouvez vous faire une petite idée de ce que c'est. Sinon, tant pis pour vous. Bien sûr, ce livre a été réalisé dans un but mercantile et les auteurs comptent bien s'enrichir par delà les limites imposées par la décence la plus élémentaire. Pour les aider à le faire, vous pouvez vous délester de la somme de 12 euros (plus les frais de port) auprès de la Boutique en ligne. Si vous venez jusqu'à la boutique "en dur", vous n'aurez pas à payer les frais de port. Si vous avez à payer pour votre déplacement (frais de carburant, titre de transport ou autre), l'association Ha ! Ha ! Ha ! tient à préciser qu'elle ne les remboursera que sur présentation d'un certificat médical dûment contresigné par une autorité préfectorale ou par : M. Castaner — place Beau Veau — Paris.

Sud-Ouest 11 octobre 2019


Pour terminer sur une note joyeuse, un dessin de notre employé chargé d'assurer les livraisons partout en France et sur la planète réalisé sur le vif récemment.

Note

[1] toujours disponible sur la boutique

dimanche 11 août 2019

Regarder les morts bouger


J’aime regarder les morts bouger. J’aime cela depuis longtemps. Pas depuis toujours, il ne faut pas exagérer, mais depuis longtemps. Les premières fois où j’ai vu les morts bouger, je n’avais pas conscience de ce que je voyais, du côté fabuleux de l’expérience. Mais maintenant, je sais parfaitement ce qui bouge devant mes yeux. Je m’installe confortablement dans un fauteuil, un verre de cognac à mes côtés le cas échéant, et j’attends. Ils finissent toujours par arriver, ce n’est qu’une affaire de patience, il faut parfois savoir attendre un peu mais, immanquablement, ils viennent. Lorsque l’envie se fait trop pressante, je provoque l’apparition des morts.

Je vois ces morts bouger, des hommes, des femmes, des enfants, des animaux aussi. Ils me parlent, ils gesticulent, ils dansent, ils courent, marchent, bondissent, ils rient et pleurent, ils mangent et boivent, ils me racontent des vies, des fragments de vies, des histoires d’amour ou des drames intenses. Certaines fois, je ne parviens pas totalement à les croire. Je les soupçonne de mentir, ils ne sont pas toujours crédibles. Même leurs mouvements sont parfois trop étranges. Les corps peuvent mentir aussi, vous savez. D’ailleurs, les vivants mentent aussi.

Je ne suis pas un cas particulier. Nous sommes nombreux à regarder les morts bouger. Personnellement, j’en connais beaucoup qui passent du temps à cet exercice. Parmi celles et ceux qui ont la capacité de voir les morts se mettre en mouvement, il y en a même qui n’en ont pas conscience. Ils voient bien des personnes décédées en action mais ça ne leur saute pas aux yeux. Il est possible que ça leur soit tellement naturel qu’ils n’ont même jamais réfléchi à tout cela. Lorsque l’on leur explique la réalité de ce qu’ils voient, on peut lire de l’incrédulité ou de l’horreur mais, passé le temps du choc de la révélation, ils admettent que cela est vrai et que c’est agréable.

Regarder les morts bouger, ça peut être du plaisir, un plaisir qui s’accompagne d’une petite pointe de tristesse dans certains cas, d’une douce mélancolie, d’une nostalgie tendre. Si les morts qui nous apparaissent sont des personnes que l’on a connues vivantes, que l’on a aimé de leur vivant, on peut ressentir le dard de sa propre finitude. Je me souviens de la première fois où j’ai ressenti cela. C’était un mort qui réapparaissait pour la première fois devant mes yeux et j’avais ressenti, avec beaucoup d’intensité une sensation d’injustice, de l’incompréhension. Je prenais conscience que jamais je ne le verrais ou l’entendrais vivant. Le plaisir de le voir et l’entendre même mort ne parvenait pas à effacer la tristesse ressentie.

