Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (40)

Vous en voulez, de l'improbable, de l'incroyable, de l'incrédible ? En voilà !

A moins de trois minutes du port, le sous-marin donne des signes de faiblesses. La lumière fournie par les générateurs embarqués baisse d'intensité et les moteurs s'éteignent dans un ronronnement défaillant. Aux commandes, Östäl et le docteur Gemenle tentent d'agir sur les instruments, leviers, boutons, interrupteurs et manettes qu'ils ont à leur disposition, ils cherchent à puiser dans les dernières réserves d'énergie mais rien à faire, le sous-marin n'en peut plus. Il finit par s'éteindre complètement, entre deux eaux. Il commence à prendre du gîte. On ne peut plus jouer sur les ballasts et, plus grave, on ne peut plus jouer contre le courant. Dans le noir total, il y a d'abord des cris horrifiés. Rapidement, c'est un silence glacial qui prend le dessus.

Imperceptiblement, on sent le sous-marin descendre dans les profondeurs. Le chenal est peu profond à cet endroit. En moins de temps qu'il n'en faut pour que l'on puisse commencer à le craindre, le submersible cogne contre le fond de la mer. Il penche légèrement sur son flanc gauche.

Le docteur Gemenle fait un rapide tour d'horizon. Selon lui, c'est la panne sèche. Plus de carburant. Östäl fait remarquer que le plein de jus de moule et de calvados a été fait peu avant. C'est là que tous comprennent. Les gendarmes ! Les gendarmes qui ont bu la réserve de calvados ! Malédiction !

Chapraud et Chapraut arguent d'une seule voix qu'ils n'ont pas bu tant que ça et que, de surcroît, ils n'ont pas été les seuls à boire le calvados. Ils jurent leurs grands dieux qu'ils n'ont pas touché le jus de moule. Sur ce point, tout le monde semble d'accord pour les croire. Quoi qu'il en soit, si l'origine de la panne semble désormais connue, il n'en reste pas moins dramatiquement vrai que la panne est là et que le sous-marin gît sur le flanc et sur le fond sous-marin.

Gaëlle demande s'il n'est pas envisageable de sortir du sous-marin et de regagner la surface en apnée. Le docteur Gemenle explique que bien que la mer ne soit pas très profonde à cet endroit, il est illusoire de penser pouvoir rejoindre la surface de cette façon et surtout en restant en vie. Roland laisse la place au défaitisme et propose de se laisser mourir. Robert regimbe un peu et prétend qu'il vaut mieux chercher une solution pour s'en sortir. Il est suivi par Etzelle qui n'est pas intéressée par la perspective de mourir dans une boîte de conserve qui pue le jus de moule fermenté. Les gendarmes sont penauds et n'osent pas prendre part à la discussion. Östäl suggère que l'on utilise l'orgue du Nautilus pour s'accompagner dans un dernier "plus près de toi mon dieu" interprété par les occupants du sous-marin échoué. Il n'y a que Alice qui soit tranquille et sereine. Et pour cause ! En bonne Atlante, elle est pourvue de branchies qui lui permettent de respirer sous l'eau. Pour elle, la situation ne revêt aucune dimension dramatique. Elle sait qu'elle s'en tirera.

Cette certitude s'accompagne d'un cas de conscience. Il va lui falloir choisir entre l'attente de la mort de ses compagnons d'infortune pour sortir du sous-marin et un départ immédiat qui aura pour conséquence fâcheuse de provoquer la mort certaine de ces mêmes compagnons. Pour le moment, elle ne parle pas. Elle réfléchit, Alice.

Roland à un sursaut de volonté. Il propose que l'on cherche les bouteilles vidées par les Chapraudt et que l'on s'en servent comme réserves d'air pour accompagner la remontée vers la surface. Robert dit que c'est une bonne idée. Conforté par ce soutien, Roland explique que les bouteilles fixées à la ceinture agiraient aussi comme des bouées. Etzelle propose que l'on cherche le maximum de bouteilles vides en y allant à tâtons. C'est Östäl qui stoppe l'enthousiasme des naufragés en rappelant une évidence qui est qu'il faudra ouvrir les portes du Nautilus pour pouvoir sortir et que cela aura pour effet de créer une telle surpression que personne n'en réchappera. Le défaitisme renaît dans les rangs.

