vendredi 24 octobre 2014

Quand lama fâché

Le 20 septembre dernier, je vous parlais de l'ouvrage de Philippe Goddin expliquant la genèse de l'album "Les 7 boules de cristal". Aujourd'hui, je vous présente la suite de cette étude intitulée "La Malédiction de Rascar Capac". L'auteur endosse le costume d'historien et nous plonge dans l'histoire de l'histoire. En route pour les Andes !

"Quand lama fâché, señor, lui toujours faire ainsi...". D'une manière générale, on ne peut pas dire que Hergé ait choisi l'humour dans ses aventures de Tintin, lui préférant l'aventure et le suspense. Toutefois, Hergé devait aimer rire et, à mon avis, c'est la raison pour laquelle il a créé des personnages hilarants qui sont autant de faire-valoir au héros bien trop sérieux et impliqué dans ses aventures. Les deux Dupondt, Tryphon Tournesol, Bianca Castafiore, l'insupportable Séraphin Lampion et, bien entendu, le capitaine Archibald Haddock lui-même. Cette explication sur l'attitude du lama cracheur est donnée par un jeune Péruvien au début de l'album, peu après que Tintin et Haddock ont atterri en Amérique Latine.
Tandis que l'album précédent se termine sur un fond de fin de deuxième guerre mondiale et d'accusations de collaboration, Hergé ayant publié ses planches dans le quotidien "le Soir" dirigé par les occupants allemands, "le Temple du Soleil" va être publié dans le tout nouveau "Journal de Tintin". Parce que la première partie de cette histoire n'a pas encore été éditée en album et que tout le monde n'a pas lu les planches des 7 boules de cristal dans le journal durant la guerre, Hergé va débuter la deuxième partie en résumant à grands traits le contenu de la première partie. Ces premières planches seront bien évidemment absentes de l'album qui sera édité par Casterman par la suite. La lecture de l'ouvrage composé par Philippe Goddin a donc pour premier intérêt de nous montrer ces premières planches inconnues de celles et ceux qui n'ont pas l'âge d'avoir pu lire les premiers numéros du Journal de Tintin. Et ce n'est pas là le seul intérêt que l'on peut trouver dans cette étude historique.

La malédiction de Rascar Capac
La création du Journal de Tintin prive Hergé d'un précieux collaborateur. E.P. Jacobs décide de voler de ses propres ailes et de faire vivre ses Blake et Mortimer. D'un autre côté, Hergé est bien occupé à composer l'album des 7 Boules de Cristal qui va paraître. Si l'on ajoute à cela la lourde blessure que ressent Hergé suite aux accusations de collaboration avec les nazis et la dépression qui s'ensuit, on comprend que la réalisation de ce deuxième épisode de l'aventure avec les Incas va prendre du temps. La pré-publication du Temple du Soleil va s'étaler du 26 septembre 1946 au 22 avril 1948 à un rythme hebdomadaire et avec des périodes de ralentissement dans la production des planches qui conduira à un passage de trois à deux planches publiées chaque semaine.
Philippe Goddin puise dans la riche documentation de la Fondation Hergé pour nous faire découvrir les sources d'inspiration du dessinateur. Comme dans l'ouvrage précédent, le tintinophile plonge dans une phénoménale quantité d'informations plus ou moins passionnantes mais toujours intéressantes. Il nous fait comprendre les étapes de la création de l'album tout en nous éclairant sur la vie plus intime du créateur. Ainsi apprend-on le désir de Hergé de partir s'exiler en Amérique du Sud et le risque d'implosion du ménage. On savait Hergé submergé par la dépression durant une longue partie de sa vie et on pense en comprendre la source à la lecture des explications données par l'historien.

Plus que "Les 7 Boules de Cristal", "Le Temple du Soleil" est l'un de mes albums préférés des aventures de Tintin. Peut-être parce qu'il est celui qui m'a le plus fait voyager ? La découverte de ces paysages andins, de cette civilisation cachée fidèle à ses croyances, les mystères, la condamnation à mort de Tintin, Haddock et Tournesol, le suspense qui tient jusqu'au bout font que cet album me paraît être l'un de ceux qui marche le mieux. Je me souvient de ma rencontre avec cet album. Il m'a réellement tenu en haleine et j'ai eu du mal à le refermer. C'était chez une cousine.
Selon moi, la force de Hergé est de réussir à inscrire profondément les histoires dans la mémoire du lecteur. Je comprends tout à fait que l'on puisse ne pas aimer Tintin et Hergé. Je ne suis pas un inconditionnel de Tintin et Hergé. Il n'en reste pas moins que j'aime à me replonger dans ces aventures et que je prends plaisir à les redécouvrir. Je l'ai déjà dit, je n'aime pas les premières aventures de Tintin. Le premier qui me plaise vraiment est, je pense, "Le Lotus Bleu". Par la suite, il en est quelques uns que je considère comme mineurs et d'autres qui me rendent réellement enthousiaste. Ce "Temple du Soleil" est de ceux-ci et je pense qu'il n'est pas étonnant que Philippe Goddin ait commencé par ces deux albums pour nous expliquer d'une façon aussi poussée le monde de Hergé.

