Elle et eux

"L'invention de nos vies" de Karine Tuil, roman paru chez Grasset, me laisse un sentiment très mitigé. Habituellement, je ne conseille les livres que je n'aime pas aux seules personnes à qui je veux du mal. Cette fois-ci, je me laisse aller à le conseiller aussi aux autres personnes si tant est qu'elles existent.

J'ai eu comme une mauvaise conscience. Je me suis demandé un moment si je n'aimais pas ce livre, conseillé par vendeuse de livres que je connais un peu, seulement parce qu'il est écrit par une femme. Je me suis demandé sérieusement si ce n'était pas simplement que je laissais libre cours à ma misogynie naturelle et légendaire. Et puis, je me suis demandé si un homme aurait pu écrire un pareil roman. Et finalement, je me suis dit que tout cela était totalement idiot, que ce n'était pas une question d'auteur ou d'auteure et qu'il fallait prendre un peu de hauteur.[1]
Donc, je dis que je n'aime pas ce livre. Et je dis aussi (je ne suis pas à une ambivalence près) qu'il faut lire ce livre[2] J'ai lu ce roman avec, par moments, du plaisir ou, du moins, de la curiosité, de l'envie de connaître la suite. C'est un roman d'amour, un peu un mélodrame. C'est l'histoire de trois personnes, deux hommes et une femme. Les deux hommes sont amoureux de la même femme. C'est l'histoire de trois personnes. Il y a un homme de culture musulmane, un homme de culture juive et une femme de culture chrétienne[3]. Nous avons Samir, Samuel et Nina. Ils sont jeunes et ils sont amis. Nina vit avec Samuel et Samir conquiert le cœur de Nina. Alors, Samuel fait une tentative de suicide et Nina revient avec lui.
Des années ont passé. Samuel qui se rêvait écrivain a un emploi présenté comme un peu minable. Nina pose pour des photographies publicitaires et incarne la mère de famille modèle. Samir, lui, a semble-t-il mieux tiré son épingle du jeu et est devenu un avocat célèbre à New York. Pour en arriver là, il a dû, un peu malgré lui, puiser dans la vie de Samuel et se faire passer pour un membre de la communauté juive. Il vit dans le mensonge et cela va le faire tomber de son piédestal. A un moment, Nina quitte Samuel pour suivre Samir à New York et y vivre dans une semi clandestinité le rôle de la maîtresse cachée. Samuel profite de sa grosse dépression pour écrire un livre qui aura un succès colossal et le rendra riche et célèbre lorsque son ancien ami plongera dans la déchéance après avoir tout perdu, travail, famille et gloire. Un renversement de situation incroyable.

Karine Tuil - L'invention de nos vies
Sur le fond, l'histoire est plutôt intéressante. Derrière les histoires d'amour, d'argent et de pouvoir, il y a des personnages forts quoi qu'un peu caricaturaux. Et pour tout cela, on peut prendre plaisir à lire ce roman. Forcément, ce livre est une critique de nos sociétés, de la difficulté pour les personnes issues de l'immigration à s'insérer dans elles. On peut aussi voir une dénonciation de ces sociétés qui forcent à l'ambition et à la réussite à tout prix, qui misent sur le paraître. Une bonne partie du roman se déroule aux Etats-Unis d'Amérique avec la réussite sociale de Samir en toile de fond. Une réussite basée sur un mensonge (par omission, il est vrai). Samir évolue dans le costume d'un autre et navigue dans une certaine forme de racisme qui l'a obligé à opter pour le mensonge.
Aucun des trois personnages principaux n'apparaît comme réellement sympathique et c'est sans doute la seule option qui pouvait se présenter à l'écrivaine. A la fin du roman, on ne sait trop que penser de tout cela et on ne sait même pas s'il convient de penser quoi que ce soit. On pense peut-être que l'ensemble est un gâchis regrettable mais je ne suis pas certain que l'on n'ait beaucoup avancé sur les questions du racisme, de l'intolérance, de la haine et de la peur, de l'amour et de la pitié, de la réussite et de la chute, de la gloire et de la honte. Pourtant, oui, tout cela est traité dans ce livre. On lit des pages sur la peur du musulman aux Etats-Unis et les conséquences du Patriot Act. Les ombres des tours jumelles planent sur le roman comme, peut-être, le fantôme de Dominique Strauss-Kahn[4]. C'est donc un roman riche, bien écrit malgré les reproches de forme que je peux faire, rythmé et direct.
Par contre, sur la forme, je n'aime pas du tout le style littéraire de Karine Tuil dont je n'ai rien lu d'autre. Elle truffe ses pages d'énumération du genre : "...il n'y a plus d'amour/de désir/de projets communs...". C'est écrit ainsi, avec des "slashes" pour séparer les mots ou groupes de mots, comme pour demander au lecteur de terminer le boulot, de choisir ce qui est le mieux. Je n'aime pas non plus la multiplication de notes de bas de page qui présentent en quelques lignes la biographie des personnages secondaires rencontrés au fil des pages. Ça n'apporte, à mon sens, pas grand chose. Et je n'aime pas non plus la façon d'insérer les dialogues ou les fragments de dialogues. Il m'a aussi semblé avoir eu du mal à entrer dans l'histoire qui, selon moi, ne prend son envol que vers la moitié du livre.
Bref, je ne sais pas trop quoi vous dire. Le mieux, c'est que vous vous fassiez votre avis par vous-même ou que vous alliez à la pêche à la critique sur Internet.

Notes

[1] C'était facile mais je n'ai pas pu résister.

[2] Surtout si l'on n'a rien de mieux à faire, toutefois.

[3] Du moins, on le suppose.

[4] Ce n'est que pure spéculation de ma part.

Une saillie verbale ?

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