Tout à l’heure, je disais que nous étions plusieurs à voir les morts bouger. En vérité, nous sommes très nombreux à pouvoir le faire. Il n’en a pas toujours été ainsi. Autrefois, personne ne pouvait réaliser ceci et l’idée même que l’on pouvait le faire pouvait paraître totalement fou ou relever de la sorcellerie. Prétendre que l’on pourrait un jour assister à un tel spectacle vous aurait sans aucun doute mené au bûcher. J’ai lu que des personnes capables d’entrer dans des états de conscience différents avaient pu voir des morts les visiter en des temps très reculés. Il paraît que ces personnes, sorciers, chamanes, spirites ou nécromanciens, avaient le pouvoir de le faire. Je ne sais pas trop qu’en penser. Moi, je ne me prévaux pas d’un pouvoir mystérieux ou d’un état de conscience particulier. Je me contente de faire usage de techniques bien rodées et à la portée de presque tous. Rien de magique dans tout ça, je vous l’assure. Du coup, je ne voudrais pas que vous pensiez que je suis en train de vouloir me faire passer à vos yeux pour un mage ou un être doté d’un pouvoir miraculeux.

Et d’ailleurs, si magie il y avait derrière tout ça, ce serait de la magie avec des limitations conséquentes. Par exemple, je sais que jamais ni Louis XIV ni Victor Hugo ne viendront gesticuler devant moi. Il y a de grosses limites à cette technique. Et même, je ne verrai jamais mon arrière grand-père s’agiter. Au contraire, certaines personnes sont faciles à faire apparaître. C’est comme ça, on ne commande pas.

Mais je sens poindre un sentiment mêlé d’incrédulité et d’inquiétude. Ce pourrait-il que je sois si gravement atteint que la médecine elle-même ne pourrait rien pour moi ? Aurais-je des visions peu recommandables ? Serais-je victime de quelque trouble qui sauraient retenir toute l’attention d’un rassemblement de psychiatres chevronnés ? Je vous assure que non. Tout va bien. Autant que je peux en juger, toutefois. On n’est jamais à l’abri d’une défaillance délétère. Si je vous dis que je vois remuer des morts, vous pouvez me croire et lorsque je vous dis que c’est à votre portée, que, même, cela vous est déjà arrivé, vous pouvez me croire. Je dis la vérité. Ou alors, c’est que vous n’avez jamais vu de film un tant soit peu ancien. Je n’ose le croire.

lundi 20 mai 2019

A la rencontre d'auteurs et d'autrices de grand talent et d'ouvrages de haute qualité avec de brillantes illustrations

salon livre illustré Thenon 2019

mercredi 8 mai 2019

Dictionnaire haineux et marginal des F

Ils sont trois. Oui ! Ils ne sont que trois les auteurs de ce monument du savoir. Seulement trois intellectuels qui tiennent la dragée haute aux Immortels de l'Académie française.

Des mois durant, ils se sont réunis, ne comptant ni la peine ni les heures, œuvrant d'arrache-pied, les manches retroussées, l'œil acéré, pour rédiger cet ouvrage de référence qui représente le premier volume de la collection du grand dictionnaire des lettres de l'alphabet. La lettre qui sera finalement retenue est le "F". Pourquoi cette lettre ? Le secret nous empêche de pouvoir le préciser mais soyez-en certain, il doit y avoir une bonne raison à cet état de fait.
Marc Balland, Patrick François et Michel Loiseau montrent une fois de plus que l'intellectuel a un rôle à tenir dans notre société pourrie par le consumérisme, les sodas américains et le sandwich rillettes-cornichon. Quelle abnégation il leur aura fallu pour sacrifier tant d'heures, tant de jours, tant de mois afin de permettre à la masse ignorante d'acquérir enfin tout ce qu'il convient de savoir à propos de cette lettre F ? Beaucoup !

