Extrait choisi

Le président était en colère. Une colère noire, explosive, détonante. Il avait convoqué le chef d’État-major et le ministre de la défense dans son bureau et il éructait, vilipendait, vociférait, criait, réprimandait, menaçait, gueulait, accusait à tout rompre. Le président était vraiment très en colère. Il venait d’apprendre que plusieurs états — les États-Unis d’Amérique, la Russie, la Chine — mettaient en place des programmes de défense spatiale, et que la France, la France éternelle, l’Everest de la pensée universelle n’avait rien de tel dans ses cartons. Le président se sentait outragé, brisé, martyrisé et il avait décidé qu’il allait faire un caprice dont on se souviendrait longtemps. Parce que ce président là aimait faire des caprices. Tout petit déjà, il en faisait pour un oui pour un non. Lorsque l’on lui refusait un Petit-suisse à la fraise, il se mettait à bouder, quand c’était un cordon bleu qui lui était interdit, il se levait et trépignait sur ses petites jambes frêles. A l’école, si on ne lui donnait pas la note escomptée, il entrait dans une rage folle et montrait les dents en affirmant que, plus tard, il serait le maître du monde et qu’il saurait se venger, que l’on pouvait compter sur sa mémoire et sur sa rancune tenace. Il n’admettait pas que l’on puisse lui résister, le contredire, le défier.
Ceci étant, il parvint à faire des études correctes, aidé, il est vrai, par la fortune familiale qui put servir, le cas échéant, à payer tel ou tel diplôme. Par désœuvrement, il se fit élire président de la République. La République, il n’avait qu’une très vague idée de ce que cela pouvait être mais il jugeait qu’il en savait bien assez sur la question. Par contre, la démocratie, ça, il savait qu’il haïssait le concept. Ce n’était pas à des gueux, à des gens du peuple, de commander ! C’est vrai que c’était ces gens là qui l’avaient élu. Il en riait encore. N’était-ce pas là la preuve que le peuple est bête ? Lui, il se pensait très largement plus intelligent que tout ce qui avait jamais existé à la surface de la planète. Il ne brillait pas par sa modestie, il le reconnaissait et s’en réjouissait. Il méprisait les modestes et les humbles.
Et donc, le président faisait son caprice. Il tapait du poing sur la table à petits coups répétés en martelant que ce n’était pas possible que son pays à lui, la France, n’ait pas un programme de défense lui permettant de détruire tout un continent si telle était la volonté de son président. Il exigeait que tout ce que la nation comptait de scientifiques, de techniciens, d’ingénieurs, de bricoleurs du dimanche, de mécaniciens agricoles, d’inventeurs fous soit mis à contribution pour la réalisation de son désir dans les plus brefs délais. Il fallait que, dans les quinze jours, il puisse, lui, le président de son pays, faire une déclaration à la face du monde. Il voulait que d’ici deux semaines, le monde ait peur de lui et de ses armes punitives et exterminatrices. Il tenait à ce que le monde entier tremble, le craigne, le respecte enfin. Et il tapa une dernière fois sur le marocain de son bureau avant de congédier le chef d’État-major et le ministre.
Le soir même, il était sur toutes les chaînes de télévision du pays, en direct, pour annoncer au pays que la France allait se doter d’une arme d’un nouveau type et que les ennemis, tant de l’intérieur que de l’extérieur, allaient devoir compter leurs abattis. Il expliqua pour l’occasion qu’il allait devoir lever de nouveaux impôts rigolos, de nouvelles taxes amusantes et qu’il excluait par avance que l’on puisse manifester son désaccord de quelque manière qui soit et que l’on se le tienne pour dit. Il termina son allocution en appelant à la bienveillance et en disant tout le bien qu’il pensait de lui-même. Il excellait dans l’exercice de…


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