Le dessus du panier

Si j'étais allé à Périgueux, ce n'était pas seulement pour lire l'heure au clocher de la cathédrale Saint-Front. Mais puisque l'occasion m'était donnée, j'en profitais. Il était 11h14. Ça m'avait étonné parce que la dernière fois que j'avais de la sorte saisi l'opportunité d'avoir l'heure gratuitement, c'était exactement la même heure à quelques minutes presque. Oui. J'ai conscience de ce que l'on ne peut pas dire que c'était exactement la même heure. Mais bon, je ne suis pas à quelques minutes près. Disons que c'était sensiblement la même heure. A quelques minutes près. Enfin bref, ça m'avait étonné. J'ai l'étonnement facile, on me l'a souvent répété. C'est, à mon avis, parce que je suis enthousiaste de nature. Je suis du genre à découvrir, chaque fois avec la même joie, que les spaghetti soient tous de la même longueur. S'en viennent des questions qui peuvent me poursuivre pour toute la journée. Qui a décidé de la bonne longueur de ces pâtes ? Il y a-t-il une raison qui fait que ces spaghetti soient de cette longueur précisément ? Cela marche aussi avec la courbure des coquillettes ou le diamètre des macaroni. Je suis curieux et avide de savoir. J'aime comprendre, découvrir, imaginer. Je suis ce que l'on peut appeler un esprit ouvert.
En remontant la rue Denfert-Rochereau (j'allais vers la rue Taillefer), je m'arrêtais sur la place de la Clautre pour reprendre mon souffle. C'est qu'à mon âge, on n'a plus le cœur et les poumons de nos vingt ans. Je mettais à profit cette courte halte pour regarder l'heure de nouveau. C'est gratuit, il n'y a pas de raison de ne pas en profiter. Cinq minutes avaient passé. Je me fis la réflexion que je n'avais pas progressé bien rapidement. C'est vrai que je ne portais pas de chaussures de sport. Sur la place, il y avait trois voitures blanches, une rouge, trois bleues, deux noires et une gris foncé. Il y avait deux Renault. J'ai tendance à remarquer plus facilement les Renault, c'est la marque de mes automobiles depuis plus de trente ans. Personnellement, j'ai une Clio gris clair. Je me disais que j'aimerais assez avoir une Megane comme la bleue qui était là. Bien sûr, je la choisirais plutôt grise mais pour la ligne, je la trouve épatante, la Megane. Par contre, Diesel ou essence ? Mon beau-frère, le mari de ma sœur, me disait qu'il fallait faire plus de 25000 kilomètres par an pour que le Diesel soit rentable. J'en suis bien loin.
J'étais à Périgueux pour acheter des médicaments. J'en ai besoin pour ma santé. Il y a deux pharmacies dans la rue Taillefer. Avant, j'allais à celle qui est la plus proche de la place de la Clautre mais, un jour, il y a une dizaines d'années, j'y avais été plutôt mal reçu. Bien qu'il m'en coûte, je vais désormais à l'autre, distante de 89 mètres exactement. Et là, c'est précis. D'accord, je ne compte pas les décimètres. Vous pinaillez. Pour ma santé, j'ai besoin de préparations homéopathiques. Ça me fait du bien. On dit que ce n'est pas la panacée et même que c'est du placebo mais moi, ça me fait du bien. Après, je me sens nettement mieux.
11h38 ! Houla ! Le temps passe ! Je me remettais en marche. Ah mince. Je m'étais promis de ne plus utiliser cette expression. Je n'ai pas envie que l'on sache pour qui je vote. J'aime conserver une certaine discrétion quant à mes choix politiques. N'empêche que, à mon avis, il faut bien le moderniser, notre pays ! Il faut en finir avec les régimes spéciaux et les règles du siècle dernier. Il faut remettre l'économie en marche. D'ailleurs, en parlant de marcher, il faudrait que je m'y mette. Déjà 11h42 !
En passant devant sa vitrine, je m'arrête en me demandant si ce caviste aurait ce vin que j'ai bu chez ma sœur mardi dernier. C'était un vin très correct et pourtant pas cher, avait précisé Jean-Luc, mon beau-frère. C'était un vin du genre Bordeaux. Je ne me souvenais plus de la marque. Un château quelque chose. Sur l'étiquette, on voyait un dessin avec des rangs de vigne et un bâtiment dans le fond. C'était écrit "Château" suivi d'un nom. Lequel ? Mince, j'aurais dû le noter. J'essayais de reconnaître la bouteille parmi celles exposées. C'était du vin rouge. Dommage que je n'aie pas le temps. Je demanderai à Jean-Luc et je repasserai le mois prochain.
J'arrivais à la pharmacie sans plus me laisser distraire par les vitrines. Ça allait mieux parce que maintenant la rue est légèrement en descente. Je n'avais pas à me presser, la pharmacie ferme à 12h30. J'entrais et sortais la liste des médicaments nécessaires. La pharmacienne me rassembla tous les petits tubes dans un sac en papier. Je payais, saluais et sortais. Pour revenir, je changeais de trottoir et, sans me presser, revenais vers la cathédrale. Je regardais l'heure encore deux ou trois fois. Sur la place de la Clautre, la Megane était partie. D'un côté, ça n'était pas plus mal, je pouvais rejoindre ma Clio sans perdre de temps.
Après, bien sûr, je suis rentré chez moi et je me suis préparé à manger (des pâtes avec du poulet froid). J'ai fait la vaisselle et j'ai fait une petite sieste. Ce soir je mange chez ma sœur, je demanderai à Jean-Luc comment s'appelle son vin.

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