Je sais, je radote.

J'ai entendu plusieurs fois dire que l'on reconnaissait les personnes vieillissantes au fait qu'elles avaient une très nette tendance au radotage. Je crois que pour moi, les jeux sont faits.

Je sais que je l'ai déjà dit, ce n'est pas la peine de me le faire remarquer. Je préfère conduire la Bavaroise à l'Anglaise. Jeudi dernier, j'ai laissé le Range Rover chez le garagiste pour qu'il fasse toutes les vidanges. Sur ce coup, j'ai laissé parlé ma fainéantise. Je n'avais vraiment pas envie de m'embêter à travailler dehors, dans le froid et la neige. Il y a quelques années, j'aurais mis un point d'honneur à faire tout ça moi-même. Bon. Le Range Rover était chez le garagiste, je me suis donc servi de la BMW.
On me dira que rien ne ressemble plus à une voiture qu'une autre voiture. Et il est vrai que toutes deux ont quatre roues, une carrosserie, des sièges pour s'asseoir, des pédales, un volant, un moteur, un levier de vitesses, des rétroviseurs... On pourrait presque les confondre si elles n'étaient pas de couleur différente. Tout de même, quelques détails permettent de différencier la BMW et le Range Rover. D'ailleurs, on note que l'une est féminine tandis que l'autre est couillue. Elle n'ont pas la même taille et on le remarque dès lors que l'on pénètre dans l'habitacle. Avec la BMW, on descend. On y est assis assez bas. Avec le Range Rover, on grimpe aux commandes et on domine la route. L'intérieur de l'Allemande est cossu mais tout en réserve. C'est sobre, noir, rigoureux. L'Anglaise est bien plus approximative dans sa recherche du luxe sobre et de bon goût. Les plastiques sont massifs et de mauvaise qualité, les commandes sont brinquebalantes, les accessoires semblent avoir été placés là où ils sont tombés lorsque la boîte les contenant est tombée. On n'a pas l'impression que ça a été très réfléchi, pour tout dire.
On prend la clé de contact et on la glisse là où il faut avant de lui faire faire un petit mouvement circulaire. Avec la BMW, on tourne franchement et le six cylindres tourne aussitôt et stabilise son régime en quelques secondes. Le moteur est un bonheur pour l'oreille. Ça tourne rond, régulier. Avec le Range Rover, c'est autre chose. On commence par tourner la clé et on attend que le préchauffage se fasse. Après, oui, on peut continuer à tourner pour lancer le moteur. Aïe ! Je sens les oreilles qui se révulsent et le cœur qui menace de donner sa démission. Ça fait un épouvantable bruit de casserole, on s'attend à ce qu'un piston traverse le capot ou qu'une explosion survienne. C'est horrible. Ça claque, ça tremble, ça a du mal à réguler son régime. On n'ose rien faire de peur d'empirer la catastrophe. Il faut attendre longtemps pour que le moteur daigne tourner à peu près rond à un régime à peu près stable. Les oreilles s'habituent, on s'autorise à peser d'un pied léger sur la pédale d'accélérateur, on guette les aiguilles du tableau de bord, on sue à grosses gouttes.
On appuie du pied gauche sur la pédale d'embrayage et on passe la première. Sur la BMW, cela se passe avec une louable économie d'efforts. La sélection est ferme juste comme il faut pour que l'on sache que la vitesse est engagée. On relâche la pédale et, sur un filet de gaz, presque sur le ralenti, la longue silhouette noire avance comme un félin gracieux dans un doux ronronnement. Le Range Rover réclame déjà que l'on trouve la pédale d'embrayage et que l'on lui fasse comprendre que l'on souhaite qu'elle aille en direction du plancher. L'embrayage n'est pas vraiment dur mais la course est longue. On saisit le levier de vitesse et on se met à la recherche d'une vitesse à passer. Peu importe laquelle, en trouver une est déjà une victoire. Il semblerait qu'elles changent de position sur la grille à leur gré, de toutes les façons. Faut avoir de la conviction. On lève gentiment le pied de la pédale et le véhicule avance en tremblant. On a un peu envie de sauter en marche tellement ça fait peur.
On est sur la route. En quelques dizaines de mètres, la BMW roule déjà sur la cinquième vitesse. Le moteur tourne à peine à 1000 tours/minute et il fait preuve d'une voluptueuse souplesse. A la même distance, on est en train d'essayer de changer de vitesse avec le Range Rover. On n'est qu'en troisième et on ne comprend rien à ce qu'aimerait le moteur. Il broute mais il répugne à prendre des tours. On rétrograde, on appuie plus franchement sur l'accélérateur, le turbo s'enclenche, le moteur s'emballe, on passe la troisième et on accélère de nouveau en faisant bien attention de ne pas être trop brutal. C'est épuisant pour les nerfs. Enfin, avec l'une et l'autre, on roule et c'est bien ce que l'on veut, non ?
On est sur une route ouverte, libre, propre. Avec le Range Rover, on ne roule pas à plus de 100 km/h et on a les oreilles en compote. On vibre de partout et on craint un peu de perdre quelques éléments de l'engin. Avec la BMW, il faut faire l'effort de ne pas trop dépasser les 100 km/h. On écoute la radio sans problème, même réglée à un niveau sonore très bas. La position de conduite est excellente. On ressent bien les irrégularités de la route mais ça n'est pas inconfortable pour autant. La direction transmet bien les informations et l'on se prend à prendre un réel plaisir à rouler. C'est chouette. Le seul petit problème, c'est que l'on a envie d'appuyer un peu sur la pédale de droite et puis encore un peu plus, juste pour le plaisir des oreilles. Ah ! Ce son du six cylindres lorsqu'il passe du ronronnement de gros matou au feulement du tigre ! Il y a comme un truc qui vous parcourt l'échine, c'est quasiment sexuel.
En fait, le principal intérêt du Range Rover, c'est bien qu'il fait aimer encore un peu plus la BMW.

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