Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (29)

Où en sommes-nous ? Dans l'épisode précédent nous assistions quelque peu éberlués à un carnage et à la concrétisation d'amours homosexuelles qui faisaient chaud au cœur. Quelques méchants étaient passés de vie à trépas sans que l'on songe une minute à les regretter ; Roland et Robert, Alice et Gaëlle s'apprêtaient à convoler en justes noces et tout semblait nous indiquer que nous nous dirigions vers une issue somme toute heureuse. Fin heureuse ? Fin ? Que nenni ! Liaan prend le relai et nous livre son authentique version des faits ! Le feuilleton n'est pas mort, vive le feuilleton !

Chez Kermitt, boulanger à la retraite, avec les brigadiers Chapraud et Chapraut.

- Mais, au fait, brigadier Chapraud ? Si nous allions voir l'endroit d'où le présumé coupable a perpétré son forfait ? demanda le brigadier Chapraut.

- Bonne initiative, brigadier Chapraut, Monsieur Kermitt, pouvez vous nous mener sur le site du forfait éventuel ?

- Bien sûr, Messieurs de la Maréchaussée. répondit Kermitt, Suivez-moi.

L'air frais de la nuit leur éclaircit un peu les idées. La chouette hulula une nouvelle fois. Arrivé devant le hangar profané par Günther, le brigadier Chapraut demanda encore :

- Vous avez plusieurs motocyclettes dans cette remise, M. Kermitt ?

- Certes, j'en avais quatre, de bécanes, d'ailleurs vous allez les voir.

Les deux pandores pénétrèrent dans le hangar, invités par Kermitt qui s'effaça pour les laisser entrer les premiers, Kermitt fit fonctionner l'éclairage et l'on pu voir les trois bâches recouvrant les motos restantes, dont seule la BSA était restée entièrement visible.

- Il a dû vouloir me faucher la BSA d'abord, car c'est la première qu'il a pu voir, le Fridolin ! dit Kermitt.

- Fichtre ! lança le brigadier Chapraut, une B33, une 500 centimètres-cube, belle machine, ma foi !

- Hé, brigadier Chapraut, vous vous y connaissez en matière de motocycles ? demanda le brigadier Chapraud.

- Oui, c'est bien une B33 continua Kermitt, il n'y a pas que des ignares chez les cognes !

- Attention, Môssieur Kermitt, attention à l'injure, j'ai toujours sur moi mon carnet à souche !

- Oh, rétorqua Kermitt, si on peut pu émettre une opinion, on est en République, non ?

- Il est vrai que je m'y connais un peu, coupa le brigadier Chapraut, je lisais Moto Revue tous les samedis, le magazine des motocyclettes depuis 1913 !

- Depuis 1913, vous lisiez cette revue ? demanda, perfide, le brigadier Chapraud, je ne vous voyais pas si âgé, brigadier Chapraut !

- Non, ignorant ! C'est l'année de la création de Moto Revue, rétorqua le brigadier Chapraut.

- Attention, brigadier, ce n'est pas que vous êtes hiérarchiquement mon égal qu'il faut me traiter en inférieur !

Kermitt s'amusait de ces piques lancées par les 2 Pandores.

- Ah ? Cela vous fait rigoler, M. Kermitt ?

Le brigadier Chapraut, passionné de motocyclettes continua :

- J'avais toujours voulu passer dans la Brigade Motocycliste, mais j'ai échoué à tous les examens, sauf celui d'urine. Oui, vous pouvez rigoler.

- Et ces autres deux-roues ?

Kermitt souleva la bâche qui recouvrait une NSU Max 250 et une DKW RT 350.

- Deux autres motos allemandes, vous avez bon goût, M.Kermitt, lança doctement le brigadier Chapraut, si je puis me permettre, avec une BMW R51, vous aviez là la quintessence de la belle ouvrage en matière de motocyclettes !

- Bon, bon, nous ne sommes pas là pour juger la qualité de ces deux roues motorisés, mais pour établir un rapport circonstancié de ce vol curieux, tempéra le brigadier Chapraud.

- Mais ces motos sont totalement en règle ! précisa Kermitt.

- Cela ne nous regarde pas , ces motocycles ne sont pas sur la voie publique !