Ce Dictionnaire haineux et marginal des F est une somme. Dans un élan de générosité qui les perdra, les auteurs, en accord avec l'éditeur, acceptent de vendre ce livre pour le prix ridicule de 6 euros. Oui ! Vous avez bien lu ! Seulement 6 euros. Vous pouvez vous précipiter toute affaire cessante sur la boutique de Ha ! Ha ! Ha! Éditions où vous pourrez, muni de votre carte bancaire, espérer accéder enfin au savoir vertigineux. Ne nous remerciez pas, nous connaissons déjà notre mérite.


Le dictionnaire sur la boutique de Ha ! Ha ! Ha ! Éditions

jeudi 2 mai 2019

Mais où est le bec ?

Houellebecq et moi avons un prénom en commun. C’est tout. C’est peu. Ce n’est vraiment pas grand-chose. Entre un polar et un thriller, j’ai lu "Sérotonine", le dernier roman de Michel Houellebecq et je viens aujourd’hui vous parler de ce livre.

Des écrivain·e·s, il y en a de toutes sortes. On en trouve des qui parlent d’amour et de grands sentiments, d’amour et de sexe, d’amour et de fluides et organes. On en trouve aussi qui veulent nous faire frémir ou qui se prennent pour des enquêteurs, qui montent des histoires chargées de nous faire peur et de vite tourner la page pour connaître la suite. On en trouve qui nous entretiennent d’événements historiques ou de la vie d’une famille ou d’un peuple, qui vont vous écrire une saga au long cours. Il en est aussi pour faire dans la gaudriole, qui s’imaginent qu’ils vont soulager la misère du monde par quelques plus ou moins bons mots et traits d’esprit quand ce n’est pas de poussifs jeux de mots ou blagues éculées. D’autres font simplement de la Littérature. Leur priorité est de trouver le mot et la formulation adéquats, il vont chichiter à n’en plus finir, se demandant si le verbe ne pourrait pas être remplacé par un plus beau, plus noble, plus impressionnant. Il y a le poète et le pamphlétaire, celui qui s’écoute écrire et celui qui fait comme il peut, celui qui fait écrire pour lui et celui qui aurait mieux fait de s’abstenir d’écrire. On trouve couramment de l’écrivain·e pénible, ennuyeux, lassant, pathétique et, un peu moins souvent, du bon auteur qui maîtrise, qui sait faire. Un bon artisan de la prose ou de la versification que l’on prend plaisir à lire en partie parce que ça ne perturbe pas trop les neurones. Et, d’une manière assez rare, on tombe sur la pépite, le vrai écrivain qui a vraiment quelque chose à dire.

La première fois que je suis tombé sur le texte d’un auteur amateur auto-édité, c’était à la Foire du livre de Brive-la-Gaillarde. Nous devions être quelque part entre 1986 et 1989, quelque chose comme ça. Le type, un vieux type au regard triste, était assis devant une petite pile de livres posés sur une table de camping. A l’époque, on pouvait encore m’avoir à la compassion. Je ne m’étais pas encore résolu tout à fait à mépriser mes semblables. Et nos regards se sont croisés. J’ai lu de la détresse dans ses yeux et me suis approché. Le type m’a expliqué je ne sais plus quoi à propos de son œuvre, que ça racontait sa vie de manière romancée, sans doute. Je lui ai acheté un exemplaire et j’ai fini par le lire. C’était extrêmement mauvais, mal écrit, sans intérêt. J’étais non seulement déçu mais dans l’idée aussi que l’on m’avait escroqué. C’était dit, je ne ferai désormais confiance qu’aux éditeurs connus.

