Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (21)

Alors que les gendarmes reviennent vers la maison de Gaëlle, Roland, Robert et Alice s'enfuient. Nous en étions là et c'est Arielle qui nous livre la suite.

Dans sa course, Alice trébucha. Robert la retint in extremis.

- Ça va ? dit-il troublé par la proximité.

Elle fit oui de la tête.

- Désolé pour tout à l’heure, Alice, mais moi aussi j'ai les nerfs à fleur de peau et puis le spectacle de Colette criblée de balles... Même si nous n'étions pas très unis, ça m'a mis hors de moi. Ces mecs sont complètement dingues.

- Ça ira Robert. On est tous à bout.

- Et Gaëlle, dit Roland. Gaëlle. Merde, ils ne l'emporteront pas au paradis ces salauds ! Bande de pourritures ! Et la carte, bon sang, la carte !s’exclama-t-il. On ne peut pas partir sans l'avoir retrouvée et prendre le risque qu'elle tombe entre leurs mains.

Ils n'étaient pas encore très loin de la maison et de là où ils étaient, ils pouvaient apercevoir la route sinueuse qui menait à la bâtisse.

- Les gendarmes, dit Alice. Regardez ! La 4L est en train de prendre la direction de la maison. C'est foutu.

Roland cogna son poing contre la paume de sa main en étouffant un juron. Le découragement les gagnait tour à tour. Le Nautilus semblait se dérober définitivement à leur quête.

- Il faut filer, dit Robert. Il reste le tableau. Peut-être pourrons-nous en tirer quelque chose. Mais là, il faut sauver notre peau.

- Attendez ! dit Alice. La 4L fait demi-tour !

...

Quelques minutes plus tôt…

« ... Appel à toutes les unités, Appel à toutes les unités - accident mortel avec délit de fuite au carrefour dit du Kergazuel. Appel à toutes les unités - Signalement du véhicule : couleur sombre, de type 4X4 - route D24, direction ouest, provenance Pont-Aven... »

- Bien, dit le premier gendarme. Demi-tour.

- Et la mère Labornez ? dit le deuxième. Parce que hein, comme le boulanger l'a dit au téléphone : " Brigadier, ce bruit qui vient de chez la Gaëlle, vous ne ferez pas croire que c'est une porte qui a claqué !"

- Ouais, on repassera. Elle ne va pas se volatiliser la mère Labornez ! Tu sais, le père Kermitt, il y va fort aussi sur le chouchen et il n'est pas bien malin le bougre. Allez, on file. Et puis regarde, vu d'ici, tout à l'air bien paisible non.

...

Alice, Roland et Robert revinrent sur leurs pas et pénétrèrent dans ce qui restait de la maison. Silence de mort - un remugle de sang, de poudre et de gravats flottait dans l'air et les prit à la gorge.

Par où commencer ?

Robert attrapa un plaid et recouvrit le corps de Colette. Roland se dirigea vers la chambre de Gaëlle bientôt rejoint par Robert. Ils entreprirent une fouille systématique et dévastatrice de la pièce tout en faisant le moins de bruit possible pour ne pas attirer l'attention. Sait-on jamais. Quelqu'un pouvait encore rôder aux alentours.

Alice partit vers le cellier à la recherche de ce qui pourrait les sustenter. Il y avait des heures et des heures qu'ils n'avaient rien mangé. Elle y trouva : pommes, biscuits, cidre et conserves "maison". Parfait se dit-elle.

Au moment de regagner le salon avec les provisions, elle crut percevoir un léger bruit. Comme un miaulement. Puis plus rien. Elle déposa ses trouvailles sur la solide et vénérable table en bois. Non, ce n'était pas son imagination. Il y avait bien un bruit. Et ce bruit ne provenait ni de l'étage supérieur ni de la cave. Elle parcouru la pièce du regard. En un instant, elle se précipita vers la porte d'entrée et se pencha, la gorge nouée, au-dessus du corps gisant de Gaëlle.Tête appuyée contre le mur, cheveux maculés de sang, plaie à la jambe, Gaëlle gémissait.

- Gaëlle, dit doucement Alice. Gaëlle.

Gaëlle tenta de bouger. Son crâne lui faisait atrocement mal.

"Sarah Connors" répétait sans cesse une voix dans sa tête. "Sarah Connors !"

"Oui, c'est moi", avait-elle répondu mais c'était sans compter avec son instinct d'ancienne des FTP. Elle plongea sur le côté. Sa tête vint heurter le mur. Puis plus rien. Le vide.

