Pour la première fois de sa vie il se félicite de passer pour un minable. Tout le monde l'avait cru assommé, et en y repensant, il l'était bel et bien.

Et après l'explosion, ils étaient tous partis. Gérard en avait profité pour se remettre les idées en place et fouiller un peu la maison. On ne l'y reprendrait pas à jouer avec une arme à feu, même chargée, mais il espérait au moins trouver de quoi manger un morceau, son dernier repas remontait à presque 48 heures, il ne tenait plus sur ses jambes.

Et voilà qu'ils étaient revenus, heureusement il avait trouvé une cachette dans le grenier.

L'explosion suivante l'avait trouvé là, il s'était retrouvé directement dans la chambre, le lit avait amorti sa chute. Par un drôle de hasard étonnant, la partie de toit juste au-dessus de lui est restée à sa place. Pour une fois il a eu de la chance.

Et maintenant il est là, couvert de gravas. Il a toujours aussi faim, mais il est satisfait. Il fait un veuf joyeux. Moyeux joyeux se prend-il à plaisanter.

En y réfléchissant bien, tout va pour le mieux pour lui.

Colette commençait à le fatiguer, et depuis qu'il avait découvert ce qu'elle avait fait à ses précédents maris, il était en permanence sur le qui-vive.

La Fabrique aura sans doute le bon goût de la croire mort sous les décombres.

Il a un peu d'argent caché en lieu sûr, son passeport est à jour, il a tous les visas souhaitables, il va prendre le premier avion vers le Canada. Il connaît au moins une personne là-bas. Un industriel pour lequel il a travaillé il y a quelques mois. Tout s'était très bien passé, l'argent avait été récupéré, il sera sûrement bien reçu.

Première chose à faire, quitter au plus vite cette maison, puis aller au Mans pour récupérer son magot, et retour sur l'aéroport de Nantes. Il s'époussette rapidement et quitte les ruines.

Dans ces régions un peu reculées, l'auto-stop marche encore, un camion le prend rapidement en charge, ça tombe bien il va vers Paris, il n'aura même pas à faire un détour pour sa première étape.

Le routier est un mélomane comme ceux de Jean Yanne. La radio diffuse "L'air des bijoux" de Faust.

Tout à ses rêves de nouvelle vie, il n'a pas remarqué le 4x4 noir qui les suit depuis la sortie de Pont-Aven.

...

La 4L bleue se gare devant ce qui reste de la maison de Gaëlle.

- Brigadier Chapraud, j'ai l'impression que cette fois la porte a claqué un peu fort.

- Brigadier Chapraut, je pourrais dire plus, mais ce n'est pas le moment de faire de l'esprit. Il y a peut-être des victimes civiles dans ce bric-à-brac, il faudrait leur porter secours.

- Brigadier Chapraud, vous n'y pensez pas. Vous oubliez que le règlement ne permet pas de porter secours aux victimes munis de la tenue d'interception routière que nous avons revêtue rapport à l'accident mortel de tout à l'heure.

- Brigadier Chapraut, vous avez raison. La situation dépasse manifestement notre compétence. Conformément au règlement, nous devons en référer à nos supérieurs. En outre, notre tour de garde s'achève dans 10 minutes, il est temps de revenir à la brigade.

La 4L bleue s'éloigne. Les premières lueurs de l'aube éclairent le lointain.

...

Gaëlle s'est encore endormie. Elle recommence aussitôt à rêver de Yannick. Yannick dans la Jeep, Yannick sur son bateau, Yannick mitraillette en bandoulière, toutes ces images envahissent son esprit embrumé. Au moment où l'image de Yannick répondant à la radio s'impose, une pensée la réveille en sursaut.

- Ça y est, ça me revient, je crois que j'ai tout compris !

Alice essaye de la calmer, en vain.

- Non, je vais bien, laissez moi parler. Depuis hier soir, je savais bien qu'il y avait quelque chose de familier dans tout ça. C'est la voix dans l'émetteur-récepteur qui m'est familière. Maintenant je sais parfaitement qui parlait, c'était Lafleur.

- Qui est Lafleur ? demande Roland

- C'était son surnom dans le réseau. On ne connaissait bien sûr pas nos vrais noms, chacun avait son surnom. Moi, bien sûr, c'était Bécassine, les hommes n'ont aucune imagination. Mon Yannick, c'était "Capitaine Sardine". Et lui, c'était Lafleur, allez savoir pourquoi, sûrement rapport avec son vrai nom que je n'ai jamais connu. En tous cas, c'est lui qui était chargé de la radio, il passait les messages, il dépannait, il contournait les brouillages, un vrai savant. À la fin de la guerre, avec tout le temps passé avec ses écouteurs sur les oreilles ou les haut-parleurs à fond, il était devenu complètement sourd. Il est parti quelques temps en Belgique. Il a travaillé un peu pour le gouvernement et les militaires de là-bas, il a pas mal voyagé, en Europe de l'Est, en Amérique, un peu partout. Lui qui avait passé toute la guerre enfermé dans sa cabine radio, le goût de l'aventure le prenait. Il a même rencontré un journaliste qui devait raconter ses aventures, mais il me semble que le projet n'a jamais abouti. Il était inventeur, il faisait plein de machines bizarres. Je crois même qu'il a fait un sous-marin de poche.

- Le Nautilus ! s'écrie tout le monde en chœur

- Je ne sais pas, il ne m'a pas dit ce nom là.

- Vous l'avez donc rencontré après ? Demande Robert

- Oui, une dizaine d'années plus tard. Il était revenu en France pour quelques temps. Il savait que Yannick avait disparu, et il m'a demandée en mariage. Moi, je ne voulais pas, non pas que je sois restée totalement fidèle à Yannick après sa disparition, d'ailleurs on ne s'était rien promis de tel, et quand même je n'avais pas 30 ans quand il a disparu alors... Mais par contre je ne voulais absolument pas me mettre en ménage avec un ancien du réseau. En plus, il était complètement sourd, alors pour la conversation... Il n'empêche, avant sa demande, il m'a raconté ses années belges. Il s'était mis en cheville avec un autre inventeur, un farfelu qui ne réussissait pas grand-chose, qui faisait des instruments de musique, des portes automatiques, des moyens de transport, et autres choses qui étaient censées améliorer la vie de tout le monde mais qui avaient toujours un gros défaut. Mais ce gars-là était doué pour tout ce qui touchait aux animaux et aux plantes. il faisait des greffes, des croisements, des choses que personne d'autre n'aurait pu réussir. Lafleur, lui, s'intéressait surtout aux plantes, notamment aux roses. Il m'a fait 3 fois sa demande. La troisième fois, quand j'ai de nouveau refusé, il est devenu complètement fou, il s'est mis dans une colère noire.

- C'est la dernière fois que je te demandais en mariage. Puisque tu refuses encore, je ne me marierai jamais ! jamais ! jamais ! Mais j'aurai des bébés, plein de bébés, des dizaines de bébés, des centaines de bébés, tous rien qu'à moi et tous comme moi !

- Je ne l'ai jamais revu.

- La Fabrique de bébés, c'est là qu'est le QG, et Lafleur c'est le chef alors ? demande Alice

- Sans doute, mais qu'est-ce qu'il peut bien vouloir faire du Nautilus ?