L'amour du travail bien fait


Je n’ai pas payé ta facture car j’ai eu un prélèvement de 550 euros. L'excuse est à mon avis tout à fait recevable. Le client m'assure qu'il va procéder au règlement "sous peu" depuis un certain temps. Là, alors que je ne lui demandais rien, que je ne l'ai pas relancé, il tient à me rassurer en m'envoyant un courriel. J'apprécie l'attention. Il m'avait appelé à l'aide, il était en détresse, il avait un besoin urgent d'un coup de main. Il m'a écrit et puis, sans doute parce que je ne lui ai pas répondu assez vite, il m'a téléphoné. Il m'a expliqué son souci, il a su trouver les mots pour me dire son grand malheur et l'urgence de la situation et moi, la larme à l'œil, n'écoutant que mon grand cœur sensible et bienveillant, j'ai laissé le crayon ou le pinceau ou le je ne sais quoi que j'utilisais à cet instant précis pour porter secours à cet homme aux abois.
Je ne me souviens plus avec précision ce que j'étais en train de faire à ce moment là mais je me souviens que le problème que je m'étais approprié alors qu'il ne me concernait absolument pas quelques minutes avant m'a occupé au bas mot pendant trois heures. Je me souviens de l'intense satisfaction d'être parvenu à mes fins, d'avoir réussi à démêler l'écheveau, la joie d'avoir vaincu, d'avoir gagné. Un petit moment de bonheur simple, une petite victoire contre l'adversité. J'adore ça. J'adore réellement ce moment où je finis par comprendre l'origine d'un problème et que j'entrevois la solution, la méthode, le truc, l'astuce. J'adore.
Et alors, je me dis que pour tant de bonheur, de joie, de satisfaction, finalement, je pourrais bien accepter que l'on ne me donne pas, en plus, de l'argent. Après tout, j'ai bien été suffisamment récompensé de mes efforts. J'ai peur de paraître trop bassement mercantile en réclamant que l'on me paie quelque chose pour ces quelques rares instants au cours desquels je me suis senti plus fort que l'adversaire. J'ai été heureux, j'ai rendu un homme heureux, la vie nous a semblé heureuse et pleine de promesse. Qui serais-je pour oser en demander plus ? Je vous le demande.
Ce qu'il y a de confortable avec les travaux techniques, c'est que l'on peut envisager d'atteindre à la satisfaction vraie, entière, complète, pleine. Lorsque vous parvenez à débloquer un boulon, lorsque votre pain est bien cuit, lorsque le robinet ne fuit plus, lorsque la fracture est bien réduite, lorsque la facture est bien enregistrée, que la comptabilité est juste au centime, que le condamné à mort est bien décédé, que le blé est bien récolté, que la loi est bien passée, on est content. On ne se pose pas plus de questions. Mais lorsque l'on est dans le "travail de l'esprit", c'est pas la même affaire. Une ligne de texte, une touche de couleur, un trait de crayon, une note de musique, une tirade, un pas de danse ou une rime ne peuvent jamais être considérés comme parfaits. Enfin c'est ce que je pense. C'est pour cela que j'aime bien avoir des boulots techniques, ça repose. Et le repos ajouté au contentement sans condition, c'est déjà bien assez payé, non ?
Ah oui ! J'oubliais de le préciser. Si le client m'a envoyé ce courriel pour me dire qu'il ne m'avait pas payé, c'était aussi pour me demander un nouveau petit service. Trois fois rien, juste un petit quelque chose qu'il n'arrive pas à réaliser par lui-même et qui ne me prendra pas beaucoup de temps. Déjà, j'apprécie beaucoup que l'on puisse considérer que j'aie quelque compétence qui n'est pas à la portée du premier quidam venu. Mine de rien, ça fait du bien. On sent son ego tout ragaillardi, tout pimpant. Ce n'est pas rien. Surtout que je suis de nature à parfois me rabaisser un peu, à ne pas avoir une confiance inébranlable en moi. Finalement, je devrais sans doute remercier ce client de me faire confiance. J'hésite encore à lui facturer le petit boulot que je viens de faire pour lui, entre 6 et 9 heures, ce matin. Déjà qu'il n'arrive pas à régler 60 euros…