Avec Internet, il est devenu facile de faire éditer à moindre coût. On a vu fleurir une multitude d’auteurs persuadés d’être assez bons pour mériter d’user du papier et de l’encre et de partir à la conquête du monde. On a vu des personnes penser que leur vie ou leurs fantasmes allaient pouvoir recueillir un écho particulier chez le lecteur. Il n’était plus question ni de comité de rédaction ni de correcteur ni de conseil. L’auteur pouvait faire pile-poil à son idée. Il devenait maître de son destin. Ces auteur·e·s ont écumé les petits salons littéraires, les petites fêtes du livre, à placer en dépôt-vente dans les supermarchés culturels. Parfois, ils parvenaient à vendre un peu et ça suffisait à les conforter dans l’idée qu’ils étaient bien du même monde que les plus grands. Après tout, un livre c’est un livre. Que ce soit Hugo ou Tartempion, le papier est sensiblement le même, le format itou.

Ce qui est amusant, c’est que l’on remarque que le prix d’un bouquin n’est en rien lié à sa qualité. On pourrait imaginer un système ou un livre pourri, bourré de fautes d’orthographe et de syntaxe, au contenu inintéressant au possible soit moins cher qu’un livre de haute tenue. Il n’en est rien. Lorsqu’il m’arrive d’arpenter les rayons d’une librairie, je suis souvent effaré par ce que l’on y peut trouver. Je n’aime plus les librairies, aujourd’hui. Je n’en connais plus qui soient vraiment consacrées à la belle littérature, à l’amour de la langue. J’en ai connu des comme ça. Avec des libraires qui conseillaient ou avec qui on pouvait s’engueuler. C’est bien fini, il doivent jouer avec la concurrence déloyale des grandes plates-formes numériques. Les temps changent, que voulez-vous. Les libraires indépendants se sont mis à tenter de vendre n’importe quoi depuis le bouquin de recettes régionales aux ouvrages sensés permettre le développement épanoui du bien-être intérieur pour la femme ménopausée sujette à des tourments existentiels compliqués tel que, par exemple, la place du Feng Shui dans les lieux d’aisance ou que sais-je encore. Des trucs sérieux, quoi. Bref, les libraires ne sont plus que de vulgaires commerçants qui vivent au rythme du best-seller de l’année et de l’aut·eur·rice à la mode. C’est un peu regrettable mais ainsi va la vie.

Et donc, j’en arrive au sujet qui me préoccupe aujourd’hui, le dernier roman en date de Michel Houellebecq. Auteur sulfureux, auteur vilipendé, auteur décrié mais aussi auteur adulé, auteur encensé, auteur "bankable". Michel Houellebecq, comme une Amélie Nothomb, "fait vendre". J’ai lu ce "Sérotonine" que l’on m’a offert. J’avais vaguement l’idée de le lire, de l’acheter, un jour. On me l’a donné. La personne qui me l’a filé ne l’a pas lu jusqu’au bout. Moi, si.

Qui est Michel Houellebecq ? C’est un écrivain, romancier et poète, polémiste à ses heures. Je vois en lui une communauté d’idée avec Céline, Louis Ferdinand. Déjà, l’un comme l’autre savent faire débat. Toutefois, là où je vois un vrai malade mental chez Céline, j’ai tendance à voir un as du Buzz chez Houellebecq. Si Céline a su inventer un style, Houellebecq est plutôt à mon sens, un classique. Il écrit bien, il ne commet pas de fautes de français. Ce qui les rapproche peut-être, c’est un goût affirmé pour le désespoir et la misanthropie. Je n’ai pas lu l’intégralité des textes de ces deux auteurs, je tiens à le préciser si ça n’a pas déjà été fait. Houellebecq me semble cultiver cette désespérance misanthropique avec délectation. Je suis presque sûr qu’il lui arrive de pouffer de rire en écrivant, qu’il en jouit, qu’il prend plaisir à dépeindre une humanité perdue, foutue, bête et ridicule. Cela dit, je ressens un peu de tout ça en le lisant. Alors qu’avec Céline, c’est plutôt de l’effondrement. Céline ne me fait pas rire du tout. Ce n’est pas un amuseur public.

