La fin du monde débute aujourd'hui et ici

Vous en conviendrez aisément, ce n'est pas tous les jours que l'on a l'occasion de se réjouir d'avoir le sentiment d'être génial. Et justement, pour ma part, ce ne sera pas encore pour aujourd'hui. L'autre jour, il y a peut être une semaine pour être plus précis, j'entendais les propos d'un ancien ministre adepte des idées de l'effondrement, de la collapsologie comme on appelle cela lorsque l'on a le soin d'user et abuser de mots choisis qui vous permettent de briller lors d'une soirée entre amis, entre la poire et le fromage. Selon ce brave homme que l'on ne pourrait suspecter d'être sot puisque ancien ministre, la fin de notre civilisation basée sur l'énergie est à deux doigts (ou à trois mais guère plus) d'imploser. Et alors ce sera terrible. En l'espace de quelques années de 365 jours (366 pour les années bissextiles), nous passerons d'une chiée de milliards d'être humains à environ quatre de ces mêmes milliards. Avec joie et gourmandise, ce penseur défilait le cours de son scénario catastrophique. Il jubilait réellement à la description de toutes ces joyeuses calamités qui nous attendent. Plus d'énergie —plus de pétrole et plus d'électricité — mais aussi plus rien à bouffer, plus d'eau à boire, plus d'air à respirer. La grande fatalité, le fléau ultime, la fin douloureuse annoncées avec un sourire bienveillant et de la délectation à la commissure des lèvres.
Faut bien le dire, être spectateur de la fin du monde, ça doit être un truc à ne pas rater. Ça doit valoir le coup d'œil, ça doit mériter la peine d'être là pour y assister. Moi, les collapsologues, je ne pense pas qu'ils racontent n'importe quoi. Je ne suis pas assez optimiste pour croire que nous allons toujours vers des jours meilleurs et que le bonheur nous attend forcément au coin de la rue. Ils ont des arguments qui me semblent tenir la route. L'épuisement des ressources pour commencer. Je pense que, effectivement, le jour où il faudra un litre de pétrole pour extraire un litre de pétrole, on se posera la question de la pertinence de la continuité des opérations. Le jour où l'on aura épuisé bien comme il le faut la réserve de terres rares et de plein d'autres choses qui nous sont utiles pour l'agriculture ou l'industrie, nous serons dans la merde. Que, à plus ou moins long terme, pour des raisons multiples au rang desquelles on peut noter cette affaire de réchauffement climatique et de migration de populations dont on nous parle, il y ait des conflits sanglants, c'est possible, c'est envisageable.
Le monsieur qui parlait de cet effondrement à venir citait ces escrocs de Freud et Lacan (et je n'ai pas compris pourquoi, dans quels buts et en quoi ça allait dans le sens de son propos) et parlait d'ostéopathie, de calèches et de chevaux. Ce devait être passionnant et édifiant mais je reconnais avec toute l'humilité dont je suis capable avoir échoué à tout comprendre. La seule chose que je pense avoir comprise, c'est que nous allons vers le chaos, que nous n'y pouvons rien et que c'est comme ça. J'en prends bonne note.
Curieusement, je ne parviens pas encore à être trop inquiet du futur. Ce n'est pas que je cultive une confiance béate en cet avenir, c'est plutôt que je n'ai pas un cerveau préparé pour me projeter dans cet avenir. Déjà que je ne sais pas ce que je vais me préparer à manger ce soir. Je sais ce que j'ai à faire demain, après-demain, mercredi et jeudi (et peut-être vendredi), mais à l'horizon de vingt ou trente ans, impossible de l'imaginer. D'abord, il est possible sinon probable que je sois mort à cette échéance. Je ne me fais pas d'illusion. Parce que je n'ai pas de descendance, je ne me préoccupe pas du tout de la survie du genre humain. Je m'en fous. C'est mal, sans doute. En premier, je m'intéresse à moi. En second aussi, d'ailleurs. Je suis plus préoccupé par mes petits plaisirs ou tracas du quotidien que par les grandes questions de l'Humanité et de sa survie. Curieusement, j'ai conscience que l'être humain ne survivra sans doute pas éternellement et que si jamais il parvient à cela, ce ne sera sans doute pas tout à fait sous la forme que nous lui connaissons aujourd'hui et sans doute pas ici sur cette planète, avec notre soleil, dans notre galaxie. Peut-être le genre Homo continuera son évolution et essaimera-t-il vers un lointain ailleurs pour une nouvelle aventure. Selon moi, l'idée est du domaine de la douce science-fiction et toute réjouissante et enthousiasmante qu'elle puisse paraître, elle ne me concernera pas. De fait, si cela advient, je ne le saurai pas. Personne ne sera là pour me le raconter.
D'ici une dizaine d'années, nous ressentirons déjà avec plus de force les effets de cet effondrement qui aurait maintenant débuté. Notre quotidien en sera tout modifié et il faudra choisir entre l'adaptation et la mort. Assurément, on nous aidera à faire le choix. Ou bien nous aurons pas le choix. Ou bien seuls les riches, les puissants, les élites, auront le choix. Ou pas. Selon la forme de l'effondrement, on pourrait imaginer que les riches seront assis sur des tas d'or qui n'intéresseront personnes quand celles et ceux qui sauront se débrouiller, faire pousser, cueillir, chasser et pêcher seront les maîtres du jeu. On ne sait pas. Il s'en trouve pour penser que la réponse est entre les mains de la Science qui saura trouver les palliatifs nécessaires à la survie de tout un chacun. On en trouve aussi pour penser que notre futur passera par une prise de conscience et un rationnement. Ils pensent que la meilleure des idées est celle qui consiste à faire durer un peu ce que l'on a le plus longtemps possible. Il doit bien y en avoir pour réfléchir à des solutions plus radicales qui passeraient par une grosse réduction de bouches à nourrir. Et puis, bien sûr, il y a des politiques pour préconiser l'institution d'enclaves protégées des hordes invasives capables de préserver les richesses disponibles au profit des actionnaires de ces îlots sécurisés.