Pendant que le brigadier Chapraud parlait, Kermitt observait le brigadier Chapraut qui essayait de démarrer la moto anglaise.

- Si vous y arrivez, Gendarme, je vous paie une fillette de Calvados ! Cette chiotte m'en a fait voir et des retours de kick, et des sautes d'allumage !

Tel un motocycliste de "l'équipée sauvage", le brigadier Chapraut était debout sur le kick-starter de la BSA, et soudain, un bruit énorme suivi de pétarades surgis dans la remise, suivi d'une fumée âcre qui emplit le local.

- Nom de Dieu ! brigadier Chapraut, vous allez arrêter vos singeries ?

Mais les paroles du brigadier Chapraud se perdirent dans le grondement du tuyau d'échappement, et soudain, homme et machine décollèrent littéralement de quelques mètres, les faisant choir l'instant d'après, dans un silence surprenant.

- Ça, c'est l'embrayage qui reste collé, vous avez voulu enclencher une vitesse, Gendarme ? demanda Kermitt. Penaud, sous les invectives de son collègue, le brigadier Chapraut se releva et remis la motocyclette sur sa béquille.

- Alors, ça ! C'est épatant ! s'enthousiasma Kermitt, allez venez vous autres qu'on fasse honneur à Monsieur le Gendarme, qui a mis en route cette damnée anglaise, avec cette bouteille promise !

Et ce trio, emmené par Kermitt heureux comme un pou sur la tête d'un Beatnik, rentra dans la maison.

Dix minutes plus tard, l'horaire tardif, la fatigue des ces émotions trouvèrent nos trois lascars assoupis, chacun sur sa chaise, Kermitt en profita pour ronfler.

La chouette dehors hulula de plus belle.

Soudain un cri dans la cuisine où se trouvait notre trio de pochtrons.

Les brigadiers Chapraud et Chapraut sursautèrent.

- Que se passe-t-il ? demandèrent presque simultanément ces derniers.

Kermitt était en sueur : Putain ! Quel cauchemar !

- Ah, vous dormiez, M.Kermitt ? demanda innocemment le brigadier Chapraut, moi non, et vous brigadier Chapraud ?

- Non, je ne dormais pas, je réfléchissais, si j'avais les yeux fermés, c'est que je me concentrais rétorqua le brigadier Chapraud.

- Ah Nom de Dieu de saloperie de vérole, putain de cauchemar ! Il faut que je vous raconte ça, Messieurs les Gendarmes ! dit Kermitt. Une histoire de dingue, c'était comme au théâtre, c'était comme du Molière qui me faisait tant suer à l'école, une histoire en vers, en alexandrins !

- Y'avait un Alexandre ? questionna le brigadier Chapraud, j'ai connu un Alexandre Benoît dans le civil, un gros qui bouffait tout le temps...

- Non, reprit Kermitt, un texte en vers, avec des rimes à la noix de coco ! Vous y étiez, vous les Gendarmes, dans mon cauchemar, y'avait plein de gens que je ne connais pas, des genres de martiens, y'en avait un comme mon chleuh qui m'a fauché la bécane, y'avait le facteur, aussi et la Labornez ! C'était plein d'explosions, de coups de pétard... Et, y'a eu comme une explosion atomique, qui m'a réveillé !

- L'explosion, je vois ce que c'est. C'est vous qui avez pété, tout-à-l'heure, brigadier Chapraud ? interrogea le brigadier Chapraut.

- Mais pas du tout, d'ailleurs je ne pète pas en dormant !

- Alors vous dormiez !

- Bon, il suffit ! Et nous étions dans votre cauchemar, M.Kermitt ? osa le brigadier Chapraud.

- Oui, comme je vous vois tous les quatre ! répondit Kermitt, Oh ! je suis fait, moi !

- Et cela vous arrive souvent d'avoir des cauchemars aussi réalistes ? demanda le brigadier Chapraut.

- Non, d'habitude, lorsque je "tisane" du Calva, je fais plutôt des rêves z-érotiques...

- Hérétique ? questionna benoîtement le brigadier Chapraud.

- Non, érotique, des histoires avec de jolie pépées, plutôt, hips !

- Delirium Tremens conclua le brigadier Chapraud.

