L'usine

Aujourd'hui, pour ne pas faire comme à l'habitude, je vous propose un texte à lire.

Il y a longtemps que l'on n'avait pas autant rigolé. La chaîne s'était arrêtée, les sirènes hurlaient et les camarades étaient pliés de rire. La machine m'avait arraché le bras juste au niveau du coude. Ça avait fait un mal de chien et ça pissait le sang en jets saccadés. Un sang rouge tomate bien mûre. On m'avait fait un garrot avec un fil de fer trouvé là et serré à la tenaille. Ah nom d'un chien ! Le mal que ça faisait de sentir le fil de fer entrer dans les chairs. On rigolait encore lorsque l'on m'a amené à l'infirmerie. Ça avait coupé la monotonie du travail à la chaîne, mon affaire. Après, on m'a dit que les chefs avaient mis bon ordre à tout ça à coups de nerfs de boeuf. Fallait rien regretter, une bonne séance de rigolade, c'est toujours bon à prendre.

Je suis resté cinq jours à l'infirmerie. Trois fois par jour, on venait flairer la plaie, histoire de s'assurer que ça pourrissait pas trop. On me donnait à manger pour que je refasse du sang. J'avais hyper mal mais j'étais au chaud et je n'avais pas à travailler. Et puis on m'a renvoyé à l'usine. Pas au même poste parce qu'avec un seul bras, je ne pouvais rien y faire de valable. On m'a mis au pédalage. Ce n'était pas le meilleur poste. Moins dangereux que sur la chaîne mais beaucoup plus fatigant sans compter qu'on n'arrête pas de se faire engueuler par les chefs pour pédaler plus vite.

En bas, sur la chaîne, les copains me souriaient et me faisaient des clins d'oeil pour que je sache qu'ils étaient avec moi. Ils étaient contents que je sois pas mort. Ils m'aiment bien, les copains. Et je les aime bien aussi, en retour. On est tous toujours ensemble. A l'usine pour travailler et dans les dortoirs, attachés les uns aux autres par les pieds pour pas qu'il y en ait un qui s'enfuie. Quand il y en a un qui meurt dans la nuit, on doit prévenir un responsable qui vient le chercher et nous attacher de nouveau. Des fois, on ne s'en rend compte que le matin parce qu'on dort, la nuit. Alors quand on doit se lever, là on voit bien qu'il bouge plus et qu'il est mort. Alors on appelle et on se fait engueuler, en prime.

Le dimanche, on bosse pas. On se lève et on file au réfectoire. Pour chacun une gamelle d'ersatz liquide bien chaud et deux boules de solide. Quand il y a eu une panne, l'ersatz est servi froid et ça, c'est vraiment dégueulasse. Faut le boire quand même pour les vitamines et les antibiotiques. Les boules, on mange ça tous les jours, matin, midi et soir. Ce n'est pas mauvais. Ça dépend des arrivages mais en général, ce n'est pas mauvais. Et ça tient bien au ventre, surtout. Ceux qui n'ont plus de dents les trempent dans l'ersatz. Ça fait une odeur un peu bizarre. Après, on va à la messe où on nous explique que le dieu est content de notre travail. On est content de lui faire plaisir. Et puis c'est le discours pendant deux heures. On nous dit qu'il va falloir encore faire des efforts pour le futur et travailler dur pour le bien de tous. C'est un peu barbant d'entendre toujours le même discours. Enfin, c'est la douche désinfectante et la visite médicale. On se met à poil, on jette nos vêtements dans le four et on passe devant une armée de médecins et de chirurgiens. On nous refait les bandages, on nous ausculte par tous les trous, on nous badigeonne les plaies, on nous fait éclater les furoncles. On nous donne de nouveaux vêtements neufs et on part manger. L'après-midi, on regarde un film sur l'avancée de nos forces sur les fronts. Le meilleur moment du dimanche c'est quand on peut téléphoner à la famille. On entre dans un grand hangar où il y a plus de deux cents petites tables hautes avec un poste de téléphone. Une demi heure chacun et deux essais. Si ça n'a pas décroché, on doit laisser la place à un autre. Ceux qui n'ont pas de famille, tant pis pour eux. Remarquez qu'on n'a pas le droit de dire n'importe quoi non plus. Les conversations sont écoutées. Je veux dire que c'est de la conversation en différé. Vous dites quelque chose qui est transmis à votre correspondant si c'est validé. Pareil dans l'autre sens. Au final, on ne se dit pas grand chose mais ça fait passer le temps. Le soir, on mange tôt, vers 17 heures 30 pour aller se coucher tôt et être en forme pour une nouvelle semaine de travail à l'usine.

