Les Martiens sont des casse-couilles

Avant qu'il ne soit clairement établi que l'on ne trouverait pas de petits hommes verts sur la planète Mars, ceux-ci faisaient le bonheur des écrivains de science-fiction et des réalisateurs de films du même genre. S'il fut une époque où Home Terrestrus pouvait sincèrement avoir peur d'une invasion martienne, il n'est sans doute plus personne sur notre bonne vieille planète pour le craindre. Par machines interposées, l'homme a posé le pied sur cette planète rouge et l'a fouillée à la recherche d'eau et de vie. Si jamais la vie a pu, sporadiquement, apparaître sur cette planète désolée, un consensus scientifique est aujourd'hui posé pour affirmer que la prochaine invasion extra-terrestre ne viendra pas de là.
La science-fiction n'est pas un genre qui trouve grande grâce à mes yeux, pas plus en littérature qu'au cinéma. Ce qui me dérange souvent, c'est l'emploi de ce que j'appelle deus ex machina. Par exemple, et ce n'est pas là de la science-fiction, lorsque Mankell, dans l'un de ses romans, fait arriver un hélicoptère de la police à la toute fin du roman et que l'inspecteur réussit à se sauver d'une mort certaine grâce à ça. Vous pouvez pas savoir à quel point ça m'agace, cette histoire de méchant qui projette de tuer le gentil, l'a au bout de son canon, est prêt à tirer, tout prêt, vraiment à deux doigts de le faire, c'est carrément imminent, du peu au jus, de presque tout de suite maintenant, et que, d'un coup, il lui prend l'idée ou le besoin de tout expliquer le pourquoi il en veut à l'humanité et pourquoi il veut la détruire et où il a rangé le code qui va permettre d'arrêter la mise à feu des missiles nucléaires qui pointent sur la Terre. Oh que ça m'énerve ! Ou encore lorsque le capitaine du vaisseau spatial prévient son équipage qu'ils vont devoir passer à la vitesse MegaLight supérieure (entre trois et quatre fois la vitesse de la lumière à peu près) s'ils veulent être à l'heure pour le pot de départ du colonel Sprouatch, sur la quinzième lune de Orion du Sagittaire, aux confins du troisième univers. En un clin d'œil, mais non sans avoir risqué de percuter un traître astéroïde, ils sont pile-poil à l'heure et ne souffrent pas du tout du plus petit décalage horaire. Ça me casse les pieds. C'est comme ça.
Toutefois, si l'on commence à mettre de l'humour, ça passe tout seul et je suis le premier à me bidonner comme une baleine. Prenons le cas de l'œuvre de Douglas Adams que je vous engage à découvrir si ce n'est pas déjà fait. Là oui, aucun problème. J'accepte que l'on voyage aux limites de l'Univers et que l'on y trouve un restaurant. Où se situe le souci ? Je n'en vois pas. Tout cela est une question de convention. Si l'on établit dès le départ que l'on va naviguer dans les eaux exquises de l'absurde, que l'on va jouer à être intelligent, j'accepte de bonne grâce. Si l'on me prend pour un perdreau de l'année en me racontant des trucs qui n'ont ni queue ni tête, je renâcle.
Le livre de Fredric Brown dont je veux parler aujourd'hui, "Martiens Go Home !", est un roman de science-fiction, certes, mais de science-fiction humoristique. Et ça change beaucoup de choses. Sans que l'on ne sache ni pourquoi ni comment, les Martiens ont débarqué sur Terre. Partout et ils sont nombreux. Si l'on ne sait rien de leurs intentions, on se rend vite compte qu'ils sont insupportables. Leur seul pouvoir réel est de nuire à notre tranquillité. Physiquement, ils ne peuvent rien contre nous, ils n'ont pas prise sur le monde matériel. Ils ne peuvent ni se saisir d'un objet ni nous frapper. Par contre, ils nous entendent, ils nous parlent (et ils sont malpolis et moqueurs), ils voient à travers la matière, se posent au sommet de votre crâne, vous crient dans les oreilles, dénoncent les mensonges, dévoilent les secrets d'état. De vraies poisons.
Personne ne sait ce qu'ils veulent, personne ne peut les combattre, et, rapidement, les Humains sont obligés de faire avec leur présence et ce n'est pas toujours simple et agréable. Puisqu'ils voient tout et traversent les murs en plus de voir à travers, l'humanité répugne un peu à faire l'amour. On enregistre une baisse de natalité conséquente dans la première année.