Le personnage mis en scène par Houellebecq est un quadragénaire dépressif. Il a une certaine aisance financière procurée par l’héritage de ses parents. Du coup, Houellebecq se libère d’un aspect qui aurait pu être lourd à développer. Hop ! Le type est riche, il n’a plus à s’occuper de savoir comment il va le faire vivre. C’est un peu facile mais on passe. Il n’est pas heureux en amour. Il a de la nostalgie pour ses amours défuntes, pour les femmes qu’il a connu plus jeune. Il est dépressif et prend des antidépresseurs. Du coup, il ne bande plus, n’a plus de libido. Il traîne sa carcasse à travers le pays, faisant une halte dans un hôtel parisien, allant retrouver un ancien copain en Normandie. Il roule en 4x4 Mercedes, fume et boit beaucoup. Un sale type. Là aussi, c’est à mon sens un peu simple de jouer sur ces petites provocations pour dépeindre un personnage. Notre société nous abjure à prendre soin de nous et de notre planète et voilà un type qui fait tout de travers. Quelque part, c’est bien fait pour sa gueule s’il ne lui arrive que des malheurs. L’écologie et le bien-être personnel sont devenus les deux piliers de notre nouvelle religion et on voit là le doigt de ce nouveau dieu peser sur les épaules de ce pauvre gars.

Dès le départ, on ne se fait pas d’illusion. On sent que ça va mal se terminer et que ça ne va pas nager dans un océan de bonheur indécent. On n’est pas déçu. On va s’enfoncer dans les tréfonds du sordide et du malheur et de la déliquescence. Mais bon sang, on se marre aussi, parfois. Il n’est pas impossible que j’aie le cerveau fait de telle manière que je ris de ce qui n’est pas drôle. Ce n’est pas à exclure tout à fait.

L’écriture de Houellebecq, on ne manque généralement pas de le dire, est politique. C’est à dire que l’on peine à croire que cet homme est un bobo de gauche. Maintenant, ne pas être de cette gauche bien pensante fait-il que l’on soit de droite extrémiste ? Je pense que non et ça m’arrange bien de penser ainsi pour mon cas propre, je ne le cache pas. Si je devais un jour me mettre à écrire pour de vrai, je ne doute pas que je ferais comme ce Houellebecq là. Je noierais le poisson. Après tout, c’est bien la gauche qui dégoûte les gens de gauche, non ? Enfin ce qu’il reste de la gauche, bien sûr. Plus grand-chose, au fond. Et ainsi, c’est en poussant les idées dans leurs derniers retranchements, on appuyant sur l’absurdité de tout cela que Houellebecq fait de la politique son cheval de bataille. Parce que, ce n’est pas tant la vie du personnage qui nous importe dans ce livre, c’est bien plutôt la vie de notre société à bout de souffle. Depuis longtemps, je pense que la philosophie est la vraie manière de faire de la politique. La politique, selon moi, ce n’est pas la gestion, ce sont bien les idées. Seulement, la philosophie, faut la lire et la comprendre et puis, aussi, on ne sait plus bien ce que sont les philosophes de nos jours. Alors, on fait appel à des administrateurs sans idée, sans flamme, sans idéal, sans âme. On n’a bien que ce que nous méritons, en somme.

On peut penser que, une fois de plus, Houellebecq parle de lui, que le personnage, Florent-Claude Labrouste, c’est lui. Je ne connais pas suffisamment Houellebecq pour me prononcer. Bien sûr, oui, on peut s’imaginer qu’il s’amuse à parler de lui et à se flageller ainsi au long de trois-cents et quelques pages. Pour ma part, je pense bien qu’il s’agit d’un jeu, que ça reste un roman, un excellent roman, un excellent roman qui ne tient pas sur une intrigue plus ou moins bien ficelée mais sur la dérive et l’effondrement d’un homme, d’un homme qui décrit l’Humanité dans son entier ou, tout du moins, d’une civilisation.

