Un bon coup de trike

Alors entendons-nous bien. En bon anarchiste je reconnais à quiconque le droit de faire ce que bon lui semble et je milite pour toujours plus de liberté. Ceci ne m'empêche pas de pouvoir avoir mon avis sur les idées des autres et, le cas échéant, de prendre la liberté de ne pas les partager.

J'étais à Agris pour les motos qui y étaient exposées. Il y avait de belles motos anciennes et d'autres neuves. Il y avait des motos françaises, européennes, indiennes, américaines, allemandes, anglaises et japonaises. Il y avait aussi des espagnoles et des italiennes. C'était très ouvert et c'était très bien ainsi. A côté des motos et des side-cars, il y avait aussi des quads et des Can-Am, ces drôles de machines à trois roues qu'il me plairait d'essayer histoire de voir.
Si, par goût personnel, j'étais plus attiré par les plus anciennes des motos présentes, j'ai tout de même jeté un œil aux dernières productions mondiales exposées. J'avoue avoir été impressionné par la Kawasaki H2R dont je parlais récemment et moins par les dernières Royal Enfield qu'il me semblait trop connaître. Etait aussi présente une 650 CX Turbo Honda que je vous présenterai un jour prochain. De tout cela, rien ne m'a vraiment déplu jusqu'à ce que je tombe sur le véhicule dont il va être question aujourd'hui. Là, oui, j'ai failli faire un malaise. Pour que vous compreniez, je vous montre la photo tout de suite.

trike
Hein ? Tout de même, non ? Bon. J'en reviens à ce que je racontais en préambule. Il faut préserver tant que faire se peut la liberté de faire ce que l'on veut et, si l'on peut ne pas aimer, il faut reconnaître à chacun le droit inaliénable au manque de goût élémentaire voire le droit au mauvais goût assumé. Après tout, nous sommes tous à un moment ou à un autre une injure au bon goût. Je connais quelques personnes qui, si la laideur était punie, ne pourraient pas sortir à visage découvert. Tout le monde n'a pas la chance d'être beau.

