Du noir, du blanc


En ce moment, deux films sortent et traitent de la photographie. "Le Sel de la Terre" de Wim Wenders et Juliano Ribeiro Salgado (fils de son père) évoque le travail du géant de la photographie Sebastião Salgado, "A la recherche de Vivian Maier" de Charlie Siskel et John Maloof nous parle de la vie et de l'œuvre d'une photographe inconnue qui a réalisé plus de 100000 photos sans jamais les montrer ou presque. Et moi, aujourd'hui, je me questionne sur la photographie.

J'ai une théorie. Selon moi, il n'existe pas de mauvais sujets. En photographie, on a trop tendance à dire qu'il faut une belle lumière, un bon sujet, une bonne technique et du matériel haut de gamme. Les exemples ne manquent pas pour contredire tout cela. J'ai l'impression qu'il n'y a pas de mauvais sujet de photographie bien qu'il y ait de multitudes manières de mal le traiter. Et là, on reconnaît le bon photographe du mauvais photographe.
Ce matin, alors que je réfléchissais à la question, j'ai entendu le bruit du tracteur d'un voisin. Je connais bien ce tracteur, je le vois assez souvent dans Azerat. C'est un David Brown, le David Brown des DB des Aston Martin. Ç'aurait été le tracteur de James Bond si James Bond avait été agriculteur. Et donc, j'entends ce tracteur qui s'arrête un peu plus haut de chez moi. Je l'observe par la fenêtre et reste un moment à le regarder. Si je le regarde ainsi durant quelques secondes alors que je le connais, que sa présence ne m'étonne pas, c'est qu'il doit y avoir quelque chose qui retient mon regard. Je vais chercher l'appareil photo, j'ouvre la fenêtre et je déclenche. De prime abord, l'image n'a aucun intérêt. Je l'ai traitée en noir et blanc assez contrasté et je ne sais pas ce qu'il faut en penser.

David Brown 990
Dans l'après-midi, j'ai à prendre la voiture et je passe au dessus de la voie ferrée. Cette voie ferrée, encaissée, ça fait plusieurs fois que j'ai comme l'impression qu'elle serait photographiquement (et simplement graphiquement) intéressante. Pourtant, je n'ai jamais réussi à en tirer quoi que ce soit de satisfaisant. Plusieurs fois, je me suis arrêté, j'ai pris l'appareil, je me suis mis ici, je suis allé là. J'ai déclenché et c'était raté. Pourtant, comme on dit, il y a un potentiel certain, selon moi. Cette fois-ci, j'ai monté un 28mm sur le boîtier pour me forcer à bouger plutôt que de pouvoir jouer sur la bague du zoom. Mon boîtier est pourvu d'un capteur "APS-C". On peut dire qu'un 28mm (pour un 24x36) équivaut à un 44,8mm une fois monté sur un capteur de petite taille comme le mien. Nous ne sommes pas très éloigné du standard de 50mm pour un 24x36. Enfin bon, bref. Cette fois-ci, j'ai cherché un point de vue légèrement différent et j'ai déclenché. Comme pour l'image précédente, j'ai opté pour un traitement en noir et blanc assez contrasté.

Voie ferrée
Là non plus, je ne sais pas me prononcer sur l'intérêt de la photo. Il y a un peu plus d'un an, je me promenais dans un petit village de l'Oise lorsque j'ai vu une 2cv abandonnée dans une petite cour. J'ai fait une photo et, lorsque revenu chez moi, je l'ai regardée sur l'écran de l'ordinateur je me suis dit que c'était simplement une mauvaise image de plus. Je regrettais qu'il y ait le bidon de chlore, par exemple. Aujourd'hui, je l'ai recadrée et traitée comme les deux autres images. Encore une fois, j'ai conscience que ce n'est ni la pire des photographies ni la meilleure. Mais hormis cela, je n'ai pas d'avis tranché.