- Et vous dites qu'il y avait la Gaëlle Labornez dans votre rêve-cauchemar ? demanda le brigadier Chapraut.

- Oui, elle était là, avec une tripotée de gens que je ne connais pas, et des martiens. Répondit, les yeux fixes, Kermitt.

- Si on allait voir la maison Labornez, brigadier Chapraud ? interrogea le brigadier Chapraut.

- J'allais vous en parler, brigadier Chapraut.

- Allez hop, en action ! ajouta ce dernier.

- Un dernier verre pour la route ? proposa Kermitt.

- Ce n'est pas de refus, M.Kermitt ! répondit le brigadier Chapraud.

Trois verres plus tard, les voici dans la 4L réglementaire en vue des ruines de la maison de Gaëlle.

- Quoi c'est-il don' passé ici ? On dirait que tout a sauté ! Que des ruines, l'automobile noire que nous avions vue l'autre soir est toute bousillée... hé, ho ! Je vois un bout de jambe là !

Le deux pandores escaladèrent le monticule de gravats en s'approchant de la jambe. Machinalement, au mépris de toute réglementation, le brigadier Chapraud tira comme une bête sur ladite jambe qui s'échappa des restes de pierre et de plâtre, et notre brigadier Chapraud chut dans un interminable juron.

- Ça va, brigadier Chapraud ?

- Punaise ! La canne s'est détachée du tronc ! Mais, mais, ce n'est pas une jambe humaine ! C'est une jambe de… de… robot ! Ou de Martien ! Nom de Nom ! Le pékin Kermitt aurait-il raison ? Nous sommes envahis par les Martiens ! Eh, vous êtes où, brigadier Chapraut ? s'étonna le brigadier Chapraud.

- Je suis là, lui répondit-il, je cherche un accès vers la cave !

- La cave ?

- Oui, il y avait de belles réserves dans la cave du temps de Yannick ! Je ne pense pas que Gaëlle Labornez ait tout sifflé, à son âge !

-Son âge, son âge, cela ne l'empêche pas de faire les quatre-cents coups, à la Gaëlle, vous allez pas me dire que ce qui s'est passé ici est l'habitude d'une retraitée !

-Ah, j'ai trouvé l'entrée de la cave, coupa le brigadier Chapraut.

Les deux compères descendirent dans la cave qui ne semblait pas avoir trop souffert de la déflagration, à part la poussière, remarqua le brigadier Chapraud.

Deux bonnes grosses futailles remplissait en partie la cave.

Les yeux avides, le brigadier Chapraud toqua de l'index replié la première. Vide, conclut-il.

- Quant à l'autre, elle sonne elle aussi creux. Aah Sacré Nom d'un Pipe, la Gaëlle devait avoir soif, ponctua-t-il en heurtant du poing le foudre, dont le couvercle soudain s'ouvrit !

- Qu'est-ce-que c'est que ce commerce ? jura-t-il pendant que son collègue s'approchait.

- Allez chercher la lampe-torche dans l'auto, brigadier Chapraut !

Pendant que le brigadier Chapraut allait chercher la lampe, le brigadier Chapraud touchait les parois du foudre, qui a dû contenir du pinard, pensa-t-il, mais cela remonte à fort longtemps, c'est comme qui dirait sec comme mon gosier à cet instant.

La lampe-torche arrivée, d'autorité le brigadier Chapraud s'en empara et éclaira la partie de la cave qui faisait cellier :

- Ah ! Des litres pleins !

Il s'empara d'un bouteille de vieux calva et l'ouvrit avec son nécessaire d'urgence pour ces cas là. Satisfait, il donna la bouteille entamée à son collègue qui, à la guerre comme à la guerre, y but goulûment.

- Bon, et c'te futaille, qu'est-ce-qu'elle a dans le ventre ? lança le brigadier Chapraud.

Tous deux pénétrèrent dans le foudre béant. Parvenus à l'autre extrémité, Chapraut toqua, cela sonnait toujours creux, ils poussèrent, mais rien ne bougea, si ce n'est un léger craquement.

- Nous somme bêtes ! les gonds sont de ce côté, il faut donc tirer vers nous !