jeudi 28 février 2019

La drogue, ça n'a pas que du bon

Autrefois, il fallait se contenter de molécules qui semblent aujourd'hui bien dépassées. Selon ses goûts ent envies, on avait les produits issus du cannabis, les opiacés, la cocaïne, le LSD, quelques alcaloïdes tirés de champignons et, pour les moins inventifs, l'alcool, bien sûr. La donne a changé et depuis une dizaine d'années, nous autres drogués du quotidien avons bien de quoi nous amuser avec ce que l'on appelle les NPS ou NDS. Chaque année, de nouveaux produits nous sont offerts pour satisfaire notre besoin légitime d'aller explorer des horizons nouveaux, franchir de nouvelles portes vers des mondes parallèles ou plus ou moins orthogonaux, élargir nos terrains de jeu et pousser toujours plus loin les limites de nos perception au-delà d'un "réel" bien trop fade.
La curiosité et l'ennui font que j'expérimente tout ce qui passe à portée de clic et je vois non seulement des éléphants roses (ce qui est bien trop commun) mais aussi des licornes multicolores, des univers mouvants, des kaléidoscopes envoûtants et bien d'autres merveilles insoupçonnées. On trouve tous ces produits à portée de clic sur le "Dark Web" (voire sur le "Deep web" mais je n'y vais pas, c'est pour les novices.) pour une poignée de bitcoins. C'est hyper simple, ça ne coûte pas grand chose, c'est cool.
Les pouvoirs publics et leurs complices instillent le doute dans les esprits et prétendent que ces drogues peuvent être dangereuses. Foutaises ! Moi qui vous parle, je me drogue depuis plus de trente ans et je ne m'en porte pas plus mal. Même, je pète le feu, j'ai une pêche d'enfer. Si ces politiques dénigrent les drogues non légales, c'est seulement parce qu'elles échappent à l'impôt. Pas de TVA, pas de taxe dispendieuse. C'est du marché parallèle, du commerce équitable.
C'était un matin et je venais d'avaler mon petit cocktail santé du matin. Une pilule pour éveiller les sens, un cachet pour avoir le sourire, une gélule pour me sentir invincible, une capsule pour développer l'imagination, un peu de poudre pour ne plus souffrir du froid ou du chaud, quelques gouttes pour n'avoir ni faim ni soif et c'était parti pour une journée intense et créative comme je les aime. J'avalais tout ça avec un bon bol de café et plein d'allant commençait bientôt à laisser s'exprimer ma folie créatrice. Je sentais le génie pointer en moi, j'étais brillant et percutant, l'un des meilleurs parmi les plus grands, le cerveau en ébullition, les sens aux aguets, l'intelligence à l'état brut, un concentré d'humour mordant. Je me sentais pleinement moi.
J'avais le porte-mine bien en main flottant à la surface d'une feuille de papier d'une blancheur virginale et d'une beauté infinie lorsque j'ai eu une vision. Et cela ne m'était pas arrivé avec autant de force depuis mes quinze ans, la première fois que je m'étais fait un shoot héroïne-cocaïne-caféine avant d'aller en cours. Je m'en souviens bien, j'avais eu la vision que la prof de science naturelle était une créature d'une beauté insolente avec des jambes d'une longueur inouïe[1], une chevelure d'un blond à faire chavirer un champ de blés, une poitrine comme jamais un adolescent nostalgique de ses enfantines tétées n'oserait rêver, des yeux parfaitement dessinés et au nombre de deux et des postures aguicheuses propres à faire dresser les sexes parmi les moins vigoureux.