Martiens foutez le camp !
A 37 ans, Luke Devereaux est un auteur de romans de science-fiction. Il s'est réfugié dans la cabane d'un ami pour écrire un nouveau roman. Sa vie sentimentale est malmenée, sa femme a entamé une procédure de divorce. Pour l'aider à trouver une idée pour son roman, il picole. Et c'est alors qu'il est déjà passablement saoul que lui vient une idée d'invasion martienne et qu'un martien fait irruption dans sa vie. Je ne vous raconte pas le reste.
Paru en France en 1957 (en 1955 aux Etats-Unis d'Amérique), ce roman est a replacer dans le contexte de l'époque, dans la guerre froide qui faisait rage, dans les histoires d'extra-terrestres qui avaient cours (affaire de Roswell en 1947 et autres). Comme souvent dans les ouvrages de science-fiction et plus encore dans ceux d'anticipation, le roman de Fredric Brown est l'occasion d'une critique des sociétés humaines. La présence des Martiens rend impossible la guerre entre les grandes puissances que sont les USA et le bloc soviétique. Parce que l'auteur est Américain, on note que le point de vue principal est celui d'un citoyen américain.
Ce qui est amusant, c'est de se dire qu'aujourd'hui on pourrait écrire un roman sur la même trame en remplaçant les Martiens par l'informatique et le réseau mondial à qui il pourrait devenir difficile de cacher quoi que ce soit et à qui il pourrait devenir illusoire de fermer quelque porte qui soit. Ces jours-ci, on parle beaucoup d'intelligence artificielle avec l'ordinateur de Google qui apprend à jouer au jeu de go et bat le champion du monde de la discipline. Qu'en sera-t-il de l'humanité au jour où l'ordinateur se suffira à lui-même et qu'il pourra gérer nos vies ? Même s'il est conçu pour nous servir au mieux de nos intérêts, il nous rendra assurément la vie impossible ou, tout du moins, sans saveur. Il gèrera notre alimentation, nous interdira les comportements à risque, nous empêchera de boire de l'alcool, de fumer du tabac et pire encore. Il aura un contrôle de tous les instants sur notre état physiologique, nous dira quel sera notre partenaire sexuel idéal pour que les gènes donnent le meilleur rejeton possible. Puisque nous n'aurons plus à nous préoccuper de rien, il sera alors peut-être temps de tirer notre révérence et de quitter la scène... ou de débrancher les machines s'il en est encore temps.
J'ai donc lu ce bouquin qui se lit rapidement. Et qu'est-ce que j'en pense ? Je suis partagé. Si je considère qu'il est bien vu dans l'ensemble, il y a quelques détails qui me dérangent et quelques facilités que je déplore. Parmi les détails, il y a quelque chose que j'ai identifié comme un fond de racisme. Je m'explique. Fredric Brown n'hésite pas un instant de qualifier les personnes "noires" ou "jaunes" de sauvages en caricaturant beaucoup trop à mon goût cette notion de personnes simples d'esprit. De même, il n'hésite pas à nommer le secrétaire général des Nations Unies, d'origine japonaise, Yato Malblanshi (dans la traduction française tout du moins). Ce n'est peut-être pas ce qu'il y avait de plus heureux à trouver, il me semble. Alors, on dira que en d'autres temps et on mettra cela sur le compte d'une erreur de jeunesse comme pour Hergé. Bon. Admettons. Il n'empêche que je n'aime pas.
Si j'apprécie ou s'il ne me dérange pas que l'auteur ne se soit pas senti obligé de donner des explications techniques sur la venue de ces Martiens, je suis resté un peu sur ma faim sur son désir de faire de ces Martiens des êtres qui n'ont pas d'impact sur notre monde matériel. Je comprends bien que c'est là une idée intelligente pour expliquer facilement que l'on ne peut pas les combattre mais je trouve cela tout de même un peu trop simple. A tout prendre, j'aurais presque préféré que les Martiens nous aient envoyé des hologrammes. Tout ceci étant dit, ce livre reste plaisant à lire et on se prendra plusieurs fois à rire ou sourire aux mésaventures de ces pauvres Terriens impuissants et désarmés face à ces insupportables petits êtres verts à qui l'on aimerait bien botter le cul jusqu'à en user ses semelles !

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