De la difficile condition d'artiste d'art


Il n'en reste pas moins vrai que nous en sommes toujours à compter 24 heures par jour. Pour le dessinateur de bande dessinée comme pour le vulgus pecum, il en est ainsi et on peut soit s'en réjouir soit le regretter, on n'y changera jamais rien. Or, s'il est acté que la plupart d'entre nous ne savons déjà pas quoi faire de toutes ces heures, il en est tout autrement pour l'artiste dont nous ne pouvons que nous réjouir de ce qu'il condescende à nous porter quelque attention en nous gratifiant à l'occasion d'une planche aux couleurs subtiles et aux cases tracées avec précision et rigueur.
L'artiste dont il est question là aurait besoin de journées riches de bien plus d'heures pour parvenir à réaliser son art. Nous autres, pauvres philistins étrangers à la chose artistique, ne nous doutons pas de la somme de travail considérable nécessitée par la pratique de l'art de la bande dessinée. Nous regardons les images, nous pouvons même lire les textes, et nous en avons terminé en une grosse poignée de secondes. Nous n'imaginons pas que ce temps consacré à la consommation d'une planche n'est pas celui nécessaire à sa confection. Si j'osais une analogie, je rapprocherais bien cela au temps accordé pour déguster une portion de gigot de sept heures que l'on fait passer à l'aide de grands verres de pomerol.
Mais nourrir l'esprit n'est pas tout à fait comme se remplir la panse. L'art s'adresse plus à l'esprit qu'au corps, au cerveau qu'à l'intestin. D'ailleurs, la sagesse populaire le sait bien qui affirme que l'art ne nourrit pas son homme. Et combien d'artistes optent pour un boulot alimentaire afin de, justement, ne pas souffrir de cachexie ? Parce que oui, bien que différent de nous, l'artiste est bien, lui aussi, obligé de manger et boire pour espérer survivre. S'il le pouvait, il se passerait bien de manger. De boire, c'est une autre affaire. L'artiste est notoirement un grand buveur, de vin rouge principalement. Selon la reconnaissance qu'il obtiendra des critiques ou des Arnault et autre Pinault, il se contentera d'un petit vin de pays sans prétention ou goûtera de rares vins de Bourgogne hors de prix.
Pressé par la montre, l'artiste ne s'arrête de travailler qu'anéanti de fatigue ou tenaillé par la faim. L'artiste dort peu et mal. Comme il mange, d'ailleurs. Aussitôt éveillé, son inspiration revient au galop et bientôt, la nécessité fait loi. L'artiste ne peut pas lutter contre l'art, contre la force de l'art, contre l'impétueuse exigence de l'art. Alors, il retourne à son travail pour une nouvelle journée qu'il sait déjà trop brève. Parce que l'artiste, lui, sait le caractère impératif du travail bien fait. En cela, il peut se rapprocher de l'artisan consciencieux qui met un point d'honneur à approcher la perfection. Mais l'artisan n'est pas artiste et il considère, lui, que les journées sont bien assez longues comme cela.