Un murmure lui parvint comme dans un rêve. Quelqu'un prononçait doucement son nom. Yannick ? Yannick c'est toi ? Ils ne m'ont pas eu Yannick. J'en ai vu d'autres depuis des mois. Tu es de retour ? C'est toi ? Il a été long cet été, tu sais. Mais on s'est battu sans relâche là-bas du côté de Fouesnant. C'est fini Yannick, on est libres. Au prix du sang, mais on est libre.

Mais où étais-tu ? Où t'es-tu battu ? Je t'ai cru mort. Par bonheur tu es là. Mais que fais-tu dans cette jeep ?

Nous étions en automne. Yannick descendit de la jeep et courut vers Gaëlle. Il l'étreint de toutes ses forces, il la soulève dans les airs et la dépose sur le siège du passager. Gaëlle rit. Gaëlle pleure. Ils sont tout à leur jeunesse, tout à leurs retrouvailles.

Yannick tire sur le démarreur de la Willys, enclenche la vitesse et s'engage dans le raccourci terreux et caillouteux. Enveloppé par un parfum d'essence et d'huile chaude, l'équipage prend la direction de l'océan.

Après toutes ces années de lutte, ils avaient eu besoin d'espace, de vent, d'embruns salés, de liberté. En courant pieds nus sur la plage, Gaëlle, heureuse, ne se doutait pas qu'un jour cette immensité bleue et capricieuse lui prendrait Yannick.

Quelques mois plus tard, leur fils Yann vint au monde. Yannick reprit la mer. La jeep fut remisée dans la grange et servit d'auxiliaire fidèle et robuste pour les travaux de la ferme.

Plus tard, Yann, peu enclin à suivre les traces de son père, saisit l'opportunité d'un exil au Canada où il se fit embaucher dans une scierie dont il est à présent le directeur.

Gaëlle remua, elle essaya de tendre la main vers Yannick. Elle entrouvrit les yeux et discerna un doux visage de femme. Peu à peu, elle retrouva ses esprits. Elle se souvient : Le bruit contre la porte. Une voix. Sarah Connors ! Le plongeon de côté. Un sifflement de balle.

Dans son délire, Gaëlle venait de revivre le retour de son homme. Mais exit Yannick. Exit l'été 44. Ce doux visage penché sur elle qui prononçait son prénom, c'était celui de l'amie de Roland.

Alice, murmura-t-elle. Cette dernière lui sourit.

- Tout va bien Gaëlle. Je suis là. Ne faites pas d'effort.

Alice se hâta de panser les blessures. Ce n'était pas si grave. La balle n'avait pas pénétré les chairs de la jambe et la blessure à la tête, aussi impressionnante soit-elle, ne mettait pas en danger la vie de Gaëlle.

Elle n'avait pas pris le temps de prévenir Roland et Robert qui, redescendant bredouille de leur fouille, marquèrent un temps d'arrêt, les yeux écarquillés, devant le spectacle qui s'offrait à eux.

- Oh putain ! laissa échapper Robert.

- Gaëlle ! Nom de Dieu, on t'a cru morte ! Merde, on a foutu le camp comme des cons et toi tu étais là... Bon Dieu... Merde. Pardon…

- On ne va pas refaire l'histoire dit Alice. Elle va s'en sortir. Aidez-moi à la transporter sur le canapé.

Roland et Robert s'exécutèrent.

- D'abord il faut manger, dit Alice, puis on avisera.

- C'est tout vu, dit Gaëlle d'une voix faible. Prévenez les secours et ensuite fuyez.

- Pas sans toi, répliqua Roland. Pas question !

- Vous avez raison madame Gaëlle, dit Robert. Entre les gendarmes et l'organisation, on ne peut pas s'offrir le luxe de s'attarder. Mais on vous embarque. Mais je ne pense pas que vous soyez en état de marcher jusqu'au lieu du rendez-vous non ?

- Sûrement pas ! dit Alice

- Il reste l'ambulance non ? proposa Roland.

- Mais elle est sûrement déclarée volée à présent.

- Roland a raison Alice, c'est malgré tout la meilleure solution déclara Robert.

- Je suis trop faible, dit Gaëlle. Prenez la carte et partez de suite.

- La carte ? s'exclamèrent-ils tous en chœur. Tu l'as ? dit Roland.

- Qu'est-ce que tu crois ? Que je suis gâteuse ? Je sais bien que c'est ça qu'ils cherchent ! Elle est en sécurité. Là, dans ma gaine, dit-elle en riant. Aïe ! ma tête. Ma pauvre tête.

- Sacrée Gaëlle, dit Roland en l'embrassant.

- Bas les pattes, tu vas m'étouffer.

- Tu es la meilleure, dit-il en esquissant quelques pas de danse.

