Des colibris pour les gogos

Vous connaissez cette petite histoire, j'en suis certain.

L'incendie se propage dans la forêt. Tous les animaux sont en lisière, comme interdits, consternés. Un colibri fait des allers et des retours entre la rivière et le cœur de la forêt, puisant et recrachant quelques petites gouttes d'eau au-dessus des flammes. Un des animaux qui assistent à ce manège interpelle le petit oiseau et lui dit : « Ô petit colibri ! N'es-tu pas un peu dérangé ? As-tu vraiment la prétention d'éteindre cet impétueux incendie de tes quelques gouttes d'eau malpropre ? ». Le colibri se met en vol stationnaire comme il sait si bien le faire et, après avoir craché l'eau qui l'empêche de s'exprimer, répond : « Té ! Peut-être pas, peuchère, mais je fais ma part ! »

Je suis certain que vous connaissiez cette petite histoire amusante parce que celui qui la raconte si souvent, qui en a fait son fond de commerce, Pierre Rabhi, le penseur-paysan médiatique, plus que José Bové, est souvent l'invité des médias. Il est difficile de n'avoir pas un jour entendu parler de cet homme. Or, il se trouve que je n'aime pas Pierre Rabhi. Depuis pas mal de temps, je nourris un bon gros sentiment de suspicion à son égard. Je ne suis pas loin de considérer son action et son mouvement comme une forme de secte. Je n'aime pas les mouvements sectaires.
Et il se trouve que le journaliste Jean-Baptiste Malet du Monde Diplomatique vient apporter de l'eau (à la manière d'un colibri, tout à fait, oui) à mon moulin. Dans un article très intéressant disponible sur le site Internet du Monde Diplomatique intitulé "Le système Pierre Rabhi" le journaliste nous propose un portrait bien éloigné de celui colporté habituellement d'abord par lui-même, ensuite pas ses zélés zélateurs, certains médias et des cohortes d'adeptes.
Des petits yeux vifs posés sur un visage émacié où pousse une barbichette de sage, une chemise et un pantalon de velours, des sandales. N'a-t-il pas quelque chose de Gandhi, du vieux sage qui sait, de l'homme d'expérience ? C'en est presque une caricature. Mais ça marche. Les gens aiment les caricatures, elles sont simples à comprendre, à cerner. La caricature, c'est le prototype, l'archétype. Le gendarme est un peu bête, le chef de gare est cocu, le curé pédophile, le coiffeur homosexuel et le petit homme âgé au doux sourire sage. Pierre Rabhi se présente avec gourmandise comme un paysan savourant la pauvreté, le peu, le "Ça m'suffit". En fait, le paysan ne paysanne pas des masses lui-même. Et là, je ne dis pas qu'il ne le fait pas ou ne l'a jamais fait, hein ! Ce que je dis, c'est qu'il ne vit pas (et n'a peut-être jamais vécu) de son lopin de terre aride cultivé à la force des bras.
Ses revenus, il les tire sans doute des centaines de milliers de bouquins qu'il a vendus. Tant mieux pour lui. Mais aussi des stages qu'il organise et fait payer. Et puis, sans doute, de toutes ces conférences qu'il donne partout et tout le temps. Il a l'oreille attentive d'un Nicolas Hulot et d'un Emmanuel Macron (Tiens ?) mais aussi d'une Françoise Nyssen (Tiens, tiens ?) qui est (Tiens, tiens, tiens ?) son éditrice. Fichtre. Il a de l'entregent, le petit paysan de l'Ardèche. Tant mieux pour lui.
Là où ça devient encore plus gênant, c'est que l'on apprend (et je m'en doutais quelque peu) que le Monsieur est un fervent disciple de Rudolf Steiner, de l'anthroposophie et de la biodynamie. Et ça, je connais un peu. J'ai cotoyé un temps un copain qui était tombé dans ces mouvements. Pour moi, aucun doute, il y a bien de la dérive sectaire dans ces choses. Déjà, faut souvent payer. Payer pour acheter les livres et le savoir, payer pour assister à des conférences et des colloques, payer pour suivre des cours dans une école Steiner, payer pour obtenir des préparats biodynamiques. L'important est de lire toute l'œuvre de Rudolf Steiner et de ne surtout plus rien lire d'autre. D'une part, tout est dans l'œuvre de Rudolf Steiner, d'une autre part tout ce que vous pourrez lire ailleurs n'est que mensonge ou désinformation.


Certainement, tout n'est pas à jeter dans les propos de Pierre Rabhi. Nous avons tous en tête des exemples de conseils de bon sens. La petite histoire du colibri ne nous enseigne rien d'autre que l'évidence. Face à un problème, on peut trouver plus d'efficacité en s'y mettant à plusieurs qu'en attendant qu'une solution arrive d'ailleurs. Aussi une question de bonne volonté, d'implication dans la vie de la société, des trucs de ce genre. Cette histoire veut nous placer dans la position du petit colibri. Petit, pas très efficace mais impliqué, déterminé, responsable. C'est nous mettre dans la position du modeste qui semble tant plaire à M. Rabhi. Gloire aux petits qui font et haro sur les grands qui défont ou ne font pas. Sauf que, et l'article de Jean-Baptiste Malet nous le dit, M. Rabhi n'est pas ou n'est plus un petit et qu'il ne fait plus beaucoup. D'accord, il a son âge. C'est un donneur de leçon, un enseignant, un sage penseur. C'est un gourou. Tout ce qu'il dit doit être considéré comme vrai et bon. Malheur à qui le critiquera. Les adeptes veillent au grain et défendent leur héros.

Le Monde Diplomatique, Jean-Baptiste Malet, Le système Pierre Rabhi

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