Les heures passent, finissent par constituer des jours qui à leur tour forment des semaines. L'artiste est aux abois, il se désole de ce manque de temps, de la course du temps, ce ce temps qui lui échappe, qui court devant lui et qu'il ne parvient pas à rattraper. La vie de l'artiste n'est pas rose. Déjà, il sait qu'il ne pourra pas livrer à temps. Le temps le presse, il veut bien faire, il veut satisfaire l'appétit d'ogre de ses admirateurs, il voudrait combler ces insatiables lecteurs, ces bédéphages boulimiques qui ne savent que dévorer à belles dents tout en en demandant toujours plus et plus vite. Ils ne connaissent nulle pitié, nulle indulgence. Ils réclament, ils entendent que l'on leur fournisse de la planche de bande dessinée à foison, distribuée à la fourche, par pleines poignées, jusqu'à l'indigestion, jusqu'à la nausée.
Et comment l'artiste peut-il répondre à cette demande déraisonnable ? Hein ? Comment peut-il toujours dessiner plus et plus sans y perdre sa santé et sa raison ? Comme il aimerait que le lecteur entende un peu de sa souffrance tue par un trop-plein de modeste humilité digne et pudique ? Il ne se plaint pas, l'artiste. Il courbe l'échine, pare les coups, serre les dents et, vaincu, retourne au boulot. Il a une mission qui lui est imposée par une force supérieure qu'il n'est pas de taille à contrer. L'artiste doit faire avec cette malédiction et il sait pertinemment qu'il ne devra pas attendre de compréhension de la part du public ignorant de tout et du reste. Non ! Être artiste n'est vraiment pas une sinécure !
Et l'artiste, en plus de tout cela, a le malheur immense d'être généreux. Pas une petite générosité de rien du tout, une générosité envahissante et délétère, une générosité qui lui fait donner même lorsqu'il n'a plus rien ou presque. L'artiste serait du genre à donner son manteau à un pauvre si seulement il avait encore un manteau. Aujourd'hui, alors que l'artiste est acculé par le temps qui passe trop vite, il parvient à donner malgré tout. Il a sorti de ses archives une œuvre datée de 1982 et il vous la propose. Au moment de la découvrir, ayez une pensée sensible pour la condition malheureuse de l'artiste, faites preuve d'un peu de bienveillance et pensez à le remercier pour ses efforts, l'artiste aime les remerciements presque autant que le vin rouge. Ça le nourrit et l'encourage.

Commentaires

1. Le mardi 22 octobre 2019, 08:41 par Sax/Cat

J'avais cru comprendre que l'artiste aimait aussi le Nég'ita.

D'ailleurs il faut bien être un artiste détaché des biens de ce monde pour arriver à se mettre dans le gosier ce qu'on peut essayer d'appeler une boisson.

2. Le mardi 22 octobre 2019, 08:45 par Le Prof Turbled

Joli! Cette plaidoirie calendaire met les pendules du public à l'heure de l'artiste. Il sen dégage un je ne sais quoi d'autobiographique.

3. Le mardi 22 octobre 2019, 08:47 par Tournesol

Qui coure(?)devant lui?
Beau dessin qui sent :
la maîtrise
L’abus de vin rouge
La dyslexie .
Rayez les mentions inutiles.
Beau texte .Ça nous renvoie à Seneque ( de la brièveté de la vie): si on se plaint que la vie est courte,pourquoi perdre son temps en activités futiles?Et à l’excellente BD de Mademoiselle Caroline: ma vie d’artiste.
En l’absence de feuilleton,vous pouvez lire ces deux ouvrages.
Ou boire,bien sûr !

4. Le mardi 22 octobre 2019, 08:51 par Tournesol

Et qui bien y penseroit,c’est misérable vie que la nôtre de tant prendre travail et de peine pour se abbreger la vie en disant et faisant tant de choses presque opposites à nos pensées.( PH. De Commynes.Memoires.)

5. Le mardi 22 octobre 2019, 09:31 par Le Prof Turbled

@Tournesol : Celle-ci, (Commynes) je l'aime bien. Joli résumé. La langueur monotone doit-y être pour quelque chose.

6. Le mardi 22 octobre 2019, 09:32 par Michel

@Sax/Cat : Je suis certain qu'il y a pire que le Neg'ita.
@Le Prof Turbled : Non, rien d'autobiographique.
@Tournesol : Ah oui, il y a une faute que je m'engage à corriger prochainement.
@Tournesol : Bien dit.

7. Le mardi 22 octobre 2019, 09:33 par Galileo

Cette Renault doit tourner en rond.

