La triste fin de la motocyclette à commandes vocales


Oscar Burant ne voulait pas rester à la traîne de la révolution numérique et, comme il était un brillant ingénieur sorti major d'une prestigieuse école, il s'était engagé à réaliser une machine propre à concilier ses deux passions, la motocyclette et la robotique. Il souhaitait ni plus ni moins concevoir la moto 2.0, la motocyclette connectée à commande vocale équipée des technologies Bluetooth 6.1ß et GPS à retour haptique kinesthésique. Le calculateur central à suprématie quantique de son invention avait la charge de piloter les éléments mécaniques de la machine d'une manière prédictive et aléatoire.
Soucieux du réchauffement climatique et de l'érosion des côtes continentales, il avait un temps envisagé une motorisation électrique triphasée à diode de Zener incorporée mais il devait faire avec son amour de la belle mécanique, de ses soupapes et piston, engrenages et ressorts. Alors, il plancha sur un système de traitement des gaz d'échappement révolutionnaire basé sur les propriétés remarquables de Pleurococcus vulgaris capables de verdir tous les polluants générés par le fonctionnement de la machine. Agissant à la manière d'un filtre bio-végétal recyclable à l'infini, ce dispositif qu'il convenait d'améliorer encore du point de vue de l'esthétique, Oscar en était conscient, donnait toute satisfaction si ce n'était la légère pestilence résiduelle qui pouvait agresser l'olfaction de certains.
Sur le papier, tout concourait à l'espoir d'une réussite totale et sans concession mais il fallut un jour passer à la mise en pratique. Un cadre fut réalisé en fibre de titane pour la beauté du geste et aussi pour contenir la masse de l'ensemble dans les limites du raisonnable. La fonte ductile fut privilégiée pour la réalisation du cylindre et un acier surchoix fut sélectionné pour le vilebrequin tournant sur des paliers en bronze coulé par derrière. La culasse en magnésium trempé à guides de soupapes humides fut imaginée pour offrir le maximum de satisfaction à tout un chacun et fit l'objet d'une étude de marché sévère et exigeante. Le réservoir, la fourche, les roues et le phare furent simplement prélevés sur des épaves trouvées dans l'arrière cour d'un motociste du coin, à l'angle des rues Albert 1eret Berthe Bérurier.
La presse fut convoquée pour la présentation publique sur le circuit du cru. Oscar présenta sa motocyclette quantique, expliqua quelques détails précis, répondit au déferlement de questions et s'installa aux commandes pour un premier tour de piste. Du pouce droit, il pressa l'interrupteur de l'ordinateur principal et dès que le voyant vert s'illumina, il aboya d'une voix claire et nette un ordre en direction du microphone cardioïde. Le moteur démarra immédiatement dans un ronflement étouffé. Si certains se bouchèrent le nez dès les premiers effluves parvenus à leurs narines trop sensibles, les autres se montrèrent aussitôt enthousiastes. Oscar donna l'ordre adéquat et la motocyclette commença à rouler. Le système de transmission intégrale à variateur commuté montra toute son efficacité en gommant tout à-coup intempestif.
La motocyclette roulait. Il aurait fallu être d'une mauvaise foi consommé pour affirmer le contraire. Cependant, elle ne roulait pas bien vite. Même, disons-le, elle se traînait lamentablement. A peine à l'allure d'un homme au pas flâneur d'un oisif progressant sous les frondaisons d'une allée linéaire sous le soleil d'un été accablant. Ça n'allait pas vite. Derrière son guidon, Oscar donnait ses ordres. "Plus vite !", "accélération !", "on y va maintenant !". Rien n'y fit, la machine refusa de presser le pas. L'enthousiasme connut un coup de mou dans les rangs serrés des journalistes. On commença à émettre des réserves, à proposer de prudentes critiques, à rigoler sous cape. A une vingtaine de mètres de là, Oscar s'époumonait encore à brailler des ordres qui ne paraissaient pas être entendus ou compris par l'ordinateur quantique. Oscar était rouge de s'époumoner et aussi, un peu, de honte. Et c'est là que l'affaire prit un tout autre tournant.
Justement, Oscar arrivait au premier virage. Un célèbre plumitif de la PQR réputé pour son amour immodéré du ballon de côtes du Rhône autant que pour son organe de stentor eut le malheur de, pour amuser l'assemblée, crier un retentissant "Gaz !" qui fut entendu jusque dans les tribunes où monsieur Alfred passait un coup de balai dans les travées afin de justifier son salaire d'employé aux tâches ingrates et répétitives. Son témoignage fut décisif à l'heure où les équipes de police scientifique arrivèrent avec la ferme intention de faire toute la lumière sur l'affaire. Au moment où Roger Tralut, le journaliste tonitruant, cria son ordre cocasse, l'ordinateur de la motocyclette sembla sortir de sa léthargie et comprendre une injonction à agir en conséquence. Alors, à la vitesse de la lumière ou presque, il procéda de telle sorte que le piston se mit à monter et descendre de plus en plus vite à mesure que le carburant était injecté à grands flots dans la chambre de combustion chauffée à blanc. La motocyclette partit réellement à la vitesse d'un boulet de canon hypersonique mais tout droit, survolant l'herbe et finissant sa course en s'écrasant contre le mur nord du bâtiment des commissaires de course. Oscar ne survécut pas à ses blessures.

