Et les extra-terrestres !

Bernard Gaillard est l'un des précurseurs des fermes-auberges en Périgord. Il y a bien des décennies de cela, il a ouvert sa maison familiale à la clientèle qui vient de loin et en nombre pour un repas familial sans façon ou pour se régaler d'un menu typiquement périgourdin qui sait faire sa place au canard gras, aux champignons de saison et au vin local. Avec une faconde intarissable, l'hôte des lieux n'est pas réputé pour sa timidité et il n'est pas rare qu'il fasse une halte à votre table pour vous dire l'une ou l'autre de ses blagues préférées ou pour disserter de sujets étonnants. Par exemple, Bernard Gaillard peut vous en apprendre au sujet des origines de l'humanité.

La ferme-auberge du Grand-Coderc a sa réputation qui sort très largement des limites de la commune, du canton ou même du département. En pleine saison, il y a peu de chances d'avoir sa place à table si vous n'avez pas réservé longtemps à l'avance. La spécialité du Grand-Coderc, c'est avant tout le canard gras. Foie gras, magret farci au foie gras, cuisse confite de canard qu'accompagnent gaiement les pommes de terre sarladaises revenues, comme il se doit, dans la graisse de canard.
Si l'on va au Grand-Coderc, c'est sans doute pour y manger copieusement des plats qui fleurent bon le terroir mais c'est aussi à n'en pas douter pour la rencontre avec le maître des lieux, Bernard Gaillard. Bernard est attaché à son hameau comme une palourde à son rocher. Il prétend que sa famille est là depuis le XIe siècle. Seigneur dans son fief, Bernard considère le reste du monde comme étranger à son chez lui. Sûr de son bon droit, il parle haut et fort en ne prenant certainement pas la peine de travestir son discours de circonvolutions prudentes et enjôleuses. Non. Il est direct, brut de décoffrage. Il attend que vous vous installiez à table et, pour peu que votre tête lui revienne, s'assied parmi vous après qu'il a rempli les verres de son apéritif maison dont la recette secrète reste mal définie. Il a pris un verre et il se sert. Les premières plaisanteries grasses fusent. Bernard aime la joute plaisante. Il lance une pique, attend la réplique et prépare déjà la suivante. Si on le laisse parler, il n'hésite pas à balancer des énormités catastrophiques. Des grosses vannes indigestes qui penchent dangereusement vers le propos raciste, xénophobe, misogyne, graveleux. Rien ne l'arrête.

Bernard Gaillard
"L'homme est d'origine extra-terrestre". C'est ce qu'il a raconté aujourd'hui. Il se pose des questions existentielles, Bernard. Par exemple : "Comment se fait-il qu'il y ait des hommes blancs, des hommes noirs, des hommes jaunes, des hommes gris ?". Normalement, on se lève et on sort dès que l'on entend de pareils propos, non ? Sauf que Bernard a trouvé la parade. Il est devenu un personnage, une sorte de clown qui se permet tout. Pour lui, et le plus sérieusement du monde, l'homme a des origines extra-terrestres. Il vous sort ça comme ça, au débotté, entre deux verres de vin qu'il coupe de temps à autre d'un peu d'eau. Et il part sur le cas de Jésus Christ qui, selon lui, était un sacré queutard qui a eu plus de conquêtes que l'on en pourrait compter. Il vous réécrit des passages de la Bible de deux coups de langue en vous lançant un regard qui vous défie de le contredire. Roi en son domaine, il endosse aussi le rôle de bouffon de service.
Difficile de percer le fond du personnage. Pense-t-il réellement ce qu'il dit ou est-il dans un rôle bien rodé ? On ne sait jamais vraiment. Il y a sans aucun doute possible un fond de racisme vrai derrière tout ça. Les bons pieds de bon paysan bien trop ancrés dans le terroir empêchent la tête d'admettre qu'il puisse y avoir quoi que ce soit d'intéressant ailleurs.

Bernard Gaillard tel qu'en lui-même
Au Grand-Coderc, pas vraiment de menu. Vous êtes venu pour manger et vous mangerez ce que l'on vous apportera. Pour commencer, un potage paysan au pain et aux légumes amélioré avec de la graisse de canard. Aujourd'hui, cuisine de famille sans chichis. Côte de porc et pommes de terres sautées, fromages frais venus de Azerat, crêpes au sucre ou à la confiture maison, le tout accompagné d'un vin local qui ne mérite pas trop que l'on s'arrête sur lui. Le café est servi dans les verres en fin de service. C'est rustique.

Si l'on veut mieux, il faut prévenir et réserver. Là, oui, on aura le foie gras et le canard dans tous ses états et une crêpe flambée en dessert. La cuisine est simple et pas trop raffinée mais le produit est bon. J'ai déjà dit plus haut ce qu'il y avait à dire de l'ambiance. Ça peut rebuter, ça peut faire fuir. Je pense qu'il faut mettre de côté ses principes et approcher le personnage sous l'angle de la sociologie. C'est une expérience à vivre. Un peu comme si vous pouviez observer les mœurs du dernier des dinosaures. Qui après Bernard osera encore tenir des discours pareils ?
Bernard Gaillard
Le Grand-Coderc au quotidien, c'est aussi un restaurant ouvrier connu et réputé. On y vient parce que l'on sait y manger à satiété. Il faudra accepter les quolibets du maître des lieux mais si vous lui faites sentir qu'il vous ennuie ou que vous n'avez pas trop de temps, il saura vous laisser manger en paix. Il n'est pas bête, Bernard. Il sait bien que son humour tout personnel ne peut pas convenir à tous. Il y a quelques années, pour faire face au succès, une nouvelle salle a été ouverte pour accueillir plus de convives. La ferme-auberge semble être une affaire qui roule. Le cadre ne semble pas avoir fait l'objet d'une étude poussée. C'est un peu du n'importe quoi d'inspiration pseudo-rustique. J'ai toujours supposé que les éventuelles réflexions concernant le cadre, le service ou la carte n'ont eu pour seul cadre que de se rapprocher le plus possible du goût du patron. Et en gros, l'esprit de la ferme-auberge du Grand-Coderc c'est bien cela. Il faut prendre la chose comme elle est et il est hors de question d'envisager de faire changer quoi que ce soit à quoi que ce soit qui peut éventuellement se trouver dans la caboche de Bernard.
N'empêche que c'est une expérience d'immersion dans une certaine forme de l'esprit du Périgord qui peut valoir le coup d'être vécu.
Le Grand Coderc

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