La manœuvre effectuée, ils virent l'amorce d'un escalier, après s'être interrogés du regard, n'en menant pas large, il descendirent, le brigadier Chapraut en tête, suivi du brigadier Chapraud qui tenait la lampe-torche de manière à s'éclairer mutuellement les pieds. Chapraut compta mentalement cinquante-neuf marches de pierres.

- Cela doit nous faire environ une descente de bien douze mètres !

Un palier qui pouvait être fermé par une porte de métal à peine rouillée restée ouverte débouchait sur un couloir. Couloir immense dont la lampe-torche essayait de voir l'issue ; en éclairant tout autour, ils virent tous les deux un interrupteur rotatif, d'un modèle fort ancien, et le brigadier Chapraut, après avoir interrogé du regard son collègue, décida de l'actionner, et surprise ! Une lumière envahit le couloir qui ne paraissait pas avoir de fin, tout du moins jusqu'au coude situé à une quarantaine de mètres.

- Ben dites donc, dit doucement le brigadier Chapraud, y'a pas intérêt d'oublier d'éteindre en sortant, parce qu'après avoir gravi toutes ces marches, tu n'as pas envie de les redescendre et de les remonter !

Le brigadier Chapraut répliqua que le courant électrique ne venait pas de là-haut, mais du bas, montrant à son comparse, le tube de métal enfermant les fils électriques. Nos deux compères, tout en silence, se lancèrent sur le parcours, en marchant lentement. Quatre-cents pas, comptèrent-ils mentalement. Une autre porte, toujours de métal mais comme blindée celle-ci, restée ouverte également.

- Éteignez derrière vous, chuchota le brigadier Chapraud, on ne sait jamais…

Ils étaient arrivés dans un couloir voûté d'environ six mètres de largeur, entièrement bétonné, avec au milieu une voie ferrée noyée dans le sol.

- C'est de la voie de soixante, annonça doctement le brigadier Chapraut, cela me rappelle la Ligne Maginot que l'on a visité y'a dix ans, avec ma femme, ajouta-t-il.

- Alors, ici, ce doit-être le Mur de L'Atlantique conclu le brigadier Chapraud.

- Sûrement !

Ils avancèrent jusqu'à tomber nez à nez avec, tout d'abord, un wagon de transport d'ouvriers et son banc en long au milieu, et, en tête de ce petit train, une petite motrice électrique.

- Ça fonctionne peut-être encore ? déclara le brigadier Chapraut.

- Nom de nom, ne touchez à rien ! Ne nous rappelez pas l'exploit de tantôt avec la moto !

- Chut ! Écoutez ! Continua le brigadier Chapraud, on dirait que de l'eau coule.

En effet, un petit caniveau le long du mur était parcouru par un petit ruisseau qui suivait la petite pente descendante du couloir.

- Vous cherchiez d'où vient le courant, osa le brigadier Chapraut, tout en farfouillant le tableau de bord de la petite locomotive.

- Ah, c'est malin. Très, très fin, votre courant, brigadier Chapraut !

Mais le brigadier Chapraud fut déséquilibré par le train qui venait de s'ébranler ! Le brigadier se retrouve assis à califourchon sur le banc central du wagon.

- Tchou tchou, ça roule ! s'exclama le brigadier Chapraut, promu mécanicien du petit convoi.

Le brigadier Chapraud, passager involontaire, était rouge de fureur, hurlait dans le bruit du mouvement du train :

- Vous êtes fou ! brigadier Chapraut ! Stoppez ce train ! nous n'avons déjà pas de justificatif pour pénétrer dans des lieux privés, mais en plus nous nous livrons à des voies de fait en utilisant sans autorisation des biens privés ! Au nom du ciel, brigadier Chapraut, arrêtez ce train de la mort sûre !

- Je voudrais bien, lui répondit le brigadier Chapraut, mais les freins ne répondent pas, et le tunnel est en descente ! Ce train devait être en révision...

- Pas le savoir, brigadier Chapraut, en rentrant à la Brigade, c'est un rapport que vous aurez, et qui sera très mauvais pour votre avancement hurla le brigadier Chapraud, voix étouffée par le roulement du convoi ferroviaire.