Le célèbre inventeur peu avant son trépas

Commentaires

1. Le mercredi 6 novembre 2019, 11:13 par Maurice la grammaire

Encore un récit qui se termine en eau de boudin, dommage, l'invention avait de l'avenir.
...d'une manière prédictive et aléatoire. l'oxymore est plaisant !

2. Le mercredi 6 novembre 2019, 11:47 par Le Prof Turbled

Joli. Proposez ça a un canard moto de mes amis, en fignolant un peu la chute. Allez savoir s'ils n'ont pas un petit budget.
Quelques photes dues à des modifs de texte.

3. Le mercredi 6 novembre 2019, 12:09 par Michel

@Maurice la grammaire : Qu'avez-vous contre l'eau de boudin au juste ?
@Le Prof Turbled : Je ne lis pas (plus) la presse moto. Même pas sur Internet. Je n'ai pas d'idée pour fignoler cette fin mais j'ai pu grâce à vous mettre le doigt sur quelques fautes. Peut-être en reste-t-il.

4. Le mercredi 6 novembre 2019, 13:42 par Maurice la grammaire

@Michel : Je trouve que l'élite méritait une meilleure fin, il aurait pu sortir vivant de cette péripétie et nous faire vibrer dans de nouvelles aventures.
Aujourd'hui, la chirurgie fait des miracles, l'infortuné Oscar aurait pu être réparé, couturé, bioniqué (enfin, devenir un homme bionique), et repartir pour mettre au point de nouvelles inventions révolutionnaires. Pourquoi se priver ainsi de rares esprits capables de bouleverser la marche du monde ?
Tout ça pour un mur bête ! Je n'ai rien contre l'eau de boudin, mais là, quand même, on aurait pu choisir mieux comme eau pour en finir. Le type semblait de la plus belle eau, finalement ce n'était qu'une cruche, et tant va la cruche à l'eau...

5. Le mercredi 6 novembre 2019, 13:51 par Rocky Siffredo, éco-responsable

@Maurice la grammaire :
Jé souis cerrrtifié Ecocert!
Si tou connaîs quelqu'oune qui veux sé faire bioniquer...

6. Le mercredi 6 novembre 2019, 14:03 par Cugnot

Le mur, voici l'ennemi qu'il faut combattre, toujours et encore.

7. Le mercredi 6 novembre 2019, 14:44 par Tournesol

J’aime bien le concept du bronze coulé par derrière.La fin me va aussi,de bonnes trouvailles...

8. Le mercredi 6 novembre 2019, 15:37 par Michel

@Maurice la grammaire : Un mauvais écrivain, dans un mauvais feuilleton, n'hésiterait pas à abuser du truc du mauvais rêve pour relancer l'histoire. Je me sens l'âme d'un mauvais écrivain capable de la chose. Ce n'est pas à prendre pour une promesse.
@Rocky Siffredo, éco-responsable : Si c'est pas bio, j'avale pas.
@Cugnot : Vous y allez pourtant tout droit.
@Tournesol : Merci. Une autre fin aurait été possible, je le reconnais. Je suis allé au plus vite pour trouver une chute qui, selon moi, en vaut bien une autre et a au moins le mérite de clore l'affaire d'une manière définitive (ou pas).

9. Le mercredi 6 novembre 2019, 17:54 par Le Prof Turbled

La cellule vocale de transfert de mouvement ressemble bigrement au microphone de Glenn Miller, perdu dans l'Atlantique fin 1944.

10. Le mercredi 6 novembre 2019, 18:10 par Waldo7624

@Michel : trouver une chute, c'est vite dit ! la chute se veut généralement verticale, et de haut en bas. Toute tentative de trajectoire différente devrait être soumise à l'approbation du comité Newton.
Mais, je reconnais qu'emplafonner un mur peut aussi sembler paradoxal.
Cette chute, sujette à caution, devrait donc pouvoir remettre en cause ses conséquences.

11. Le mercredi 6 novembre 2019, 19:53 par fifi

Que c'est beau, je commençais à y croire avec un texte comme celui-ci, Oscar n'a pas dû souffrir énormément sans casque avec " Sa moto qui partait comme un boulet de canon et semer la terreur dans tou-te la ré-gionnnn ".

12. Le mercredi 6 novembre 2019, 19:55 par fifi

@fifi : Pour une belle chute, c'est une belle chute ... quoique, je préfère la chute des reins pour un :
pas sage sous tes reins.