Alice souriait de ses grands yeux verts tout en secouant la tête devant les pitreries de Roland. Ses boucles rousses semblaient caresser sa nuque. Robert, lui, ne pouvait détacher les yeux du spectacle de cette chair blanche que le mouvement de balancement des boucles laissait entrapercevoir. Roland se resservit un verre de cidre en déposant au passage un baiser sur la chevelure d'Alice.

- Mais où sont les autres ? demanda soudain Gaëlle.

- Ad patres, répondit Robert en finissant de racler les bords de la terrine de pâté.

La bonne humeur retomba comme un soufflé. Le spectacle désolant de la bâtisse s'offrait crûment à leur yeux. La dangerosité de leur situation s'imposa de nouveau à eux. Roland écrasa son mégot, se passa une main dans les cheveux. Ça n'en finirait donc jamais. Il sentit de nouveau l'urgence d'un café noir salvateur. La main d'Alice se crispa autour de son verre de cidre. Robert repoussa la terrine. Gaëlle ferma les yeux.

- Mais au fait et Gérard ? Mais où est passé Gérard ? fit remarquer Robert fort à propos.

Les recherches furent vaines. Gérard c'était visiblement volatilisé.

- Je vais emballer le reste des provisions pour la route, dit Alice.

- Roland et Robert, dit Gaëlle. J'ai bien réfléchi, au point où nous en sommes autant faire sauter la maison et effacer le maximum d'indices. La bouteille de gaz fera l'affaire. Avant que les gendarmes reconstituent le puzzle des restes de cadavres, nous serons loin.

- D'accord, répondit Robert, je vais d'abord rapprocher l'ambulance.

Il revint une minute plus tard.

- A la radio, dit-il. Oui, celle de l'ambulance. Je viens d'entendre qu'il y a des barrages. Un accident. Un délit de fuite. Bref, pas question de prendre la direction du lieu de rendez-vous. C'est dans le même coin.

De commotion cérébrale en commotion cérébrale, le brancard de l'ambulance hérita cette fois de la cousine Gaëlle. Les deux hommes montèrent à l'avant. Alice à l'arrière. Arrivés en haut de la montée, ils entendirent un grand boum. Un détonateur à mèche, bricolé à la hâte, venait de faire exploser la bouteille de gaz et les restes de la maison avec. Gaëlle poussa un soupir. A la guerre comme à la guerre pensa-t-elle. Oui, elle en avait vu d'autres. Pas question de se retourner sur ses souvenirs. Elle avait une autre guérilla à mener. Elle reprenait du service.

Guidés par Gaëlle qui connaissait comme sa poche toutes les petites routes secondaires, il évitèrent les barrages. Quelques heures plus tard, ils furent aux portes de Saint-Malo qu'ils contournèrent pour se diriger vers Granville. Ils évitèrent les lieux trop fréquentés et firent halte à l'orée d'un bois pour se détendre et se restaurer. Tous étaient marqués par la fatigue et sous le coup des événements insensés qu'ils venaient de vivre. Il leur fallait sans tarder trouver un refuge.

- Tante Etzelle, murmura Robert. Bien sur! Tante Etzelle et son ingéniosité ! Pourquoi n'y ai-je pas pensé plus tôt ! Il saisit son téléphone et lui expliqua la situation.

- Pas ici, dit-elle. Si jamais ces gens se rendent compte que vous n'êtes pas morts, il se peut qu'ils fassent le lien entre toi et moi. On ne sait pas ce que savait Colette et ce qu'elle a pu leur dire. Tout de même, ta sœur ne méritait pas ce triste sort. Quant à la police, elle, elle ne manquera pas de venir m'interroger. Bien. Ecoute. Voilà ce que nous allons faire. le grand oncle avait une maison de pêcheur du côté de Barfleur. Il m'arrive de la louer, personne ne s'étonnera d'y voir du monde. Je vais appeler le buraliste. Passe prendre les clés. Je vous y rejoins sous peu avec le tableau.

Le 4x4 de couleur sombre s'engagea dans un chemin de terre et s'arrêta. Un homme en descendit. Il enleva ses gants, alluma une cigarette et prit son téléphone.

- Patron, c'est moi. Il y a un pépin. Non, non. Ce n'est pas cela. Nous avons fait ce qu'il y avait faire. Il ne reste plus personne. Mais impossible de retourner ce soir, après le passage des flics, pour fouiller la maison. Nous avons eu un accident, nous sommes recherchés.

- Espèce de crétins ! hurla le directeur de la Fabrique. Bande d'incapables ! Abrutis ! Planquez-vous. Faites les morts. Disparaissez ! J'envoie une autre équipe fouiller la maison, dit-il en raccrochant brutalement le combiné.

Dans l'ambulance, une voix se fit entendre:

" J'irai revoir ma Normandie, cerisiers roses et pommiers blancs. "

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