Commentaires

1. Le jeudi 17 octobre 2019, 10:34 par Liaan

J'aime la relation ambigüe entre le dessin et le texte.
Je ne saurais pas bien l'exprimer, je ne suis pas un théoricien, mais je sens qu'il y a bien quelque chose qui relie le texte et le dessin.
Je me lance : on sent qu'il y a un travail. Partant de l'adage "toute peine mérite salaire" ou "tout travail mérite salaire", avec le principe que le travail, c'est de la peine. Là, on ne sent pas trop l'effet d'un travail de force, qui nécessite efforts et sueur, mais plutôt un exercice demandant de la logique, une démarche non loin des mathématiques, un effort intellectuel en quelque sorte. Faire travailler son cerveau plutôt que ses muscles ne fait pas appel aux mêmes forces, il faut regarder dans la direction du psychisme. En finalité, il y aura eu effort dans les deux cas. Donc, un travail.
Voilà pour le texte.
Le dessin nous rapproche d'un pays qui enjolive, jusqu'au symbole, le travail. Son emblème n'est-il pas la faucille et le marteau, liant dans un même symbole le travail de la terre et celui de l'industrie ? De plus, ce pays glorifie l'ouvrage commun. Souvent, il ne sera pas question d'argent, mais d'un effort pour le bien de la communauté.
Est-ce cette association d'idées, conscientes ou pas, que notre gars Michel veut exprimer ce jour ?
Voilà mon ressenti devant le billet du jour.
Mon discours est très confus, je vous l'accorde.
Que voulez vous, je ne suis pas un intellectuel, je ne reste qu'un manuel, je suis un peu plus à l'aise avec un crayon et, surtout, une bonne gomme.

2. Le jeudi 17 octobre 2019, 10:36 par Liaan

Si Le Rat cherche ses pompes, elles ne sont pas loin.

3. Le jeudi 17 octobre 2019, 11:43 par L' Ineffable fabuliste

Croa croa croa...tout flatteur...etc...etc..

4. Le jeudi 17 octobre 2019, 12:39 par arielle

Kalinka ? Kalachnikov pour les mauvais payeurs oui.

5. Le jeudi 17 octobre 2019, 12:44 par Sax/Cat

@Liaan :
Êtes-vous au courant que le pays que vous évoquez à changé de régime et de drapeau depuis une petite trentaine d'années ?

6. Le jeudi 17 octobre 2019, 12:48 par Michel

@Liaan : L'analyse est intéressante, je n'avais rien pensé de tout cela !
@Liaan : C'est pas faux.
@L' Ineffable fabuliste : Sans aucun doute, certainement.
@arielle : Oh ! Il finira sans doute par payer un jour.
@Sax/Cat : N'oubliez pas que Liaan vit toujours dans un monde d'avant les années 70.

7. Le jeudi 17 octobre 2019, 13:52 par Le Prof Turbled

Au premier abord, le seul qui me soit accessible, le lecteur se dit que le rédacteur est un brave type. C'est bien l'essentiel. Toute interprétation plus approfondie de ce texte déchirant risque de nuire à son image.
Pour l'interprétation du dessin, que penser? La formule suivante, fort usitée, me vient à l'esprit:
"D'un percheron, on ne fera jamais un cheval de course", ou à peu près ça.

8. Le jeudi 17 octobre 2019, 14:11 par Tournesol

Ma femme demande où l’on peut se fournir de ce tissu au goût très sûr...

9. Le jeudi 17 octobre 2019, 16:58 par Michel

@Le Prof Turbled : On ne fera jamais un bon cheval de trait d'un pur sang arabe non plus.
@Tournesol : Je ne pense pas que ce tissu soit toujours produit mais peut-être en existe-t-il des stocks dans la sainte Russie.

10. Le jeudi 17 octobre 2019, 18:02 par Le Prof Turbled, henni soit qui mal y panse

@Michel : Pour sûr! Et j'ai l'échine blanchie par le harnois. Bien des cracks diplômés, que l'on m'avait donné à débourer, se sont épuisés à vouloir suivre mon trot prolétarien.