L'autre nuit, j'ai eu de la fièvre. Je crois que mon moignon s'infecte. Il y du pus jaune qui coule des cicatrices. Je me tais parce que c'est un coup à se faire encore engueuler. Le risque, avec l'infection, c'est que le chirurgien décide de couper plus haut. Moi, j'ai encore de la place mais si on peut pas couper plus haut, c'est le recyclage assuré. Et là, mystère, personne ne sait ce qu'il devient de ceux qui partent au recyclage. On ne les a jamais revus. Il y avait un gars, l'année dernière, Roger, je crois me souvenir, qui s'était fait couper une jambe avec la scie pendante. Sur le coup, il avait ri avec tout le monde, comme c'est la tradition. Et puis, avec l'infection, on lui avait coupé plus haut et puis aussi l'autre jambe. Il ne riait plus beaucoup, du coup. On l'avait mis au contrôle des bombes à acide. Il y en a une qui lui a explosé entre les mains. Plus de bras et une partie de la tronche partie en fumée. Du jour au lendemain, il a été recyclé. Plus de nouvelles, rien.

Avant la guerre, il paraît que ce n'était pas pareil. Moi, je n'ai pas connu. Je suis trop jeune. La guerre, je ne l'ai vue qu'au cinéma. Ça a l'air mieux qu'ici. Ça se passe en plein-air, au moins. Si on travaille bien à l'usine, on peut avoir une chance d'aller à la guerre, on nous dit. Pour moi, c'est foutu. Un bras en moins et c'est râpé. A la guerre, ils ont des machines qui roulent toutes seules et qui lancent les bombes qu'on fabrique ici sur la gueule des ennemis. Les ennemis doivent avoir un peu la même organisation que nous, à ce que j'ai vu. Mais en moins bien, tout de même parce que nous sommes les meilleurs.

J'ai pédalé toute la journée. Mon bras me manque. Je dois prendre appui sur un seul bras et mon moignon gigote et me fait mal. Il n'est pas cicatrisé comme il faut. Ce soir, je suis éreinté. Je n'avais pas beaucoup d'appétit pour le repas du soir. J'ai essayé de garder une moitié de boule pour plus tard mais on m'a vu et j'ai reçu un coup de matraque sur la tête. J'ai bien été obligé de tout manger. Dans l'après-midi, il y a eu une explosion dans l'atelier d'à-côté. A mon avis, il y a eu des morts. Ils vont avoir du mal à faire leur chiffre de production s'ils sont moins nombreux. Il faut tenir et serrer les dents, comme on nous le répète. Dans notre brigade, on est déjà un bon nombre d'éclopés. Si l'on ne compte pas les petites blessures, les doigts en moins et les yeux amochés, on doit être un bon tiers à ne plus être entiers. Il y en a un, on lui a ressoudé la jambe en coupant un bout d'os. Sans rire ! On croyait pas qu'il allait rester à l'atelier, lui. Il a une démarche bizarre, depuis. Il y en a un autre, il a perdu un oeil, trois doigts et une oreille d'un coup. Un jet de vapeur malencontreux, une conduite qui a lâché sans prévenir. Dans l'ensemble, on ne se plaint pas trop. Ça pourrait être pire avec le chômage qu'il y a dehors et l'insécurité qu'on n'arrive pas à combattre.

Environ une fois par an, on peut avoir trois jours pour aller dans la famille si on a une famille et si on est bien noté. C'est très rare que quelqu'un cumule tout ça. En fait, je ne connais personne qui soit parti depuis bien longtemps. Cette année, je sais déjà que je ne partirai pas. Quand on est blessé, on a une dette à régler en travaillant. C'est pour ça qu'ils ne soignent pas trop bien, pour que ça ne nous coûte pas trop cher. C'est plutôt sympa, quand on y réfléchit.

J'ai appris à lire, à écrire et à compter. Je ne me souviens plus de tout. Ici, on en a qui ne savent même pas parler. On ne comprend rien à ce qu'ils baragouinent. Mon avis, c'est qu'ils sont bizarres. Les anciens disent qu'ils sont comme ça depuis qu'on leur a trifouillé dans la tête. Ceux-là, leur boulot c'est le pire de tous. C'est eux qui poussent les chariot avec l'acide. Ils n'ont pas le droit de suer. La moindre goutte d'eau qui tombe dans le chariot, c'est l'explosion. Il y en a qui disent que c'est pour ça qu'on a bricolé leur cerveau, pour qu'ils suent pas. Moi, je savais pas qu'on suait avec le cerveau.