La ligne était doucement éclairée par de pâles loupiotes, et parfois par des ouvertures ressemblant à des meurtrières, la voie descendait toujours donnant une légère accélération au train devenu "Train Fantôme", emportant deux nobles représentants de la Gendarmerie Française. Impossible de sauter en marche, la vitesse acquise étant trop élevée et les murs trop près de la voie centrale. Le "voyage" dura une bonne demi-heure. Puis la pente s'adoucit et le convoi ralentit de lui-même. Le brigadier Chapraut tenta une note d'humour pour dérider son collègue renfrogné :

- Vous descendez à la prochaine ?

Les dents serrées, le brigadier Chapraud ne pipait mot.

- Quatre minutes d'arrêt, continua le brigadier Chapraut, tout heureux de sa promotion au sein des chemins de fer. Correspondance pour... Mais nous sommes dans un port ?

- Arrêtez votre cirque, brigadier Chapraut ! se réveilla le passager secoué.

Le train était stoppé sur un quai de canal où clapotait une eau calme.

- S'il y a un port, il doit y avoir une Capitainerie ! lança, le brigadier Chapraud, tout joyeux que le train et son calvaire se soient stoppés. Et ce doit être le bureau là, montra-t-il du doigt un ensemble de fenêtres dans le mur en face du canal.

Sur l'eau flottait mollement une chaloupe verdâtre. Le brigadier Chapraut s'approcha et remarqua que cette embarcation était en cuivre, terni certes, mais en cuivre ! Il s'exclama :

- Bon sang ! Du cuivre ! Mon beau-frère qui est antiquaire, en offrirait une fortune ! Mais il y a un nom : Mautil, Nautil , Nautilut ou Nautiluc ! Ce n'est pas trop lisible, avec l'oxydation.

- Bien, dit le brigadier Chapraud, si nous allions visiter la "Capitainerie".

Nos deux compères s'approchèrent de la porte, la poussèrent et entrèrent dans une grande salle d'où leur parvenait un ronronnement et une douce lumière. La salle était partagée avec un bureau en premier lieu, et une plus grande pièce ressemblant à une salle des machines d'un navire : de gigantesques dynamos fonctionnaient, sans l'aide de personnel visible. Le bureau était composé de meubles en bois verni, d'un style plutôt ancien.

- Ben le scheuhs ne s'emmerdaient pas pour leurs burlingues, constata le brigadier Chapraud.

- Justement, brigadier Chapraud, cela ne vous trouble pas que tout cela date des années 1940 ? lui rétorqua son collègue. C'est plutôt du style 1900/1910, vos bureaux, mon beau-frère, l'antiquaire...

- Oui, on sait, tiens, un téléphone ?

Le brigadier Chapraud se saisit du combiné relié par un fil à l'appareil fixé au mur.

- Pas de tonalité, constata-t-il.

- Normal, lui fit remarquer le brigadier Chapraut, le roi de la mécanique moto et de la conduite des trains électriques. C'est un appareil manuel, il y a une manivelle qui fait tourner une magnéto, qui fait sonner un standard téléphonique quelque part.

- Oui, Bon, prenez l'écouteur, brigadier je-sais-tout, je lance un appel qui ne débouchera sur rien, vous verrez. Manivelle tournée à faire tourner un moteur d'auto récalcitrant, et dans les écouteurs se fit entendre un déclic et une voix féminine :

- J'écoute !



Coup d'œil inquiet du brigadier Chapraud avec son collègue.

- Oui, donnez moi le 02 98 06 07 28 s'il vous plait, Mademoiselle ! C'est le numéro de la Brigade, murmura le brigadier Chapraud à l'intention de son collègue.

- Excusez-moi monsieur, mais je ne peux établir une communication codée, répondit la voix féminine dans un grésillement.

- Codée ? Le numéro de téléphone codé ? C'est nouveau ça !

- Quel abonné désirez vous, monsieur ?

- Euh, la Gendarmerie de Pont-Aven !

- Département du Finistère ? interrogea la voix.

- C'est cela, mademoiselle !

- Vingt-cinq minutes d'attente, Monsieur.

- Comment cela, vingt-cinq minutes, vous vous moquez de moi ?

- Non, Monsieur, mais je vois que vous appelez d'un poste militaire, il s'agit peut-être d'une priorité ?

- Poste militaire ? ah oui ! C'est une priorité !