8. Le mardi 22 octobre 2019, 09:51 par A. Lebussat

Joli texte.
Limite article "pré-nécrologique" Ha ha ha !
Mais n'empêche que le dessinateur est une sacrée faignasse.
Une petite histoire :
À la porte du Ciel, un type furieux se présente devant St Pierre.
– Mais bon sang, qu’est-ce que je fais là ? hurle t-il. Regardez-moi : J’ai 35 ans, je suis en pleine forme, je ne bois pas, je ne fume pas, hier soir je me couche bien sagement dans mon lit et voilà que je me retrouve au ciel ! C’est certainement une erreur
– Eh bien ! Cela n’est jamais arrivé, mais enfin je vais vérifier, répond St Pierre, un peu troublé.
– Comment vous appelez-vous ?
– Dugenou. Albert Dugenou.
– Oui… Et quel est votre métier ?
– Garagiste.
– Oui… Ah, voilà, j’ai votre fiche. Dugenou Albert, garagiste…Eh bien, monsieur Dugenou, vous êtes mort de vieillesse, c’est tout .
– De vieillesse ? Mais enfin ce n’est pas possible, je n’ai que 35 ans…
– Ah, moi, je ne sais pas, monsieur Dugenou. Mais on a fait le compte de toutes les heures de main d’œuvre que vous avez facturées, et ça donne 123 ans.

9. Le mardi 22 octobre 2019, 11:20 par jojo

Si ça peux aider :-)

https://servimg.com/view/15527510/5...

10. Le mardi 22 octobre 2019, 12:09 par Galileo

Idéalement, il faudrait inventer une imprimante connectable au cerveau de l'artiste.
La machine dessinerait les idées au fur et à mesure de leur éclosion, le trait étant évidemment guidé par la pensée du Maître. Ne resterait plus qu'à (éventuellement) faire le tri le lundi soir, avant mise sur le blog.

11. Le mardi 22 octobre 2019, 12:59 par arielle

J'ai bien ri, merci Michel car les occasions de rire en ce moment dans ma vie de "philistine"ne sont pas légions. Bizarre, le dessin voiture me donne mal à la tête :-)

12. Le mardi 22 octobre 2019, 13:52 par Maurice la grammaire

Vulgum pecus !

13. Le mardi 22 octobre 2019, 14:00 par Waldo7624

l'artiste est bien, lui aussi, obligé de manger et boire pour espérer survivre
Paradoxallement, beaucoup d'artistes ont eu leur vie écourtée par des excès de godailles et autres beuveries...

14. Le mardi 22 octobre 2019, 14:06 par Laain

C'est sûr que si l'artiste doit compter sur lesTurbledlt, les La Grammairelt, les Sax-Catl ou les Loiseault pour mettre du parmesan dans ses pâtes...

15. Le mardi 22 octobre 2019, 14:11 par Liaan

@Galileo : Pas bête. On y arrivera peut-être, du train où vont les choses.
Mais à cette (future) époque, nous seront tous connectés les uns aux autres*, et cette invention sera parfaitement inutile.

(*) Il sera bien sûr nécessaire de trouver une norme acceptée par tous afin d'éviter des incompatibilités. De vastes débats encore en vue. Ne nous inquiétons pas outre mesure, Fèces Bouc va travailler dessus.

16. Le mardi 22 octobre 2019, 14:13 par Liaan

@Laain : Du gruyère suffira bien. Merci !

17. Le mardi 22 octobre 2019, 17:48 par Tournesol

@Maurice la grammaire : bah,vulgum pecus est un barbarisme,crée probablement au XIXe siecle.
Vulgum n’existe pas en latin comme adjectif.
Source: Whiskytionnaire!

18. Le mardi 22 octobre 2019, 17:52 par Michel

@Maurice la grammaire & Tournesol : Oui. Ni l'une ni l'autre de ces formes existent. Une autre source.

19. Le mardi 22 octobre 2019, 18:14 par Le Prof Turbled

La métaphore de la tranche de gigot, cuite sept heures durant, et gloutie en cinq minutes, est presque pertinente. Et pas uniquement parce que je préfère le gigot à la ficelle. La planche de dessin, tu peux y revenir quand et quand, et souvent tu y trouves une nouvelle lecture, ou tu la redécouvres dix ans après, multipliant ainsi les moments doux, comme chante Alain Bashung.
La tranche de gigot est à usage unique.

20. Le mardi 22 octobre 2019, 19:01 par Waldo7624lt

@Laain : Manque un t à Sax-Catl. Faut pas confondre, déjà qu'avec le vulgum pecus on est sûr de rien, alors soyons précis sur les noms.
Il s'agit donc bien de Sax-Catlt, le mécène bien connu ?