2cv6 au chlore liquide

Et alors, je regarde les photos de Salgado et celles de Maier sur Internet. Je n'ai pas encore vu les films. Evidemment, il n'y a rien à redire aux photos de Salgado. C'est l'un des plus grands photographes de tous les temps, c'est parfait. Pour celles de Maier, nous sommes plus dans le domaine de la photo de rue. Il y a de superbes portraits, un beau témoignage de l'Amérique, d'un temps passé. C'est bien moins démonstratif, moins parfait, que les photos de Salgado. Pourtant, elles sont belles ses photos ! Et là, je sais bizarrement ce qu'il faut en penser. Là, nous sommes bien en présence d'artistes. Et puis c'est tout.

Commentaires

1. Le dimanche 9 novembre 2014, 09:07 par Lib

Vous seriez le Maier du Périgord noir que cela ne m' étonnerait point !.. Jolis clichés !.. Y'a pas à dire , le noir et blanc donne de la profondeur et une âme aux photos ..

2. Le dimanche 9 novembre 2014, 09:09 par michel

@Lib : Vous êtes un vrai ami, vous. Merci.

3. Le dimanche 9 novembre 2014, 09:50 par Sax/Cat

Vous utilisez quoi comme pellicule ? Du Ilford ?

4. Le dimanche 9 novembre 2014, 09:58 par michel

@Sax/Cat : Ilford pour la dernière, Kodak pour les deux autres. Développement au jus de choucroute et tirage à la bière.

5. Le dimanche 9 novembre 2014, 13:57 par shanti

Je me demande pourquoi vous traitez en noir et blanc au lieu de déclencher en noir et blanc ?
Il doit-y avoir une raison, qualité du rendu, un truc dans le genre. Qu'en ait-il ?
Pour ce qui est de l'utilisation massive du contraste, on le perçoit bien.
Je n'irai pas dire que j'aime, mais certains points sont intéressants.
(photo 1) Les gravillons ressortent de manière picturale et forment une "oeuvre" en soit.
(photo 2) Pareil, le ballaste ainsi que la roche sont mis en valeur, il n'en va pas de même pour les traverses qui du coup, à mon goût, sont trop effacées.
(photo 3) Je la trouve bien sympathique.
Oui, c'est vrai, que le bidon de chlore fait tâche.

6. Le dimanche 9 novembre 2014, 14:36 par michel

@shanti : Bonne question. D'abord parce que je photographie en RAW. C'est à dire que le fichier qui sort de mon appareil n'est pas à proprement parler une photo. C'est un fichier qu'il faut "développer" avec un logiciel. Ce fichier donne les données brutes du capteur. A partir de là, on peut faire un peu ce que l'on veut comme obtenir une image en noir et blanc en ayant une quantité d'informations importante.
Pour les traverses "effacées", c'est surtout qu'elles ne sont que des bouts de traverses placés sous chaque rail. Elles ne font pas toute la largeur de la voie. Mais c'est vrai que l'on ne les voit peut-être pas suffisamment.

7. Le dimanche 9 novembre 2014, 16:05 par arielle

La trois sans hésiter et avec son bidon.

8. Le dimanche 9 novembre 2014, 16:09 par shanti

Lorsque vous voulez "lire" les photos sur votre ordi elles vous apparaissent sous forme de négatif ?
Je suis curieuse de voir cela.
Pour ce qui est de la voie ferrée, je suis comme vous, elle m'attire, tout comme les trains.
Je m'étais dis qu'un jour je ferai bien un "reportage" sur les trains de marchandises ou autre convoi.
A ce jour, je n'ai qu'une photo parce que je ne sais toujours pas les heures auxquelles passent ces trains.

9. Le dimanche 9 novembre 2014, 16:14 par arielle

@Lib : Menfin, c'est pas une femelle le Michel ! Sinon drôle de destin que celui des négatifs de Vivian Maier, aujourd'hui ça n'arriverait plus. Qui irait acheter un DD au enchères?

10. Le dimanche 9 novembre 2014, 16:17 par arielle

@shanti : Quand j'ai du RAW sur mon ordi , je ne vois pas la différence. Halala, moi et la photo :(
Tiens, j'ai encore du bouffer le chien.

11. Le dimanche 9 novembre 2014, 16:37 par michel

@shanti : Non, ce n'est pas du négatif. C'est un fichier de données qui peut être interprété par le système ou par un logiciel.
@arielle : On peut toujours acheter un ordinateur complet avec le disque dur.
@arielle : Voir la différence avec quoi ?

