Vivre dans le luxe sans honte

Avoir tant de temps que l'on peut jouer à le perdre, voilà ce qu'est le luxe extrême. Du temps, j'en ai encore, je ne sais pas combien. Je vis dans l'illusion d'être à la tête d'une ressource inépuisable de temps. Une masse de secondes, de minutes, d'heures, de jours, de mois. D'années, aussi, peut-être ?
Ce qui est curieux, c'est d'être heureux d'avoir du temps et, dans le même temps, de refuser que ce temps passe trop lentement. On est vite dispendieux avec son temps. On le dilapide, on veut qu'il passe sans que l'on s'en rende compte. On voudrait qu'il s'écoule comme tombant d'une poche trouée, d'une poche trouée sans fond. Nous voulons du temps et toujours plus de temps et nous ne souhaitons pas avoir conscience de ce temps. Alors, on le perd, on le dépense sans compter, on vit dans l'illusion qu'il est sans limite alors que, tout au fond de nous, nous nous le cachons, nous le savons compté. C'est pas un peu bizarre, ça ?
Il faudrait vivre le temps au présent, sans jamais se projeter, sans jamais rien espérer. Mais alors, nous ne ferions plus rien qui ne serait pas d'une nécessité immédiate. A moins qu'il ne nous faille nier le temps, ne plus y porter le moindre intérêt. Alors, une fois cette notion éteinte, nous pourrions vivre tout à la fois au présent et au futur. Nous ne considèrerions plus le temps comme une ressource inépuisable, nous gèrerions ce temps que comme un capital nécessaire en y puisant ce dont nous avons besoin, sans jamais avoir le sentiment ni d'en gagner ni d'en perdre. La preuve du temps, c'est la vie, en fin de compte.
On m'a demandé de faire des dessins. Je n'avais pas vraiment envie de les faire parce que les idées à illustrer ne me plaisaient pas plus que ça. J'ai même tenté de me saboter, j'ai presque incité mon client à reprendre sa commande. Mais bon, peut-être bien que l'on n'a pas trouvé d'autre dessinateur et on a continué à me harceler avec cette affaire de dessins à faire. J'ai tournicoté tout ça et puis j'ai fini par trouver une approche différente qui fait que je trouve un peu de plaisir à faire ce travail. Je pars de l'idée (faible) et j'ajoute mes trucs, mes obsessions habituelles. Je fais miennes ces idées, je les malaxe avec du jus de cervelle et je les recrache sur le papier. Ça prend du temps mais j'en ai et prendre du plaisir à grignoter sa cagnotte de temps, ce n'est pas désagréable. Il me reste encore quelques dessins à faire mais j'ai déjà envoyé ceux réalisés au client qui prétend que cela convient parfaitement. Alors, je vais encore prendre de mon temps pour cette commande aujourd'hui.

Que de temps perdu

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