Les boules de Tintin


La tintinophilie est une curieuse maladie qui, le plus souvent, vous tombe dessus dans l'enfance et dont vous avez le plus grand mal à guérir. En plus d'être chronique, cette maladie est très contagieuse. Je viens de terminer la passionnante lecture de "la Malédiction de Rascar Pacac", ouvrage de Philippe Goddin qui retrace la genèse de l'album "les 7 boules de cristal" en l'expliquant, en le mettant dans le contexte de l'époque, en parlant de Hergé et de sa collaboration avec Edgar P Jacobs.

On aura beau dire ce que l'on voudra, Hergé et son héros principal, Tintin, sont des socles indéboulonnables de la bande dessinée. On peut ne pas aimer ou prétendre ne pas aimer, on ne peut pas nier que l'œuvre de Hergé est un pan majeur de cette forme de narration.
Il est couramment admis que l'on peut mettre à part les trois premiers albums de Tintin. Dans le premier, Hergé faisait sans doute preuve de trop d'anti communisme, dans le deuxième album, il était certainement trop colonialiste. Pour le troisième, celui où Tintin part combattre la maffia aux Etats-Unis d'Amérique, on notera probablement qu'il donne une vision peu compatible avec la "bien pensance" de rigueur depuis bien des années, notamment dans sa description des indiens.
Il y a des tintinophiles, il y a aussi des tintinophobes. On a souvent reproché à Hergé d'avoir représenté les méchants sous des traits caricaturaux trop marqués. De fait, il est bien difficile de prendre la défense de Hergé sur la question du racisme. On lui a aussi fait le procès de sa position vis-à-vis de l'occupant allemand durant la dernière guerre mondiale. Hergé a continué à collaborer avec le journal qui publiait ses planches alors que ce titre était tombé sous le contrôle des nazis. De fait aussi, dans les différents albums qui conduisent Tintin hors d'Europe, on ne peut pas ne pas constater des propos très douteux. On a beaucoup écrit sur Hergé et mon avis est que le personnage n'était pas au-dessus de tout soupçon. Ceci dit, il nous a laissé quelques belles histoires dont celle qui nous occupe aujourd'hui, parue en deux albums. "Les 7 boules de cristal", donc, suivi de "Le temple du soleil".
"Les 7 boules de cristal" est réalisé durant la guerre, sous occupation nazie. Avant d'être un album, il paraît sous la forme de planche de quelques cases quotidiennement ou presque dans le journal "Le Soir". L'ouvrage conçu par Philippe Goddin nous propose de découvrir cette version originale du récit avec beaucoup de détails, d'explications, de commentaires, de documentation. On aura intérêt de se munir le l'album et de lire les deux versions concomitamment afin de comparer. Evidemment, la version parue dans le journal est au trait. Pour la parution en album, les planches seront découpées et remontées, elles seront mises en couleur, le lettrage sera entièrement refait. Des parties seront abandonnées tandis que d'autres seront revues ou créées pour l'album. Ce qui est vraiment très intéressant, c'est de pouvoir se plonger dans la méthode de travail de Hergé. Par exemple, il mettait souvent Edgar P Jacobs à contribution pour croquer une posture ou une position.

La Malédiction de Rascar Capac - Philippe Goddin
Alors voilà, entre un Hergé qui se laisse aller à exprimer des idées antisémites, racistes, anti-bolchéviques, qui aurait collaboré avec les nazis[1] en travaillant pour le journal volé[2] et Tintin qui a tant fait voyager les jeunes et leur à fait découvrir l'Amérique du Sud comme le Tibet, les fonds sous-marins comme les cirques lunaires, qui a rencontré le Yéti et tant d'autres personnages, entre ce dessinateur qui est un homme avec ses faiblesses et ses parts d'ombre et les Dupondt, Tournesol, Haddock, la Castafioire et Séraphin Lampion, Rastapopoulos et Nestor, le bilan est, à mon avis, positif. Aujourd'hui, je ne saurais dire combien d'années après ma première rencontre avec Tintin, je prends toujours un vrai plaisir à lire certains albums.
On m'a communiqué alors que je suis en train d'écrire ce billet[3] un lien vers le site de France Culture qui permet d'écouter une série d'émissions consacrées à Hergé et Tintin.

Notes

[1] Mais il faut aussi reconnaître qu'il lui fallait travailler pour vivre.

[2] Selon les termes mêmes utilisés à l'époque.

[3] Le billet est écrit le vendredi 19 septembre.

