Les riches se bourrent au Richebourg


Jusqu'à combien iriez-vous pour un bon vin ? En euros, je veux dire. Vous seriez prêts à payer combien pour avoir le plaisir de boire un vin d'exception ? Ce matin, je tombe un peu par hasard sur le classement des vins les plus chers du monde au milieu de l'année 2013. La cuvée Richebourg Grand Cru "Henri Jayer" remporte la palme avec un prix de vente moyen s'élevant à douze mille cent-soixante (12160) euros la bouteille de 75 cl.

A produit exceptionnel, prix exceptionnel. Avec les vins de Henri Jayer et ceux qui perpétuent son héritage, nous sommes peut-être dans le domaine de l'art. Il va sans dire que je n'ai jamais eu l'honneur de goûter un de ces vins d'exception. Du coup, je suis en pleine perplexité lorsque je lis qu'un vin peut atteindre une cote de plus de 50000 euros pour une bouteille.

Evidemment, la première question du phillistin que je suis est : "qui peut acheter ça ?" immédiatement suivie par l'autre question qui est : "qui peut boire ça ?".

Admettons qu'il me soit donné un jour d'entrer en possession d'un de ces vins. Admettons que l'on m'en offre une. Admettons que je la trouve sur un vide-greniers. Bon. J'ai une bouteille d'une valeur de plus de 10000 euros. Ou de plus de 5000 euros, même. J'en fais quoi ? Je la bois ? Je la vends ? Je la conserve comme un patrimoine, un placement ?

Si je décide de la boire, je la bois seul ? J'invite quelqu'un pour partager cet instant ? Et si je ne sais pas l'apprécier, je demande le remboursement ? Et si je l'ouvre, je dois m'entourer d'un cérémonial particulier ? Il faut désinfecter le tire-bouchon ? Faut-il que ce vin accompagne un plat ou faut-il le boire juste pour lui, juste pour la dégustation ?

Pour acheter un vin de ce prix, il me semble évident qu'il faut avoir les moyens de le faire et que, de fait, il n'y a que les personnes "riches" qui peuvent se le permettre. Comme tout est relatif, j'imagine qu'il existe certaines personnes pour qui une dizaine de milliers d'euros ne représentent pas grand chose. D'ailleurs, j'imagine qu'il est des personnes qui ne savent même plus ce que représente l'argent. Toute proportion gardée, il y a déjà un caractère indécent à acheter une bouteille de vin à 20 euros.

Du vin comme de l'art ? On dit que le vin est un produit vivant. On prétend qu'il évolue au cours de sa vie. En bien ou en mal. Est-ce que le vin peut être considéré comme un "produit artistique" ? J'hésite. L'art, à mon avis, n'est pas le marché de l'art. Objectivement, il n'y a pas de raison pour qu'une peinture, une sculpture, atteigne des prix si élevés que ceux que l'on constate parfois. La spéculation autour d'une œuvre m'agace beaucoup. Si l'on peut admettre que l'artiste ait le désir légitime de vivre de son art, il me paraît suspect qu'une œuvre devienne un placement financier. Qu'une œuvre n'ait pas de prix ne veut pas dire qu'elle est chère. Il m'apparaîtrait plus sage de dire qu'une œuvre ne serait pas à vendre, qu'elle ne serait pas échangeable contre de l'argent. Une peinture comme la Joconde n'a pas de prix. Pourquoi ? Peut-être parce qu'elle appartient à l'humanité ? Une grotte comme celle de Lascaux a-t-elle un prix ? Peut-être un jour sera-t-elle privatisée, achetée, cotée. Il existe une similitude entre la grotte de Lascaux et une bouteille rare. On sait ce qu'elles recèlent toutes deux mais elles sont fermées. L'une comme l'autre sont fermées pour éviter qu'elles s'abîment. Nous sommes en présence de deux "produits culturels" dont on ne peut pas profiter sans les détruire.