Donc, j'étais, comme ce matin, bien chargé de drogues fabuleuses et je dessinais des trucs géniaux quand, d'un seul coup, un des volets de la fenêtre que je laisse habituellement presque clos pour me cacher la misère du monde extérieur s'est ouvert par je ne sais quel mauvais coup du sort. Parce que, absorbé par l'exercice illustratif que seul un génie[2] peut produire avec tant d'aisance et de volupté, je ne m'attendais pas à ce que ce volet s'ouvre dans un petit grincement caractéristique, je levais les yeux vers la fenêtre. Et là, incroyable ! Une hallucination comme rarement j'en ai eu de toute ma longue vie d'heureux toxicomane ! Magnifique ! Grandiose ! Fabuleuse ! Tellement hallucinante, l'hallucination, que je me hâtais avec célérité vers l'appareil photo pour l'immortaliser sous forme numérique. Il y avait une chance sur quelques milliards pour qu'une hallucination puisse s'inscrire sous la forme de bits ordonnés sur une carte mémoire mais je suis béni des dieux et riche d'une foi à toute épreuve. Ce que j'ai fait et réussi là mériterait une communication à l'académie des sciences de Plougastel-Daoulas sinon celle de Buford (Wyoming - États Unis d'Amérique). C'est quasi du même niveau que de fixer les images mouvantes et fluctuantes d'un rêves pour se les projeter au réveil sur un grand écran en technicolor avec du son Dolby Surround 5.1. Enfin vous voyez le genre, quoi.
Cette hallucination, c'était deux enfants énormes, gigantesques, qui regardaient par-dessus les toits. Deux enfants à faire baver des prêtres pédophiles, deux enfants très beaux, comme issus d'un casting sévère et rigoureux. Deux enfants rieurs aux yeux et cheveux clairs, deux enfants à qui on donnerait le bon dieu sans confession. Et ces deux enfants comme il n'en existe pas dans la vraie vie, ces deux enfants comme retouchés dans Photoshop étaient là à observer de leurs grands yeux fixes un point que je ne pouvais percevoir moi depuis chez moi.
J'ai eu le temps de faire deux photos et puis il y a eu un bruit, un grondement sourd, un sifflement d'air que l'on expulse avec vigueur et détermination. J'ai vu ces deux enfants se mouvoir légèrement, tressaillir imperceptiblement, glisser vers la gauche tout doucement. M'avaient-il aperçu, ces enfants si mignons ? J'ai cru un moment que nous allions entrer en communication eux et moi, qu'ils étaient les envoyés d'une puissance d'un autre monde venus en paix me désigner comme le messie qui allait avoir le devoir de colporter la bonne nouvelle. Je ne m'étonnais guère que l'on ait pu me choisir moi, être exceptionnel s'il en est. C'était somme toute assez logique. J'aurais plutôt mal pris que l'on vous choisît vous, êtres informes et d'une banalité affligeante. Non, bien sûr ! Il fallait que ce soit moi ou, à la rigueur, un autre être d'exception comme Emmanuel Macron qui aurait été un bon choix aussi mais qui ne prend pas les mêmes drogues.
Ils avaient bougé, les enfants. Et, à mon grand désespoir, ils ne s'arrêtaient pas pour discuter ou me confier une mission. Non. Il s'en allèrent, disparurent, tracèrent leur route. Et c'est à cet instant que j'ai arrêté de croire que l'on allait pouvoir sauver le monde et son humanité et ses insectes et ses oiseaux et la vie des plantes et des eucaryotes. C'en était fini de l'utopie, c'était bel et bien foutu et c'était désespérant et déprimant. C'est là aussi que j'ai compris que ces putains de drogues que j'achetais dans les tréfonds des Internet n'étaient que du glucose et de la farine de caroube. Je m'étais bien fait avoir. Que cela serve de leçons aux générations futures si jamais elles existent un jour. Et afin que mon message soit entendu et que vous ne soyez pas enclins à mettre en doute mes dires, je vous montre une photo de cet événement qui fera un peu date.

sales gosses

Notes

[1] quoi que je me demande à présent si l'on peut entendre une longueur

[2] rassurez-vous, ça ne vous arrivera jamais, sots que vous êtes

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