De l'invention du bon goût

Le bon goût n'est pas une notion bien arrêtée et définie. Il suit l'air du temps, navigue au gré des tendances, change et tombe en désuétude. Le bon goût d'hier n'est pas celui de demain.

C'est une discussion récente avec un concepteur de sites Internet qui m'a fait réfléchir à cela. C'était à l'occasion du changement de charte graphique de la page d'accueil de Google. Selon lui, c'était la preuve que le bon goût en matière de sites Internet passait inévitablement par ce que l'on nomme le "flat design". Google était enfin passé à ce "flat design" et c'était là la preuve qu'il fallait aller dans cette direction.
Peu avant, j'entendais parler sur France Inter, un matin où je me rendais au boulot, des "GAFA" qui dirigeaient le monde et Internet. Heureusement, le journaliste avait jugé bon d'expliquer. "GAFA", c'est l'acronyme de Google-Apple-Facebook-Amazon. En clair, il parait que ce sont les quatre sociétés qui donnent les tendances et qui gouvernent les usagers de l'Internet.
Dans le milieu des concepteurs de sites Internet, il est impérieux et indispensable de ne pas paraître "has been". Et pour éviter pareille déchéance, il faut être à l'affut des tendances. Ces tendances, on les découvre en allant sur les sites les plus populaires, les plus "représentatifs". Il se trouve que ces "GAFA" seraient ce qu'il se fait de mieux. Bon.

Ces concepteurs de sites Internet tiennent à être à la pointe de ce "bon goût" édicté par les géants de l'Internet. Il y a eu l'effet "aqua" de Apple, il y a eu les couleurs vives, il y a eu ce que l'on nomme "skeuomorphisme", il y a le "flat design". Ces concepteurs à la pointe du summum de ce qui se fait de mieux en matière de web design ne pensent pas un instant que le temps qu'ils aient terminé leur travail en cours, on sera déjà passé à tout autre chose. C'est la mode. C'est vain.

Ce qui serait vraiment intéressant, ce serait que l'on cesse de loucher sur la copie du voisin et que l'on cherche plutôt à créer une personnalité en accord avec les attentes ou besoins d'un client. Au lieu de cela, on va lui imposer la vision du moment des "GAFA" en expliquant clairement et fermement que sinon, on aura un site qui fera rire les troupeaux de geeks. Et du coup, on se retrouve avec des sites qui se défendent graphiquement mais qui en oublient le plus important : le contenu.
Le choix de la typo, le choix des couleurs, le choix des dernières technologies html 5 ou "responsive design" vont faire que votre site va être magnifiquement bien consultable sur l'écran d'un ordinateur de bureau, sur un ordinateur portable, sur une tablette ou sur un smartphone, depuis, de préférence, un autre navigateur que l'horrible Internet Explorer, mais par contre, personne ne va vraiment se soucier du contenu. Peu de textes mais écrit en très gros. Que des accroches, des titres, des slogans ! Que du creux qui claque, du vide tape-à-l'œil.

Et qu'est-ce que cela signifie, au fond ? Ça saute aux yeux. Aux débuts de la démocratisation de l'Internet (il y a bien longtemps), on nous racontait que ça allait être un outil génialissime pour s'instruire, pour apprendre, pour communiquer, pour partager, pour découvrir. Il y a eu la révolution du web 2.0 (lire "deux point zéro" pour les francophones) qui promettait que l'internaute allait enfin pouvoir réagir, commenter, donner son avis. C'est de cela que sont nés les weblogs. Mais la vraie dernière révolution, c'est que Internet est désormais entre les mains de grosses entreprises qui veulent rentabiliser la toile. On vend des adresses de courrier électronique, des données liées à vos requêtes sur les moteurs de recherche, on croise les renseignements sur vous, on monnaye, on vous traite comme de la marchandise.
Il est bien naturel qu'un site comme celui de Apple soit conçu pour faire acheter des produits Apple. Objectivement, je considère que leur site est presque ce qui se fait de mieux en terme de web design. J'aime bien le côté assez épuré, propre et lumineux. Les photos sont irréprochables, la charte graphique maîtrisée et réfléchie, c'est du bon travail. Ce qu'il convient de penser, c'est que ce qui est développé graphiquement pour le site de Apple ne va pas forcément convenir à l'ensemble des sites marchands. Apple s'adresse à une clientèle qui n'a, a priori pas de problèmes de frics. On y va à fond dans le sophistiqué-chic qui donne à penser que l'on fait partie de l'élite dès que l'on a sorti sa carte bancaire pour acheter le dernier smartphone à la mode. Les mêmes choix graphiques seraient assurément contre productifs pour un site qui chercherait à attirer des clients aux revenus modestes. Un peu comme on hésite à pousser la porte d'une épicerie de luxe lorsque l'on a le bénéfice du RSA et que l'on cherche à acheter une boîte de cassoulet pour le repas du soir.
Le marketing, c'est ça aussi. Ce n'est pas juste se faire plaisir en tant que "créateur", de "graphiste", de "développeur web". Il faut tenir compte du public visé. Il faut l'attirer ou le repousser.
Personnellement, j'aime bien les sites un peu "rock n'roll". Il n'y en a pas des masses. Ce n'est pas à la mode. C'est un truc de vioques. Je n'aime pas les sites trop branchouilles qui font sentir que c'est vraiment du truc d'initié. Le genre de site où on ne comprend même pas où il faut cliquer pour entrer. Le genre qui faisait fureur il y a quelques années avec une intro en Flash et de la musique que l'on ne savait pas arrêter.
J'ai horreur plus que tout des sites avec des textes en rose ou en orange et des petites fées qui bougent, des fleurs qui scintillent, des fonds étoilés. Là, ça me fout la gerbe. J'ai une sainte horreur des sites hideux qui sont comme cela volontairement parce que l'on veut faire comprendre que l'on n'est pas là pour faire dans le joli. J'ai en horreur les sites faits par des personnes qui prétendent pouvoir faire un site sans rien apprendre du code html, des css, des règles fondamentales de typographie. Mais je n'aime pas non plus les sites qui n'existent que pour leur "bon goût" d'un moment.

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