La comparaison entre une grotte et une bouteille peut sembler osée. D'un côté, nous avons une "œuvre" vieille de plusieurs milliers d'années, de l'autre nous avons un produit appelé à disparaître dans des gosiers. La différence entre une bouteille de vin et une œuvre d'art serait donc que l'une serait éphémère par vocation lorsque l'autre devrait être conservée et protégée. Le problème est un problème d'échelle. Rien n'est éternel et on peut avoir la certitude que la plus belle sculpture comme la plus merveilleuse des peintures ; la plus intéressante des grottes comme la plus spectaculaire architecture ; les plus vieilles photographies ou les incunables les plus précieux, disparaîtront. L'homme pourra bien mettre en place toutes les ruses de préservation qu'il voudra, il ne pourra pas tout sauver. La terre engloutira tout à un moment ou à un autre. Peut-être l'espèce humaine saura-t-elle survivre à la disparition de la planète Terre. Peut-être amènera-t-elle des œuvres d'art avec elle dans sa migration vers d'autres systèmes solaires et peut-être même y aura-t-il du vin de Bourgogne dans ses bagages. Ça reste du domaine du pas sûr du tout.

Le problème ne serait donc pas lié au fait que le vin se doit d'être bu. Dans le domaine de l'art, on trouve de nombreux exemples d'œuvres éphémères. Depuis leur mort, on sait que l'on n'entendra plus jamais Bach interpréter l'une de ses œuvres et que l'on ne verra plus jamais Nijinski danser. Il reste des traces, bien sûr, mais ce ne sont plus les originaux. L'art est vivant et ce n'est qu'à sa mort qu'il rejoint les musées. L'art et l'artiste est forcément attaché à son époque. Que sommes-nous à même de comprendre des arts très anciens ?

Et alors ? Et alors, je ne sais pas. Au départ, tout de même, la culture de la vigne et la fabrication du vin n'a que peu de rapport avec l'art. Il ne faut tout de même pas déconner. Au départ, le vin n'est là que pour sa capacité à rendre joyeux. Peut-être a-t-on trouvé là une manière de conserver le raisin mais je pense que l'on a bien vite compris que l'on pouvait se bourrer la gueule avec du jus de raisin fermenté. Selon wikipedia, le vin pourrait avoir quelques 7000 ans. Il est sûr que des progrès ont été enregistrés depuis dans la vinification et l'œnologie. Les goûts ont également évolué, celui du vin et celui du buveur. Avec les histoires de terroir et la meilleure compréhension de la fabrication du vin, nous sommes arrivés à un stade où le vin a atteint le statut d'œuvre artistique. Ne devrait-on pas plutôt parler d'artisanat d'art ? Il y a certainement une grande rigueur et un vrai savoir-faire dans tout ce qu'a apporté Henri Jayer à l'art de faire du vin, je n'en disconviens pas même s'il m'est impossible d'en juger. De là à parler d'Art, il ne faut peut-être pas pousser. Et puis, il y a bien une logique économique derrière tout ça. Pour moi, nous sommes loin du travail de l'artiste même si, ces dernières années, la frontière entre l'art et l'argent est devenue très ténue.

Dans la réalité des choses, les vins de Bourgogne se négocient à des prix qui n'ont rien à voir avec le niveau de ceux qui ont la réputation des vins exceptionnels de la Romanée-Conti ou de Jayer. A mon niveau, je peux déjà me faire plaisir avec des vins qui n'atteignent même pas les 10 euros. C'est dire que ce n'est pas demain la veille que vous pourrez boire du pinard à plusieurs milliers d'euros chez moi.

Commentaires

1. Le samedi 17 août 2013, 11:11 par arielle malade à Stockholm

La principale différence pour moi, entre Lascaux( la vraie) et une bouteille de vin, c'est que j'ai pu entrer dans la première mais, ma petite taille ne m'a jamais permis d'entrer dans la seconde ;o)
Sinon, je suis, pour le reste de votre analyse ,assez d'accord avec vous....

2. Le samedi 17 août 2013, 11:17 par michel

@arielle malade à Stockholm : La principale différence entre Lascaux et la bouteille de vin, c'est que Lascaux ne rentrerait pas en vous alors que la bouteille de vin l'a fait. La preuve, vous êtes malade.

3. Le samedi 17 août 2013, 11:26 par arielle malade à Stockholm

@michel : Ah ! C'est malin. Vous avez une façon de vous exprimer qui m'a fait rire du coup je tousse de plus belle :-)))
N'aimant pas la bière, je ne risque pas la cuite dans les pays nordiques...

4. Le samedi 17 août 2013, 11:27 par arielle malade à Stockholm

je me suis pitetre trompée de chien ?!