Mais revenons à nos oignons. De ce que j'en sais, le trike est né aux Etats-Unis d'Amérique entre la fin de la seconde guerre mondiale et le mouvement hippie. J'ai lu quelque part qu'à l'origine, il y aurait eu d'anciens militaires blessés au combat qui ne pouvaient plus pratiquer la motocyclette soit parce qu'ils étaient paralysés des membres inférieurs soit parce qu'ils avaient perdu une jambe ou deux. Alors, dans un premier temps, ceux-ci se seraient intéressés aux véhicules du genre servicar de chez Harley-Davidson. Le servicar, c'est un cadre de moto avec son moteur pour la partie avant et une caisse, un pont, un essieu et deux roues pour la partie arrière. A l'origine, il s'agit d'un véhicule utilitaire pour les administrations. Entre la fin des années 40 et le début des années 60, certains motards ont commencé à transformer leur machine et sont nés les choppers et autres motos "custom". Du côté des trikes, c'est tout naturellement que l'idée est venue de prendre une partie arrière de VolksWagen avec son moteur et son essieu et de lui greffer une fourche de moto. Et à ce stade, honnêtement, je trouve tout cela plutôt sympathique. Il faut dire que j'ai une appétence particulière pour les véhicules étranges et peu communs. Et puis, à l'époque où j'ai vu les premières photos de ces engins, ça disait l'Amérique, les grands espaces, le flower power et la bonne musique. C'était un peu de Easy Rider et de cette idée de liberté et de jeunesse insouciante et ça me plaisait.
En France, on ne voyait pas ces machines. En matière de trois roues, hormis les side-cars, les triporteurs Vespa ou les tracteurs FAR, macache. Et ces engins n'avaient pas un caractère très folichon. Les side-cars que l'on pouvait voir étaient bien souvent sur une base de BMW noire et on n'en voyait pas tant que ça. Il y avait aussi quelques 250 MZ ou quelques Moto Guzzi. Le tout était fort laid.
Je ne saurais dire quand mais le fait est que l'on a commencé à voir rouler quelques trikes "modernes" en France. Au début, il y avait une astuce pour être en règle. Les véhicules n'étant pas homologués dans notre beau pays, il fallait rejoindre une association qui était propriétaire (du moins sur le papier) de la machine et qui la louait. Du coup, on pouvait rouler sur les routes de France en plaque allemande en toute légalité.
Et puis, pour des raisons d'uniformisation européenne, la France a dû accepter que ces véhicules soient vendus chez nous. On a commencé à voir des trikes avec des moteurs Renault ou d'autres trucs du genre. Du point de vue du style proprement dit, on n'a pas vraiment cherché loin. On en est resté à une fourche longue comme un jour sans pain, des pneumatiques très larges pour l'arrière et une profusion de chromes, le tout assemblé n'importe comment. Du coup, souvent, c'est moche. Pourtant, je suis certain qu'il y aurait quelque chose à faire de rigolo avec le concept.
Et donc, les véhicules du genre que j'ai pu croiser ne m'ont jamais intéressé. Mais jusqu'à peu, je n'avais jamais vu quoi que ce soit qui soit un pareil concentré d'horreurs et de laideur. Passons encore sur l'aspect de base. Le propriétaire n'y est pour rien. C'est l'industriel qu'il faudrait mettre au pilori. Admettons encore pour la peinture. Je ne l'aime pas du tout mais on va dire qu'il y a du travail. Arrêtons-nous plutôt aux accessoires que cette personne a ajouté pour obtenir un véhicule à son image. Je ne sais pas si cette perversion a un nom et si elle est connue et traitée mais je serais pour que l'on puisse punir ces personnes. Les punir ou les guérir, bien sûr ! Je ne suis pas un monstre. Je reste persuadé que si l'on enlevait la partie malade du cerveau qui conduit à de semblables comportements, le malade s'en porterait mieux. Et nous aussi !
Donc, que voyons-nous ? Dès l'avant, nous sommes frappés par l'écusson Ferrari placé judicieusement entre les flammes peintes sur le petit saute-vent. Ce n'est pas mon cas du tout mais l'on peut comprendre que l'on soit attiré par ces bagnoles ritales. C'est assez laid, c'est très tape-à-l'œil, mais ça a pour elles d'avoir un moteur assez noble. Le souci, c'est que, dans le cas présent, nous avons du mal à croire que l'engin soit un véritable produit de chez Ferrari. Enfin peut-être pour des personnes un peu crédules, je ne sais pas. Ça reviendrait un peu à mettre le logo Ducati sur une Sanglas ou celui de Norton sur une MZ.
Les drapeaux américains, à présent. Le rêve américain du fils d'agriculteur charentais qui n'est jamais allé beaucoup plus loin que les Deux Sévres ! Que les drapeaux soient fabriqués en Chine, qu'il n'y ait rien d'américain dans cet assemblage gerbant, que même les santiags en caoutchouc soient dramatiquement françaises, cela ne dérange pas notre amoureux de la Californie et du désert du Nevada. Il vit dans son monde fait de John Wayne, d'indiens et de Johnny Hallyday.
Un grand guidon, de jolis top-cases judicieusement placés de part et d'autre, des belles antennes et un extincteur récupéré pour faire croire à une installation du genre "nitrous oxyde" capable de propulser la machine à des vitesses interdites. On n'a aucun risque d'approcher le bon goût.
Il reste les publicités auto-collantes distribuées avec amour un peu partout. Tout de suite, ça vous donne un air de machine de course indéniable. Tout est là pour que l'on soit sûr que personne ne viendra vous voler votre véhicule !

Et alors, la question que je me suis posée, c'est de savoir si j'oserais rouler avec ça. Sincèrement, je préfèrerais encore une anonyme Dacia grise. Je n'ai pas vu le propriétaire et c'est tant mieux. J'aurais peut-être dû discuter un peu avec lui et j'aurais sans doute été obligé de lui mentir pour ne pas le blesser. Certainement que j'aurais gardé une prudente réserve et aurais évité de livrer le fond de ma pensée.
Je pense, et cela me fait de la peine, que certaines personnes méritent que je perde mon temps à les haïr pour ce qu'elles sont et représentent.

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