Je ne me souviens plus bien de l'âge que j'avais lorsque je suis arrivé à l'usine. J'étais petit. Mon premier poste, c'était aux détonateurs. Il faut de bons yeux pour faire ça. C'est des petites pièces qu'ils font mettre les unes dans les autres dans le bon ordre. Presque un jeu d'enfant. Là, ceux qui faisaient pas bien attention étaient sûrs de perdre des doigts. C'est la première chose qu'on nous avait expliqué, je me souviens de ça. On était tous très jeunes. Ça arrêtait pas de pleurer, ça aussi je me souviens. Les plus petits qui appelaient leur mère, des trucs comme ça. Et au moindre bout de doigt qui sautait, c'était la panique générale avec les plus grands qui riaient grassement, pour se moquer.

Ce qui nous fait tenir, c'est que l'on sait que l'on va remporter la guerre et que nous pourrons rentrer chez nous et avoir une vie plus douce. La mort, on n'y pense pas vraiment. Ça reste abstrait. Nous on a l'espoir bien chevillé au corps, nous avons confiance. S'il est vrai que nous ne savons ni pourquoi ni contre qui nous sommes en guerre depuis si longtemps, nous savons que nous sommes dans notre bon droit et que nous travaillons à construire une vie meilleure pour toute l'humanité. Un jour, j'ai entendu quelqu'un qui disait que tout cela était parti de l'électricité. Avant, il y en avait pour tous et à domicile. Enfin il paraît. Et puis, il y a eu des usines de production qui ont explosé à cause du nucléaire. Du coup, ça a été fini, l'électricité pour tous. Le nucléaire, ça doit être vrai parce qu'on nous a dit que des endroits étaient impropres à l'habitation dans le nord. A cette époque, il y aurait eu beaucoup de morts et plus assez de place pour les autres. Ce serait pourquoi on aurait fait la guerre, pour qu'il y ait moins de monde pour l'espace habitable. Tout ça, c'est pas facile de savoir si c'est vrai.

Cette nuit, j'ai déliré dans mon demi sommeil. Ce n'est pas bon signe. Mon moignon me fait mal et il sent mauvais. J'ai soulevé le bandage et il y a un bout de chair qui est tombé. Tant que je peux pédaler, ça va. J'espère que les chefs ne s'apercevront de rien. J'ai le soutien des autres pédaleurs. Si j'ai un coup de mou, ils pédaleront un peu plus fort pour compenser. Notre boulot, c'est d'entraîner la chaîne. Il faut garder la cadence. Ni trop vite ni trop lent. On reconnaît les pédaleurs à leurs mollets. On les reconnaît aussi aux hémorroïdes mais on évite de trop les exhiber. Là, avec les collègues, on se prépare à aller pédaler. Marcel voit que je ne vais pas bien. Il me demande si ça va aller. Je fais oui de la tête. Je me méfie un peu de Marcel. Des bruits courent sur son compte comme quoi il dénoncerait les malades.

Pour un coup de bol, c'est un coup de bol ! On a eu un bel accident sur la chaîne. C'était rouge du sol au plafond. On nous a dit d'arrêter le pédalage le temps que tout soit remis en ordre. J'avais des visions, je voyais comme des petits cochons qui fouillaient de leur groin dans les tas de membres arrachés. Ça me faisait sourire, c'était mignon. Des grands chefs sont arrivés et ça a palabré pendant longtemps. Ça parlait fort, ça menaçait, ça a même un peu exécuté. Nous, les pédaleurs, on attendait sur nos machines. J'étais inondé de sueur, je voyais trouble. J'ai dû m'évanouir parce que lorsque je me suis réveillé, je n'étais plus dans l'atelier. Je ne savais pas où j'étais.

Je me sentais plutôt bien. Il y avait une lumière très blanche qui venait de partout à la fois. Je ne ressentais rien. Je ne pouvais pas bouger. J'avais l'impression de ne plus avoir de corps. C'était une sensation très étrange, pas désagréable, juste déconcertante. C'était comme il ne se passait rien mais qu'il allait se passer quelque événement d'un instant à l'autre. Je n'entendais rien, je ne voyais rien à part cette lumière blanche qui ne me rappelait rien que j'avais connu. Le temps même semblait ne plus exister. Seules mes réflexions donnaient une sorte d'idée d'un temps hypothétique qui passait mais je n'avais pas une sensation très claire de continuité. J'étais incapable de dire si j'étais éveillé ou non, si je réfléchissais ou si je rêvais. J'avais peut-être été recyclé.

La lumière est devenue de plus en plus intense, mes pensées ont commencé à courir comme des folles, il y a eu un éclair, comme une explosion de lumière et puis, plus rien.

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