Gaëlle a une idée. Ne pourrait-on pas ouvrir les gendarmes et s'emparer de leurs viscères pour en exprimer par pressage suffisamment de calvados pour faire redémarrer la machine ? Un débat suit entre les pour et les contres. Si le Docteur Gemenle assure que c'est une bonne idée réjouissante qu'il faut tenter, ce n'est pas l'avis des gendarmes qui protestent avec véhémence. Ils se sont cachés quelque part vers l'arrière du Nautilus et espèrent que l'on ne mettra pas la main sur eux.

Gaëlle suggère que l'on pourrait demander aux pandores de pisser et que, avec un peu de chance, l'urine contiendrait encore assez de calvados pour remettre les machines en route. Deux voix venues du fond du Nautilus affirment que l'on n'a pas envie de pisser. On tente une négociation mais les gendarmes restent intraitables, effrayés à l'idée que l'on puisse porter atteinte à leur intégrité physique pour presser leurs viscères imprégnées de jus de pomme distillé et ne croyant pas un instant à cette histoire de prélèvement d'urine qu'ils prennent pour une ruse.

Brisant le silence pesant, une voix se fait entendre de là où l'on n'en attendait pas. C'est Colette qui parle. Elle dit qu'il faut pédaler. Pédaler ? L'exclamation interrogative s'élève de toutes les voix présentes ou peu s'en faut. Pédaler ? Comment cela, pédaler ? Colette explique que si on la détachait de ses liens qui la font atrocement souffrir, elle expliquerait comment utiliser le système de secours du Nautilus qui permet, à grands coups redoublés de mollets, de se sortir de cette inconfortable situation d'échouage au fond de la Manche. Les oreilles se font attentives et la décision de libérer Colette est vite prise. En se cognant, en trébuchant, en pestant, Roland et Robert se dirige vers la voix de Colette afin de la libérer. Ils lui font promettre de ne pas tenter un coup fourré. Colette ajoute qu'elle est dans la même situation que les autres naufragés et qu'elle ne souhaite pas mourir là non plus. L'argument porte. Les liens sautent.

Alors, Colette cherche son chemin vers le poste de pilotage et se lance dans la recherche du levier rouge qui permet de libérer les pédaliers de secours. Elle agit sur un levier qui provoque une sorte de borborygme. Elle s'excuse et le repousse avant de se saisir d'un autre levier qui refuse de bouger. Elle passe à une autre commande. Elle le pousse, elle le tire, il ne se passe rien. Les minutes passent. Colette jure et s'agace. Elle déclare ne pas comprendre que personne n'ait une allumette, un briquet, une lampe de poche, quelque chose qui fasse de la lumière. Du fond du Nautilus, les Chapraudt annoncent détenir par devant eux allumettes, briquets et lampes de poche. On leur demande pourquoi ils ne l'ont pas dit plus tôt ; ils répondent que l'on ne leur avait jamais demandé jusque là. Ils sont traités d'idiots et de crétins et on va jusqu'à eux pour leur prendre leurs lampes de poche. Enfin, on a de la lumière ! Les gendarmes demandent que l'on ne vide pas les piles qu'ils ont payé de leur poche. On les traite de crétins une fois encore.

Dans la lueur des lampes de poche, Colette s'y retrouve mieux dans la panoplie de commandes à sa disposition. Elle trouve rapidement le levier qu'elle cherchait. Elle le tire et le dispositif de secours apparaît dans une farandole d'engrenages et de chaînes. Dans un bel alignement, surgis du plancher du Nautilus, une succession de pédaliers et de selles. Six places. Il n'y a plus qu'à pédaler. Östäl annonce qu'il est le plus à même de tenir les commandes. Gaëlle et Etzelle prétendent qu'elles ont passé l'âge de la bicyclette. Alice, penaude, avoue ne pas savoir faire du vélo. Les gendarmes ne tiennent pas à pédaler non plus mais là, on ne leur demande pas leur avis. On va les chercher sans ménagement et on les installe sur les selles. Roland et Robert en prennent deux. Le docteur Gemenle et Colette s'installent sur les deux dernières. Et voilà notre petit mondre, la tête baissée, qui donne du mollet. Et ça pédale, et ça pédale ! Östäl les accompagne dans leur effort d'une chanson de chez lui qui raconte les héros revenus victorieux de la guerre.