Les idées en lien avec la collapsologie semblent se propager sur l'ensemble de la planète. Aux USA, cela donne naissance aux mouvements survivalistes qui pensent que l'important est d'avoir un bel arsenal d'armes, de savoir faire du feu, de savoir se soigner avec les moyens du bord et toutes ces choses. En Russie, c'est un peu la même chose mais, il me semble avoir compris, plus dans un esprit de retour à la nature. En France et peut-être dans d'autres pays européens proches, je cerne moins bien les propositions. Ça me paraît plus être du domaine du bouleversement politique avec la mise en place d'entités plus petites, de noyaux indépendants de la taille de la commune ou du canton. Des idées de production et de consommation locales. D'un certain côté, lorsque l'on en aura fini avec l'idée du moyen de locomotion personnel aisé à mettre en œuvre (je me vois très mal devoir faire avec la traction animale), c'est sûr que l'on aura moins envie d'aller faire ses courses à vingt ou trente kilomètres de son lieu de vie.
Si je m'en tiens à ma façon de penser, l'Univers n'existait pas avant moi et s'éteindra avec moi. Factuellement, je n'ai jamais été aussi près de la fin qu'aujourd'hui à l'heure où j'écris ces lignes et il en est de même pour vous tous, pour la Terre, pour l'Univers (quoi que là, je ne suis pas certain que tous soient d'accord sur la question de la fin de l'Univers). Le fond de la question est de savoir si nous pouvons agir pour que cet effondrement annoncé se passe dans la joie et dans la bonne humeur ou pas. Je suis presque certain qu'il ne sert à rien de se lamenter, de pleurer, de taper du pied. De même, il est sans doute illusoire de croire qu'un miracle surviendra à temps pour agir à la manière d'un deus ex machina salvateur. A mon avis, comme d'habitude, l'Humanité fera comme elle pourra en fonction de ses possibilités avec ses grandeurs et ses bassesses. Il y aura des drames mais il y en a toujours eu dans l'Histoire. Il y aura aussi des progrès et des grandes idées et des découvertes et des raisons d'espérer.
Ce que je reprocherais aux collapsologues si j'avais du temps à perdre, c'est de n'aborder la question que du point de vue de l'Humain, lequel n'est ni l'alpha ni l'omega d'un très hypothétique programme écrit par on ne sait quoi ou qui. Sur notre Terre, la vie a existé avant l'Homme, elle continuera peut-être après lui. Je ne pense pas que la vie elle-même ait été "voulue". Sans doute est-ce inconfortable de se dire que tout cela n'a pas de but. A quoi bon alors ? J'ai entendu qu'il y aurait eu quelque chose comme 100 milliards d'être humains sur Terre au cours de ces dernières 2,5 millions d'années. Du coup, on comprendrait que, actuellement, nous serions près de 10% de tous les Humains qui ont jamais existé. Bon. Je me doute que je n'ai pas bien écouté ce que j'ai entendu et que, peut-être, ne s'agit-il que d'Homo sapiens. Alors, ce n'est peut-être pas sur 2,5 millions d'années qu'il faudrait calculer. Mais bon, on s'en fout un peu. Le truc, c'est que si nous sommes aussi nombreux aujourd'hui, c'est que l'on meurt moins jeune, que l'on vit plus longtemps, que l'on atteint surtout plus certainement l'âge de procréer et que les enfants à leur tour ont plus de chance d'atteindre cet âge. Alors, on peut regretter d'être si nombreux, de tant consommer, de tant exploiter les ressources à notre disposition, ressources en quantité forcément limitée, de tant tuer d'animaux pour nous nourrir et bla, bla, bla… Personnellement, je me réjouis un peu de n'être point mort lors de ma crise d'appendicite lorsque j'étais petit, d'avoir survécu aux multiples infections dentaires ou autres, d'avoir été réparé après les quelques fractures, de vivre en ce siècle qui m'assure tout de même bien plus de sécurité que ce que l'on pouvait espérer auparavant. J'ai un confort, une sécurité alimentaire, une profusion de stimuli intellectuels incroyables. J'ai la chance de vivre dans un pays riche dans lequel, si je ne suis pas des plus aisés, j'ai accès à des tas de trucs qui font rêver tant d'autres de mes semblables. Franchement, je bouffe, je picole, je fume, je m'éclaire, me chauffe, m'abrite, me promène, lis, écoute de la musique, regarde des films, pérore sur Internet, achète des objets inutiles, m'occupe comme bon me semble, le tout sans beaucoup me fatiguer physiquement. J'ai le luxe d'être un inutile, un fainéant, un quasi parasite et que l'on ne me le reproche pas plus que ça. Si je devais manger ce que je cueille, chasse, pêche ou fais pousser, je serais bien moins serein. Avec un peu de chance, demain ressemblera à aujourd'hui. Je serai un peu plus proche de la fin des fins mais je pourrai sans aucun doute encore envisager un demain avec sérénité et insouciance.
Lorsque l'effondrement aura fini son effondrement, qui serons-nous et comment vivrons-nous ? Je n'en ai pas la moindre idée. Par contre, je suis presque certain que celles et ceux qui seront alors concernés par la question trouveront, du moins pour certains, une adaptation convenable aux nouvelles conditions de vie. Et si ce n'est pas le cas, bah tant pis.

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