21. Le mardi 22 octobre 2019, 19:14 par Thibault Renault

... l'artiste... a le malheur immense d'être généreux.
C'est vrai ! J'en veux pour exemple Picasso himself qui a fait don de nombreuses oeuvres à son électricien pour le remercier de l'avoir mis au courant régulièrement. À tel point qu'il devait être complètement à la masse pour en arriver à faire de tels dons, à moins qu'il n'ait pété un plomb, disjoncté, quoi... Mais la générosité ça ne se discute pas.

22. Le mardi 22 octobre 2019, 19:54 par Laain (vierge des causses)

@Waldo7624lt : Toutafé! Et je vous avais oublié, ainsi que Tournesoltl, l'ami des arts culinaires et des lettres persanes.
Toutes mes confuses aux autres pygmalions du blog qui protègent et financent généreusement notre ami Liaan et que je n'aurais pas nommé.

23. Le mardi 22 octobre 2019, 20:58 par fifi

@Michel : Vous me faites penser que j'ai une grosse BD que notre fille nous avait prêté, il va falloir que je m'y attelle, car c'est un pavé tiré d'une histoire vraie, j'avais déjà lu cette histoire dans un bouquin !?
Devi reine des bandits, je crois .

24. Le mardi 22 octobre 2019, 23:09 par Tournesol

@fifi : belle histoire.Encore une femme assassinée...

25. Le mercredi 23 octobre 2019, 09:46 par Liaan

@Tournesol : Lire Des femmes qui tombent de Pierre Desproges.

26. Le mercredi 23 octobre 2019, 10:26 par Waldo7624(lt)

@Liaan : Ces deux femmes, pour tout dire, se promenaient dans la vie provinciale hors des sommiers battus, des thés confits notariaux et des soupers cravateux boudinés où de sobres paons subesculapiens, accoudés aux cheminées Louis XV de leur manoir héréditaire, un verre à la main et l'autre dans le nez, pérorent, emphatiques, et jettent au canapé les gaudrioles aseptisées de leur humour carabiné.
Des femmes qui tombent, Pierre Desproges, chapitre IV, extrait.

27. Le mercredi 23 octobre 2019, 10:59 par Le Prof Turbled (LT1 125)

@Waldo7624(lt) :
@Liaan :
Ah Desproges! Quel témoin de son temps!
Comme il doit manquer à
tous ces bourgeois.
C'est bien de penser à lui.

28. Le mercredi 23 octobre 2019, 11:39 par Liaan

@Le Prof Turbled (LT1 125) : Jeudi 24 octobre.
- Sortie du nouvel Astérisque.
- Toujours pas d'article sur les Pétaroux z'à la Noix dans LVM. Heureusement, il reste encore un jeudi dans le mois, le 31.

PS. Je vois LT1 125 sur votre carte de visite. Vous avez passé le cap des seize ans ? Fini le cyclomoteur de vos quatorze ans ? À vous les belettes serrées contre vous sur l'arrière de la selle... Arf® !

29. Le mercredi 23 octobre 2019, 12:08 par Le Prof Turbled

@Liaan : Nan! Les belettes sur le cadre du vélo, en amazones.
LT1, c'est pour marquer le coup, dans le clan des Arnault et des Pinault ;-))

30. Le mercredi 23 octobre 2019, 15:45 par Liaan

@Le Prof Turbled : Sur le cadre du vélo, la belette...
Une anecdote amusante, du temps que l'on était ado, donc en bicyclette...
Une copine nous demandait , à nous autres les garçons, comment était notre zizi lorsque nous avions une forte et sympathique émotion, l'on disait que c'était comme la barre supérieure du cadre de la bicyclette. Nous ne parlions pas sur quelle longueur. La copine était épatée.
Quels prétentieux faisions nous !

31. Le mercredi 23 octobre 2019, 17:54 par fifi

@Liaan :" Serrées contre vous sur l'arrière de la selle ", par peur d'aller à la selle ☻
" - Putain le con, il m'a foutu la chiasse " !

32. Le mercredi 23 octobre 2019, 18:46 par Liaan

@fifi : C'est d'un goût !
(on pouvais suivre la Motobek 125LT au nez (composition subtile de gaz proutum + huile 2T) et à la vue (suivez la ligne marron-jaune)