La malédiction de Rascar Capac
Bien qu'il soit sans doute Tintinolâtre encore plus que Tintinophile, l'auteur, Philippe Goddin, ne s'interdit pas de lâcher ses flèches contre Hergé et de mettre le doigt sur des erreurs, des invraisemblances, des approximations. Il les explique, les excuse souvent. Hergé ne connaissait pas l'Amérique Latine, il n'y avait jamais posé les pieds, et devait faire avec la maigre documentation à sa disposition. Qu'importe ! L'histoire fonctionne et je continue et continuerai à la lire avec mes yeux d'enfant, comme dans la petite chambre de la cousine.

samedi 20 septembre 2014

Les boules de Tintin

La tintinophilie est une curieuse maladie qui, le plus souvent, vous tombe dessus dans l'enfance et dont vous avez le plus grand mal à guérir. En plus d'être chronique, cette maladie est très contagieuse. Je viens de terminer la passionnante lecture de "la Malédiction de Rascar Pacac", ouvrage de Philippe Goddin qui retrace la genèse de l'album "les 7 boules de cristal" en l'expliquant, en le mettant dans le contexte de l'époque, en parlant de Hergé et de sa collaboration avec Edgar P Jacobs.

On aura beau dire ce que l'on voudra, Hergé et son héros principal, Tintin, sont des socles indéboulonnables de la bande dessinée. On peut ne pas aimer ou prétendre ne pas aimer, on ne peut pas nier que l'œuvre de Hergé est un pan majeur de cette forme de narration.
Il est couramment admis que l'on peut mettre à part les trois premiers albums de Tintin. Dans le premier, Hergé faisait sans doute preuve de trop d'anti communisme, dans le deuxième album, il était certainement trop colonialiste. Pour le troisième, celui où Tintin part combattre la maffia aux Etats-Unis d'Amérique, on notera probablement qu'il donne une vision peu compatible avec la "bien pensance" de rigueur depuis bien des années, notamment dans sa description des indiens.
Il y a des tintinophiles, il y a aussi des tintinophobes. On a souvent reproché à Hergé d'avoir représenté les méchants sous des traits caricaturaux trop marqués. De fait, il est bien difficile de prendre la défense de Hergé sur la question du racisme. On lui a aussi fait le procès de sa position vis-à-vis de l'occupant allemand durant la dernière guerre mondiale. Hergé a continué à collaborer avec le journal qui publiait ses planches alors que ce titre était tombé sous le contrôle des nazis. De fait aussi, dans les différents albums qui conduisent Tintin hors d'Europe, on ne peut pas ne pas constater des propos très douteux. On a beaucoup écrit sur Hergé et mon avis est que le personnage n'était pas au-dessus de tout soupçon. Ceci dit, il nous a laissé quelques belles histoires dont celle qui nous occupe aujourd'hui, parue en deux albums. "Les 7 boules de cristal", donc, suivi de "Le temple du soleil".
"Les 7 boules de cristal" est réalisé durant la guerre, sous occupation nazie. Avant d'être un album, il paraît sous la forme de planche de quelques cases quotidiennement ou presque dans le journal "Le Soir". L'ouvrage conçu par Philippe Goddin nous propose de découvrir cette version originale du récit avec beaucoup de détails, d'explications, de commentaires, de documentation. On aura intérêt de se munir le l'album et de lire les deux versions concomitamment afin de comparer. Evidemment, la version parue dans le journal est au trait. Pour la parution en album, les planches seront découpées et remontées, elles seront mises en couleur, le lettrage sera entièrement refait. Des parties seront abandonnées tandis que d'autres seront revues ou créées pour l'album. Ce qui est vraiment très intéressant, c'est de pouvoir se plonger dans la méthode de travail de Hergé. Par exemple, il mettait souvent Edgar P Jacobs à contribution pour croquer une posture ou une position.

La Malédiction de Rascar Capac - Philippe Goddin
Alors voilà, entre un Hergé qui se laisse aller à exprimer des idées antisémites, racistes, anti-bolchéviques, qui aurait collaboré avec les nazis[1] en travaillant pour le journal volé[2] et Tintin qui a tant fait voyager les jeunes et leur à fait découvrir l'Amérique du Sud comme le Tibet, les fonds sous-marins comme les cirques lunaires, qui a rencontré le Yéti et tant d'autres personnages, entre ce dessinateur qui est un homme avec ses faiblesses et ses parts d'ombre et les Dupondt, Tournesol, Haddock, la Castafioire et Séraphin Lampion, Rastapopoulos et Nestor, le bilan est, à mon avis, positif. Aujourd'hui, je ne saurais dire combien d'années après ma première rencontre avec Tintin, je prends toujours un vrai plaisir à lire certains albums.
On m'a communiqué alors que je suis en train d'écrire ce billet[3] un lien vers le site de France Culture qui permet d'écouter une série d'émissions consacrées à Hergé et Tintin.

Notes

[1] Mais il faut aussi reconnaître qu'il lui fallait travailler pour vivre.

[2] Selon les termes mêmes utilisés à l'époque.

[3] Le billet est écrit le vendredi 19 septembre.

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