- Dix minutes d'attente, Monsieur !

...

- Raccrochez votre combiné, je vous rappelle ! reprit agacée la voix féminine.

Le brigadier Chapraud remit le combiné sur sa fourche et sa colère éclata.

- Nom de Dieu de Nom d'une pipe ! Qu'est-ce-que c'est que ce commerce ? Vous avez entendu, brigadier Chapraut, dix minutes d'attente ! Je n'appelle pas la planète Mars, pourtant ! Bon, et j'ai soif, il n'y a rien dans cette cambuse ?

Et voici nos deux pandores cherchant de quoi boire en ouvrant les placards, trouvant que des papiers qui ne les concernent pas vraiment, et soudain, le brigadier Chapraud poussa un soupir de satisfaction :

- Enfin un litre de vin, et bouché, en plus, trouvez-moi des verres, brigadier Chapraut !

- Pas de verres, collègue !

- Bon, ben, à la guerre comme à la guerre ! Le brigadier Chapraud sorti son tire-bouchons et s'arrêta, perplexe, en regardant l'étiquette de la bouteille :

- Nom de Dieu ! Mil-neuf-cent-trois ! Regardez, brigadier Chapraut, 1903, c'est écrit en tous chiffres ! Et il n'y a pas trop de poussière dessus ! Du jaja d'avant la guerre de 14, c'est-y pas beau ! On va lui faire honneur, à cette bouteille ! Alors, brigadier Chapraut, ces verres ?

- Je vous ai déjà dit que je ne trouvais pas de verre !

- Nom de Dieu ! Boire ce nectar au goulot ! Sacrilège !

- À la guerre comme à la guerre, vous aviez dit !

- C'est vrai, en parlant de guerre, la téléphoniste me disait que c'était un terrain militaire, ici, mais vous l'avez entendu comme moi, brigadier Chapraut ?

- Oui.

- Bon alors jusqu'à preuve du contraire, nous sommes chez nous, ici !

Et ayant ouvert la bouteille, il la porta à la bouche et goulument, entreprit de déguster ce nectar.

- Punaise ! De 1903 ! dit-il en tendant le litre à son collègue, pour un vieux vin, il parait bien jeune au palais, allez-y, brigadier Chapraut, goûtez-moi ça.

Le brigadier Chapraut avait à peine mis les lèvres sur le goulot qu'une sonnerie se déclencha.

- Le téléphone, c'est le téléphone et il décrocha le combiné.

- Allo ?

- Vous avez le 1 à Pont-Aven, parlez !

- Gendarmerie de Pont-Aven ? je désire parler au Commandant Letrouduc, s'il vous plait ?

- Ici Gendarmerie de Pont-Aven, nous n'avons pas de commandant Trouduque, annoncez-vous !

Interloqué, le brigadier Chapraud répond :

- Ici, brigadier Chapraud, de la Brigade de Pont-Aven, je désire parler au Commandant de la Brigade.

- Le Commandant Chapraud alors, je vous mets en communication avec lui.

- Allo ? Ah, qu'est-ce que cela grésille, allo ? Ici le Commandant Chapraud, j'écoute.

- Ici le brigadier Chapraud, mon Commandant, le Commandant Letrouduc n'est pas là ?

- Quel Commandant Le Trouduque ? Il n'y a jamais eu de Commandant Le Trouduque à la Brigade ! Mais dites moi, vous ne seriez pas en train de vous payer ma fiole, avec votre Commandant ? Rappelez moi votre nom et votre grade, et votre Unité ?

- Ben, brigadier Chapraud Léon, muté à la brigade de Pont-aven en 1974...

- Combien ? En quelle année ?

- Mille neuf cent soixante quatorze, mon Ccmmandant, je vous entends mal.

- Je vous reçois trois sur cinq, cela grésille abominablement. J'entends que vous êtes muté ici, en 1974, lors que nous sommes le 20 septembre de l'année 1908 ! La plaisanterie est cocasse ! Et vous avez et le même patronyme que moi, et le même prénom ! Votre second prénom est Noël, je parierai !

- Affirmatif, mon Commandant ! Comment le savez-vous ? Nom d'une pipe, cela grésille de plus en plus, et je n'entends presque plus rien !