On veut y croire, on veut s'en sortir, on ne veut pas mourir au fond de l'eau. On pédale de bon cœur et de toutes ses forces. Et peu à peu, on semble ressentir une légère et fugace vibration. Le Nautilus se réveille ! Ce frémissement subtil donne de l'allant et on pédale de plus belle. L'ascension du Ventoux, c'est de la gnognote à côté de ça. De la roupie de sansonnet, de la pure rigolade. Les gendarmes suent d'abondance et crachent leurs poumons. La tête dans le guidon, Colette, Robert, Roland et le docteur Gemenle soufflent en cadence. C'est beau comme un Paris-Roubaix. Il ne manque plus que le commentateur sportif pour que le tableau soit parfait.

Mais oui ! Le résultat est au rendez-vous et tous ses efforts réunis sont bientôt couronnés de succès. Déjà le Nautilus s'est redressé. Bientôt, on le sent flotter de nouveau. Östäl, la voix éperdue de remerciement et d'émotion annonce que l'on remonte vers la surface. La libération est pour dans pas longtemps. D'ici peu, on ouvrira les écoutilles et l'on prendra une bonne goulée d'air frais, parole d'Östäl. Sous les applaudissements de Gaëlle et Etzelle, nos compétiteurs ne rechignent pas à la tâche. Ils se sentent être les héros du jour. La vie de tous sont entre leurs cuisses.

En pleine extase, Östäl annonce que tout donne à penser que la fin du calvaire approche. Déjà, s'il en croit les instruments de bord, on se trouve juste à quelques mètres de la surface ! C'est la victoire à portée de main. Il jubile, Östäl, il exulte. Il encourage la troupe d'une nouvelle chanson entraînante glorifiant le héros et le courage. Si Chapraud ose se plaindre d'une douleur au fondement, c'est à voix basse et à destination de Chapraut qui répond qu'il a fichtrement mal au cul.

Un dernier effort et le Nautilus surgit des profondeurs humides et salines. D'un bond, le géant borgne tourne le volant de la trappe donnant sur l'extérieur. Il annonce que l'on peut arrêter de pédaler, que la situation est sous contrôle et que l'on ne risque plus rien. Il ajoute que l'on est sauvé. A bord du Nautilus, ce ne sont qu'embrassades et congratulations accompagnés de larmes de joie et de signes d'amitié. Seule Alice reste silencieuse à la liesse. Elle s'est calée dans le fond du sous-marin et attend. Elle sait ce qui attend ses compagnons, elle. Les autres ne vont pas tarder à le savoir à leur tour.

Östäl gravit les échelons et passe la tête à l'extérieur. Il se pétrifie. Il se met à trembler. Il prend peur, Östäl. Et alors, il redescend et il a pâli, Östäl. Une sueur froide et acide coule de son front. Les autres comprennent que quelque chose ne va pas comme on l'aurait souhaité. Roland se précipite sur l'échelle, grimpe et redescend à toute vitesse, blanc comme un linge. Il raconte ce qu'il vient de voir et ce qu'il vient de voir est confirmé par Östäl qui, l'œil fou, fait oui de la tête sans s'arrêter.

Là haut, dehors, il y a des animaux préhistoriques hauts d'au moins vingt mètres qui n'ont pas l'air faux et pas vraiment de bonne humeur. Des brontosaures, des diplodocus, des stégosaures et des tyrannosaures de chair et d'os. Et ça, c'est signe qu'il se passe des choses pas normales, ajoute Roland.

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