Commentaires

1. Le samedi 20 septembre 2014, 09:43 par Liaan

Enfin un bon "A lire" !
Parce que je ne voudrais pas dire, mais je l'écris, le dernier ouvrage que vous nous conseilliez ne paraissait pas vraiment folichon.
Là, "c'est du lourd". Ces deux ouvrages, bien sûr que je me les suis procurés.
Vous avez tout à fait raison de dire que Tintin, c'est incontournable.
Et que cela ne "vieillit" pas, on relit avec plaisir toutes ses aventures des années plus tard après leur découverte par chacun. Et les personnes de nos générations ont eu le plaisir de découvrir les derniers albums lorsqu'ils venaient de sortir. Pour moi, ce fut Tintin au Tibet que l'on m'avait offert lorsque j'étais môme, il y a pas mal de temps. Je me souviens d'avoir entendu à la radio la sortie de l'album "Vol 714 pour Sydney", je crois que c'était 1968 ou 1969 ? Et la sortie "en direct" de l'album décevant "Tintin chez les Picaros" car j'achetais le magazine de Tintin qui existait encore...
Il faut avouer que plus tard, lorsque j'étais plus au courant de l'univers de la bande dessinée, que je m'intéressais à la création de ces bandes dessinées, donc des personnalités des auteurs, j'ai eu des surprises. La vie d'Hergé en est une.
J'ai appris aussi qu'il existait un Studio Hergé, avec toute une flopée de très grands auteurs comme Bob de Moor, E.P. Jacobs ou Roger Leloup, et que les albums de Tintin n'étaient pas vraiment des "premiers jets" !
Et ces deux ouvrages de Philippe Goddin sont passionnants, car vous parlez du premier tome, le second, est encore plus surprenant, avec beaucoup de "scènes coupées au montage" comme on dit au cinéma.

2. Le dimanche 21 septembre 2014, 09:23 par Sax/Cat

@Liaan :
Je ne vois pas ce que vous avez contre les picaros, à mon goût c'est un des meilleurs.
Je suis beaucoup plus dubitatif sur ceux où RG montre son goût pour le paranormal, tels que le vol pour Sidney.

3. Le dimanche 21 septembre 2014, 11:27 par Liaan

@Sax/Cat : Les Picaros : j'ai écrit décevant car cet album m'a déçu, par rapport aux autres. Déjà, Tintin a troqué sa culotte de golf pour des blues-jeans (c'est un point), et l'histoire n'est pas passionnante (à part l'invention du Professeur Tournesol pour lutter contre la consommation excessive d'alcool), mais en le relisant plusieurs fois, cela reste un Tintin : c'est à dire un album impeccable, et plaisant en fin de compte.
Pendant une période, l'album que je préférais était justement Vol pour Sydney (c'est pour cela que les Picaros m'avait déçu). Puis le temps à passé et parmi les albums préférés, "Les bijoux de la Castafiore" est devenu "L'Album" avec son huis-clos et surtout ses dialogues. Un autre grandiose est "L'affaire Tournesol". Je dois plus aimer les enquêtes policières que les grandes virées sur la Lune, par exemple.
Mais, comme dirait Michel, tous les albums sont incontournables (les 3 premiers sont à mettre à part).

4. Le dimanche 21 septembre 2014, 12:04 par Sax/Cat

Cela dit je ne suis pas un tintinophile absolu. J'ai même toujours trouvé le dessin des personnages un peu simpliste, avec des décors plus recherchés.
J'ai d'ailleurs été longtemps convaincu qu'on ne pouvait pas à la fois être un très bon scénariste et un très bon graphiste, avec comme autre exemple Uderzo en solo sur Astérix dont les scénarii m'ont toujours laissé froid.
Bon à côté de ça il y a entre autres un Greg qui n'était pas trop mauvais dans les deux domaines.

5. Le dimanche 21 septembre 2014, 13:22 par Liaan

@Sax/Cat : Le dessin des personnages "assez simpliste", dites vous ? C'est justement le charme de cette "ligne claire" dont Tintin est l'archétype : de simples traits, mais les traits essentiels, des aplats de couleur, pas d'ombre.
Sur les Tintin, il est fort dommage que Bob de Moor n'ait pas dessiné "L'Alph'art", comme il avait pu, heureusement dessiner le second tome des Blake et Mortimer : "les trois formules du professeur Sato".
Question scénario et dessin, certains auteurs se débrouillent plutôt bien à faire les deux, d'autres sont plus à l'aise pour écrire des histoires dessinées par un tiers.
L'empreinte de Goscinny est indélébile, et l'on voit tout de suite qu'il a participé lorsque l'on lit certains Lucky Luke, qui sont malgré tout crédités "textes et dessins de Morris".

6. Le mardi 23 septembre 2014, 09:09 par Liaan

J'apprends que Greg avait été sollicité par Hergé (je lis la "Détonation Vespérale, le journal qui publie les nouvelles si rapidement, avant même qu'elles n'arrivent - voir Achille Talon), donc Hergé avait demandé un scénario pour un Tintin qui devait être titré "Tintin et le Thermozéro" dans les années 1960-1961, et Hergé lui a refusé ce scénario.