Un rire étrange venu du fin fond de l'écouteur essayait de couvrir l'affreuse friture qui sévissait.

Une voix féminine lui demanda de raccrocher et... La communication fut coupée (*)

- Qu'est-ce que c'est que ce commerce. Le Commandant de Pont-aven s'appelle comme moi, nom, et prénoms ?

Le brigadier Chapraud était blanc comme neige, il s'adressa à son collègue :

- vous avez entendu comme moi : le commandant Chapraud Léon Noël... en 1908 ! C'était mon grand-père qui était commandant de la brigade de Pont-aven en 1908. Il fut tué en 15, à la Grande Guerre, et c'est pour cela que mes parents me donnèrent ces prénoms, par honneur pour le Grand-Père. Nom de Dieu de Nom d'une Pipe ! Qu'est-ce que c'est que ce commerce ?

Le brigadier Chapraut tendit au brigadier Chapraud Léon Noël la bouteille de vin de 1903.

- J'ai parlé à mon Grand-Père que je n'ai pas connu ! se lamentait le brigadier Chapraud Léon Noël.

Tout à leur émotion, il n'avaient pas remarqué que le ronronnement des turbines avait monté d'un cran, et le bruit empêchait nos deux pandores d'entendre les deux ombres furtives qui s'approchèrent et les assommèrent proprement.

...

Les deux hommes mirent avec précaution les deux brigadiers gendarmes à l'avant de leur Renault 4, arrosèrent les habits des deux pandores avec un fond de Calvados, et poussèrent la 4L vers l'étang tout proche.

L'étang, peu profond, ne noya que le moteur de la 4L.

Des deux personnages qui s'éloignaient du bord de l'étang, l'un dit :

- Il fallait les emmener loin d'ici, ils allaient tout découvrir !

...

À la station service Shell.

- Je vais changer le poisson d'eau, dit Colette.

Le facteur s'interrogeait. Colette reprit :

- Je vais pisser, quoi ! Et me refaire une petite toilette car je ne suis pas belle à voir. Occupe-toi de ces messieurs !

- Lesquels ? hasarda Arthur le facteur.

Mais Colette était parti vers le local de la station service, sans regarder derrière elle et sans voir son mari Gérard et son amant, Frédéric.

Francis et Pédro s'observèrent avec Gérard et Frédéric. Le facteur dit :

- Vous pouvez attendre un petit peu, la Dame est partie au petit coin.

Gérard murmura à Frédéric :

- Ne me dites pas que Colette fréquente ces deux là ?

- Ces deux là ont l'oreille fine, lança Pédro, que lui voulez vous à Colette ?

- Mais, s'étouffa Gérard, c'est ma femme !

Francis se mit à sourire et lui dit :

- Donc, tu es Gérard Moyeux, nous te recherchions depuis un petit bout de temps, mon garçon !

Tout en disant cela, Francis s'approcha de Gérard qui bêlait :

- Ne me touchez pas, j'ai rien fait !

- Justement parce que tu n'as rien fait qu'on doit s'occuper de toi, Fiston !

Le Gérard n'en menait pas large, il suait à grosses gouttes. Brusquement, il se précipita vers la 4L de la poste et pénétra dans l'habitacle, mis le contact et démarra sur les chapeaux de roue.

Tout le monde était abasourdi par la vélocité de Gérard qui paraissait totalement abattu quelques secondes plus tôt. Le facteur levait les bras au ciel en gémissant sur le sort de sa camionnette.

Alerté, le caissier sorti de son local :

- Hé, ho, la Poste, il faut me payer le carburant !

Résigné, le facteur paya, pendant que Francis et Pédro étaient remontés dans le Land Rover et tentait de rattraper la 4L jaune. Colette sortait à ce moment et s'arrêta net en voyant Frédéric :

- Fred ! Qu'est-ce que tu fais là ?

Les deux amants s'étreignirent. Frédéric lui raconta que son mari, qu'il avait "chargé" par hasard dans son bahut, venait de s'enfuir devant Francis et Pédro.

- Il a fauché la voiture du postier.

Colette se remit en colère :

- Le cloporte, la raclure de bidet ! Mais, il y a Hans dans la fourgonnette !

- Hans ? Tu étais avec Hans ?