12. Le dimanche 9 novembre 2014, 16:49 par arielle

@michel : Avec du non Raw voyons. Au premier abord, je ne vois aucune différence.
Mouais, en général les gens effacent les données. Bon c'est parait-il toujours récupérables.
Et puis dans cette histoire le sauveur-découvreur de Vivian était en quête de photos bien précises. Difficile de répéter cette étonnante histoire ou alors couchez-moi sur votre testament, legez-moi votre mac et je verrai ce que je peux faire ;-)

13. Le dimanche 9 novembre 2014, 16:55 par michel

@arielle : Le RAW est souvent accompagné d'un jpeg. Si vous ne faites aucun traitement et que vous en restez au fichier brut, vous avez certainement le rendu de ce jpeg. Maintenant, si vous voulez tirer le meilleur parti d'une photo avec un logiciel comme DxO, Aperture, RawTherapy, Lightroom ou Camera Raw pour Photoshop (entre autres), vous verrez vite le profit que vous aurez à travailler en RAW.
Au départ, le découvreur de Maier a acheté un lot de pellicules sans rien savoir de ce qu'il achetait, il me semble.
Sur le fond, vous avez bien sûr raison, l'avenir des fichiers informatiques est un gros souci.

14. Le dimanche 9 novembre 2014, 17:10 par arielle

@michel : Pour le Raw, vous m'aviez expliqué mais je suis un rien bouchée :-)
Maloof cherchait des photos sur un quartier précis de Chicago pour illustrer un livre. Ah mais grâce à vous je me culture en ce jour de déluge.
Salgado je découvre aussi et là je ressens un certain malaise...
Oui les ordi ont de la mémoire mais nous nous allons perdre la nôtre dans ses entrailles:-)

15. Le dimanche 9 novembre 2014, 19:48 par Sax/Cat

@michel : Il m'avait bien semblé reconnaître le grain de la bière.
Vous avez essayé au coca ?

16. Le lundi 10 novembre 2014, 00:01 par michel

@Sax/Cat : Non, cette boisson, je m'en délecte !

17. Le lundi 10 novembre 2014, 05:40 par TAZMAN

je trouve salgado tres puissants
un tracteur ,une voie ferré,un voiture degeu,j'aime la roumanie....
mais pourquoi Michel ne fais tu des photos et des dessins de trucs anciens
le retro viseur ?il faut agir dans la presente epoque
elle viellira c sur

18. Le lundi 10 novembre 2014, 10:18 par michel

@TAZMAN : Ouais, tu as un peu raison. Photographier le présent pour atteindre la postérité demain. Le problème, c'est que photographier le présent aujourd'hui est plus compliqué que de le faire hier. Aujourd'hui, il y a plein de cas de personnes qui se réfèrent au droit du respect de la vie privée pour t'interdire de les photographier, par exemple. A côté de ça, les mêmes personnes se prennent en photo et publient leur gueule sur les réseaux sociaux. Il me semble que les gens sont devenus plus méfiants et plus procéduriers qu'autrefois.
Il n'empêche que tu as raison et que ça pourrait être intéressant de faire de la photo "de rue". Il ne faut pas croire que ce soit si simple que ça. Par exemple, ici, à Azerat, je vais avoir du mal à trouver des sujets. S'il faut que j'aille à la ville pour passer des journées à fouiner, franchement, je ne pense pas avoir le courage ou l'envie.
Quoi qu'il en soit, je range ta remarque dans un coin de ma tête et tenterai de m'en souvenir.

19. Le lundi 10 novembre 2014, 11:19 par display:none

Concernant ce qui restera de nos données dans le futur, le cloud nous sauvera ! A moins que...

20. Le lundi 10 novembre 2014, 11:31 par michel

@display:none : A moins que, oui, comme tu dis.
Imaginons une personne soucieuse de la confidentialité de ses données et qui chiffrerait tout. L'une des différences entre une publication imprimée sur papier et une diffusée d'une manière numérique, c'est qu'il n'y a souvent pas d'archives pour la version numérique. L'autre jour je me demandais ce qu'il advenait de tous les sites qui disparaissent parce qu'un nom de domaine n'a pas été reconduit. Disparu. Souvent, heureusement, ce n'est pas bien grave.