5. Le samedi 17 août 2013, 14:36 par Liaan

Le vin :
Je repense à Coluche.
Avec Nicolas, vous y seriez déjà.
Avec Gévéor, vous y seriez encore !
(J'ai trouvé une revue Réalité, dimanche dernier dans un vide-grenier, avec au dos une splendide publicité en couleurs pour les vins Nicolas avec un non moins splendide triporteur Lambretta).

6. Le samedi 17 août 2013, 14:42 par michel

@Liaan : Dans mon panthéon personnel, le vin qui est tout en haut, c'est le Postillon.

7. Le samedi 17 août 2013, 15:32 par shanti

@michel :
Le Postillon ! Ah oui, je crois que c'est ce que l'on buvait chez moi (avec modération).
Je ne savais pas qu'il existait encore.
Je me rappelle des bouteilles étoilées, elles étaient consignées, de quoi se faire quelques centimes pour s'acheter des "bonbecs" !

8. Le samedi 17 août 2013, 15:52 par shanti

@michel :
Je pense que si l'on a les moyens de s'offrir ce genre de bonne bouteille on sait par avance ce que l'on en fera. Il m'est difficile de me glisser dans la peau de cet acheteur.
Je crois que si l'on décide de la boire, on doit la garder pour un moment tout à fait exceptionnel.
La boire à son dernier instant, dernier plaisir de la vie ?
La partager lors d'une soirée inoubliable avec une personne chère ?
Doit-elle accompagner un repas ? Si le vin est tellement exceptionnel, je ne crois pas.
La différence entre l'art et le vin rare, c'est que l'art est accessible, je veux dire qu'une multitude de personnes pourront "en profiter", pour quelques euros aller admirer des oeuvres.
En fait, ça n'a pas grand chose à voir. Je pense que si ladite bouteille n'est pas ouverte et fait partie d'une collection, elle devient en quelque sorte art, dans le sens de curiosité rare et inaccessible.

9. Le samedi 17 août 2013, 17:57 par Lib

Michel , je crois que par les tristes temps qui courent , certains vins sont devenus des "placements" au même titre que le lingot d' or ou les timbres rares .. Cette spéculation explique en partie aussi l' envolée démente de certains crus et que certains grands producteurs ont déjà sur pied vendu toute leur production à la mafia russe ou aux nouveaux riches chinois et je ne serais pas étonné qui l' on puisse trouver quelques un de ces soit-disant nectars dans des coffres forts saoudiens ou qatari ..( voire enterrés dans certains jardins madugassiens .. ;o)

10. Le samedi 17 août 2013, 18:20 par Liaan

@shanti : <<La boire à son dernier instant...>>
J'imagine la tronche de l'infirmière à l'hôpital lorsque la personne sort de son sac une bouteille de pinard...
À moins que la personne boive ce nectar et se fout en l'air dans l'immédiat...chez elle.

11. Le samedi 17 août 2013, 18:44 par Liaan

@michel : Nicolas, Gévéor, Le Postillon, Préfontaine, maintenant Kiravi Village, je reste très peuple.

12. Le samedi 17 août 2013, 18:47 par Liaan

@Liaan : Quoique Nicolas, c'était "Les bonnes bouteilles".
Ah ! Ce Nectar, quel personnage, capable de tenir huit ou dix bouteilles dans chaque main... Et il eut un fils !

13. Le samedi 17 août 2013, 18:53 par Liaan

@shanti : Une anecdote :
Il y a fort longtemps, avec un copain, on avait "gaulé" une bouteille à la devanture d'une épicerie. Nous l'avons bue, et avons eu le culot de la ramener à l'épicerie où on l'avait "emprunté" et nous avons récupéré l'argent de la consigne...
(C'est vieux, il y a prescription).

14. Le samedi 17 août 2013, 18:54 par Liaan

@Liaan : Comment voulez vous que "Le petit commerce" puisse s'en sortir avec des lascars comme vous !

15. Le lundi 19 août 2013, 09:18 par michel

@Lib : Qu'est-ce donc qu'un jardin madugassien ?

16. Le lundi 19 août 2013, 14:46 par Lib

@ Michel : Un habitant de Magudas ( Gironde ) , tout simplement .. :o)