- Oui, mais il est en veille ! reprit Colette. Attends. Avec mon mobile, je vais l'activer.

Colette sorti un téléphone de la marque à la pomme, et saisit "l'appli" "Zorglhomme" et demanda de ramener la 4L à la station service sans esquinter le conducteur.

Cela fut fait si rapidement que Frédéric ne put dire aussi vite que le camion était rempli de clones de "Hans" qui étaient eux aussi en veille et qu'il ne fallait pas... Trop tard, le camion vibrait, et sous une poussée violente et brutale, les portes arrières s'ouvrirent. Des dizaines de "Hans" s'échappèrent, tous identiques et habillés de la même manière, qui étaient partis chercher des R4 pour les ramener à la station-service. Horrifiés pour différentes raisons, le caissier de la station, le facteur, Colette et Frédéric ne savaient plus que faire.

- Et il y en avait combien, de "Hans" ? demanda Colette.

- Quarante-huit ! lui répondit Frédéric.

...

À la villa "La Falaise"

Günther était à moitié couché sous la motocyclette qui, dans un hoquet, étouffa son moteur. Une fumée âcre emplit la pièce.

- Ach ! Tésolé, che n'ai pas pu freiner avec cette jambe de bois !

Maurice reconnut, malgré son air un peu calciné, Günther. Roland, hébété, tenait son pistolet à la main. Il menaça :

- Ne bougez pas ! Ne bougez surtout pas !

Vif comme l'éclair, Uma se retourna et changea d'adversaire potentiel, elle fit voler le flingue de Roland. Et Roland subit le même sort que ses infortunés compagnons : attaché et baillonné.

Pendant que Günther changeait sa jambe cassée avec un des pieds de la table, Uma avait confectionné un gentil petit sac pour y mettre la toile découpée et, ceci fait, le groupe sorti de la maison, monta dans le Land Rover et s'éloigna. Nos compagnons s'interrogeaient des yeux. Robert, qui était le plus proche de la moto, avait l'air d'étudier quelque chose. Il se mit à pencher de droite à gauche, puis de gauche à droite de plus en plus rapidement, et ce qui devait arriver arriva : il chuta, côté moto, en geignant. Tante Etzelle, Gaëlle, Alice et Roland devinèrent ce que Robert faisait : il était tombé, avec sa chaise, les poignets contre le coude de l'échappement, encore brûlant, côté cylindre. Aux larmes qui coulaient de ses yeux, chacun devinait sa souffrance et, brusquement, il rabattit ses bras devant lui, en les secouant, il arracha le bâillon et cria presque comme un ouf de soulagement. Il libéra un par un ses autres compagnons et se précipita vers l'évier et mit ses poignets sous le jet d'eau glacée du robinet. Alice vint l'aider et grâce au matériel de secours de l'ambulance, pu lui calmer sa douleur et soigner ses plaies. Roland ne put s'empêcher de dire :

- Ben, les estropiés, ce fut moi en premier, Cousine Gaëlle en second, et te voilà blessé, Robert. À qui le tour ? demanda-t-il à la cantonade. Tante Etzelle haussa les épaules en souriant.

Robert, qui venait d'avaler deux comprimés d'anti-douleur, précisa que l'on ne craignait rien, puisque nous avions la plus gentille et efficace infirmière parmi nous. Puis il continua :

- Mais dites-moi, madame Etzelle, tout à l'heure, vous vouliez dire quelque chose, non ? C'était à propos du tableau.

- Oui, les enfants ! Je voulais crier ma joie, dit Tante Etzelle, car en observant le tableau, j'avais vu que je l'avais confondu avec l'autre, le vrai.

- Le vrai ? interroge Gaëlle, celui-ci était un faux ?

- Non da, mais l'oncle refaisait souvent le même tableau, la même image avec de légères variations, soit pour le parfaire, ou... je ne sais quoi. Celui que ces malotrus ont emporté n'était pas le bon !

Partons vite chercher le seul et l'unique tableau !

...

Seul, à la Fabrique, Lafleur était satisfait : rhum blanc et ananas, il se fit un cocktail.

(*) Note de l'éditeur : Le centre téléphonique Gutemberg, à Paris, fut détruit par un incendie le 20 septembre 1908.

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