11. Le jeudi 17 octobre 2019, 18:37 par Tournesol

Le petit bonhomme de marquis veut donc me donner une assignation sur son trésor royal et des quatre années qu’il me doit n’en payer qu’une , à cause des dépenses qu’il a fait à la guerre. Je ferai signifier à Monseigneur que je ne l’entends pas ainsi et que je veux être payé de mon dû et que point d’argent,point de Suisse.( Voltaire,lettre à monsieur de Cideville)
Vos ennuis sont communs à plus d’un grand homme....

12. Le jeudi 17 octobre 2019, 18:49 par Liaan

@Michel : Je n'allais pas jusqu'à la Sainte Russie.
Je suis resté avant 70, mais c'est 1970, pas 1870.

@Le Prof Turbled, vieux cheval de retour : Trouvaille au kiosque, une revue sur les 50cc intitulée 50 Power... Déjà le n°3, daté septembre-octobre-novembre. Inconnu jusqu'ici. Je ne pense pas qu'il s'agisse d'une génération spontanée qui débarque avec un n°3. Cela nous rappellera les années 1980 avec des revues comme Mob Chop, Clac Mob et autres qui ont fleuri comme des champignons dans ces années-là. Bon, j'ai pas encore lu, feuilleté vite fait : une maquette assez crapoteuse comme toujours dans la presse jeune. J'va étudier ça.

13. Le jeudi 17 octobre 2019, 19:34 par fifi

@Michel : Des bottes, pas des rangers.
Ca-li-ne, pas ca-li-ne, pas ca-li-ne ma nana etc ..........

14. Le jeudi 17 octobre 2019, 19:54 par Waldo7624

...réussi à démêler l'écheveau. S'agirait-il d'un client travaillant dans un cirque avec spectacle équestre et dont les animaux s'étaient emmêlé les pinceaux ?
Ça, c'est une belle page, de la quintessence du Loiseau au mieux de sa forme, pas déjà attaqué par les frimas et pas encore refroidi d'un été sec et douloureux de manque de bière fraîche. On n'avait pas vu ça depuis la panne de gaz qui avait été l'une des plus belles pages du blog, mais avec un dessin moins percutant que celui du jour.
J'ai connu des Corses altruistes qui se rendaient, par pure amitié et sans contrevaleur aucune, chez les larmoyants afin de les persuader avec la plus grande courtoisie qu'il était préférable, pour conserver une santé faisant l'admiration de la faculté, de s'acquitter d'une douloureuse, geste qui finalement ferait moins mal qu'un coup de poing dans la gueule.
Et le fait de refermer soigneusement la porte du bureau après être entré, et de poser un calibre sur la table des négociations incite au déblocage de la situation.
Je sais votre aversion pour la violence, aussi je ne saurais vous conseiller pour des méthodes aussi radicales, alors il vous reste à vous armer... de patience.
@Liaan : je me souviens d'une page des fables express de Mandrika, je crois, au début des années 70, qui ayant évoqué un tricotage de chaussettes, concluait par "Toute paire mérite sa laine".
PS : c'est pénible de voir les citations en caractères blanc sur fond très clair, y aurait-il un remède ?

15. Le jeudi 17 octobre 2019, 19:58 par Michel

@Waldo7624 : PS : c'est pénible de voir les citations en caractères blanc sur fond très clair, y aurait-il un remède ?
Vider le cache du navigateur serait un remède souverain selon un régent dont j'ai oublié jusqu'au nom.

16. Le jeudi 17 octobre 2019, 20:42 par Le Prof Turbled

@Liaan : Je l'avais zappé celui-là. Mais ce n'est pas ma came. Les pétaros chinetoques, je m'en beurre la tartine à la graisse de cheval mécanique. Trop aguicheur, trop de machines actuelles. Merci tout de même pour la veille magazinale.

17. Le jeudi 17 octobre 2019, 20:42 par Waldo7624

@Michel : Ah, j'avais raison de me méfier des marins. Un navigateur cache toujours quelque chose.

18. Le vendredi 18 octobre 2019, 06:41 par Tournesol

@Michel : j’ai réfléchi toute la nuit.A mon avis,le mieux serait qu’avant chaque intervention vous provisionniez son compte bancaire,il pourra ainsi vous régler plus rapidement.Si vous adoptez cette solution,il est fort possible que vous ayez de plus la joie de lui rendre service plus souvent.