21. Le lundi 10 novembre 2014, 12:09 par Liaan

Qu'est-ce que le contemporain ?
Tazman pose la question du pourquoi illustrer des choses du passé, et ne pas dessiner ou photographier le présent.
Je répondrais que, illustrer le présent est impossible, car le présent n'est qu'un instant fugace entre le passé et l'avenir.
Parlons photographie : vous faites une photo dite "actuelle", ce sera bon pour la presse, et comme le disait quelqu'un : "un journal quotidien, nous sommes pressés de le lire de bon matin, et le soir ou le lendemain, il ne servira que pour emballer des légumes, ou servir pour allumer le feu, ou tout simplement servir de papier pour les guoguenaux...".
La photo de l'instant devient vite un "souvenir", une archive, c'est déjà du temps qui est passé.
Pour le dessin, itou.
Je prends la bande dessinée contemporaine, qui anime des personnages très actuels, peu de temps après, vous pouvez la dater par rapport à son environnement : des ordinateurs avec écran cathodiques, alors que pour le moment, ils sont plats, le téléphone portable évolue presque chaque année. Nous vivons une évolution technologique trop rapide. La bande dessinée qui raconte des choses du moment devient vite de la bande dessiné de l'Histoire.
C'est ainsi que je comprends que Michel dessine des engins du passé, photographie des vieux trucs. Et je comprends aussi pourquoi on ne peut plus photographier tranquillement son entourage, sorti de la cellule familiale. Vous prenez une photo avec des personnages, et ces personnages vont se retourner contre vous. Jusque dans les années 1970-1990, la photo était encore argentique, et on ne prenait pas des photos n'importe comment ou n'importe où, on remarquait le photographe dans la rue, et on ne faisait pas trop attention à lui. Le photographe lui même s'essayait d'être discret, photographier des personnages demande à ce que le photographe se fasse oublier, pour pas que ces personnages prennent trop des poses, se sachant pris en photo.
Maintenant, tout appareil ou presque peut prendre des images, ou fixe ou même animée, comme un simple appareil téléphonique. Du coup, je pense que nos contemporains font plus attention pour ne pas se faire remarquer, et encore, ils peuvent être pris tout de même en photo...
Pour réaliser des photographies de personnages, il faut maintenant adopter la méthode des paparazzis, des espions. Je me souviens d'avoir vu en vente, et même en essai dans une revue photo un objectif déguisé, qui prenait, à l'aide d'un miroir incorporé, une photo sur le côté : vous faisiez semblant de photographier un monument, et en réalité, aviez dans le viseur la belle nana sur votre droite...
Il est désormais moins facile de photographier notre environnement, sauf dans les manifestations ou il y a du monde, style défilés ou meeting de véhicules anciens, ou tout le monde ou presque a un appareil photo...
En bande dessinée, je trouve plus intéressant de s'arrêter à une époque donnée, que ce soit le moyen-âge, l'ouest américain ou les années d'occupation en France, l'avantage est que cela ne peut pas vieillir, à condition de ne pas créer d'anachronisme... Le cinéma ne s'y est pas trompé en racontant maintenant des situations se déroulant par exemple en 1985, et non en 2014... Vous ne tournez pas un film en quelques jours, il y a le montage, etc. Lors de la sortie de votre film, la technologie a déjà évolué et votre ordinateur dernier cri, dont vous étiez fier de le mettre en image, n'est plus qu'une chose de l'année passée...

22. Le lundi 10 novembre 2014, 13:31 par arielle

Oui témoigner du présent demande que l'on se bouge un peu mais bon certains le font et les traces ne sont pas que numériques. Il y a des magazines, des livres. Heureusement.
Sans arpenter les rues des villes, on peut se fixer des thèmes aussi comme certains métiers plus ou moins voués à disparaître etc...
Reste que tomber "par hasard" après-demain sur des traces d'aujourd'hui sera moins évident. Ils feront comment demain les Parisi et autres Maloof ? Quoique finalement au fond c'est vrai, il restera peut-être des vieux ordi à dépecer et des gens doués de curiosité :-)
Pour moi photographier des vieux charafi ou toutes "choses" d'hier laissées à l'abandon, c'est aussi photographier le présent.