Coccinelle

Je sais bien que vous ne pouvez pas vous en rendre compte, vous qui n'avez vraiment rien d'un artiste, mais je vous l'assure et vous explique tout ça dans ce billet, la vie d'artiste n'est pas de tout repos.

Il faudrait qu'elle ressemble à la coccinelle de Gotlib mais il ne faudrait pas qu'elle ressemble à la coccinelle de Gotlib... En gros, on me demande de plagier Gotlib sans risquer de finir en taule. C'est pas joli-joli, je dis, moi.
Cependant, vous savez ce que c'est. Les temps sont durs, les prix s'envolent, les finances sont au plus bas, il faut bien pouvoir se payer le quignon de pain quotidien, tout ça... La vie du dessinateur humoristique de peu de talent n'est pas simple. J'aurais dû écouter celles et ceux qui me disaient, alors que je merdais mes études, de tenter d'entrer dans l'administration, d'y faire carrière, et de parvenir à y cacher le lot de mes incompétences notoires.
Trop plein d'orgueil, trop plein de prétention, j'ai refusé la voix de la raison et ai préféré les périodes de vaches maigres, les turbulences financières, les errances professionnelles plutôt que la sécurité de l'emploi, la retraite assurée et les régimes spéciaux dont on parle beaucoup en ce moment.
Au fond, autant le dire tout de go, avec les années et les illusions qui sont passées, je me suis bien rendu compte que j'avais fait fausse route et que le talent ne serait jamais réellement au rendez-vous. Je ne serai donc jamais un dessinateur adulé par des cohortes de jeunes femmes belles et intelligentes qui ne rêveraient toutes que de porter atteinte à mon intégrité physique en me faisant subir les derniers outrages. Tant pis.
Il fut un temps où je m'imaginais l'égal de Franquin. J'en étais arrivé à me persuader que s'il n'avait pas eu l'avantage de l'âge, c'eût pu être moi qui aurait créé le personnage de Gaston Lagaffe. Dans le même ordre d'idée, j'en voulais beaucoup à Maëster (par exemple) de parvenir à me piquer toutes mes meilleures idées et ceci même avant que j'ai une pleine et entière conscience d'elles. La vie est dure pour les génies, je vous le dis, moi.

Enfin bref. Dessinateur, je finis par le devenir plus ou moins, à force de travail et de réflexion. Je me souviens encore de mes premiers pas dans la carrière et des premières tentatives de maîtrise du crayon et du pinceau. Combien d'heures passées à trouver comment tenir ces instruments ! Il n'est pas de mode d'emploi pour vous enseigner si l'on tient la mine vers le papier ou vers le plafond. Il m'a fallu tout apprendre par moi-même et je vous assure que je ne suis pas un fin pédagogue ! Il m'arrive aujourd'hui encore de tomber sur des "dessins" de ces temps lointains. La honte m'envahit à chaque fois.
Néanmoins, je devins donc dessinateur. Du moins parvins-je à le prétendre et à le faire croire autour de moi. La force de l'auto persuasion est sans limites exactes. On sait qu'elle commence un peu plus loin que par là et qu'elle s'étend jusque par là-bas, un peu plus loin que vers la droite. Pour faire croire que j'étais enfin devenu dessinateur, il m'a fallu adopter un "look" de dessinateur. En effet, si l'habit ne fait pas le moine, il me semble aujourd'hui encore qu'il fait la profession. Un dessinateur humoristique se doit de paraître un peu rebelle (à moins d'être dessinateur à National Hebdo ou au Pélerin Magazine, bien sûr). Aussi, avec beaucoup d'abnégation, je me suis laissé pousser les cheveux. Ça n'a pas été sans mal. En lieu et place des Weston et du complet veston, je me suis astreint à porter des chaussures de peu de grâce et des jeans informes. Ça n'a pas été sans mal mais il me fallait en passer par là pour atteindre le but fixé : faire croire au monde entier que j'étais dessinateur.

Durant quelques années, j'ai commis l'erreur de croire qu'il fallait dessiner pour faire crédible. Au fond, je me suis aperçu que les gens se foutent pas mal que vous dessiniez ou non. L'important est que vous prétendiez être dessinateur. Il y a bien des fâcheux qui se croient malins à demander des preuves. Ceux-ci vous demanderont perfidement où vous placez vos dessins, dans quelles revues, dans quels journaux. Il ne faut pas se laisser démonter. Avec aplomb, il convient alors de fixer l'importun bien droit dans les yeux et de rester dans le vague en affirmant haut et fort, en prenant l'air le plus offusqué dont vous êtes capable, qu'il est quasiment impossible qu'il puisse faire partie des lecteurs des revues (dont vous tenez les titres secrets) pour lesquels vous dessinez tellement ces titres s'adressent à une population à l'intelligence vive et profonde. Au pire, vous pouvez jouer le dessinateur maudit, trop intello, trop en avance sur son temps. Prouvez aussi votre sens de l'humour en n'hésitant pas à vous moquer, à critiquer aussi, vos confrères. Prétendez que tel ou tel dessinateur est publié uniquement parce que sa tante est l'amante du rédacteur en chef ou encore parce qu'il est immensément riche (une sordide histoire de captation d'héritage pas très claire) et qu'il paie pour que l'on prenne ses dessins (très mauvais). Un truc qui marche bien aussi, c'est de sourire en coin en laissant sous-entendre que ce dessinateur ne dessine rien et qu'il fait travailler des vrais dessinateurs séquestrés au fin fond d'une cave humide.
Au terme de tout ce travail de fond, on finit par croire que vous êtes bel et bien dessinateur. Là, les ennuis arrivent. En effet, il arrivera bien un moment où l'on vous passera commande d'un dessin... Vous pouvez refuser en prétextant que vous êtes totalement overbooké et que oui, bien sûr, vous pourrez le faire dans le courant de l'année 2011 ou 2012 mais que le mieux serait que l'on s'appelle et que l'on en reparle. Vous laissez le choix du restaurant gastronomique pour cette réunion de travail au client, étant bien entendu que c'est lui qui paie.
Si tout de même vous savez un peu dessiner (ce qui n'est pas un handicap notoire pour qui veut devenir dessinateur) vous pouvez vous laisser aller à griffonner un peu, de temps en temps et surtout lorsqu'il y a des spectateurs. Dans ce cas, n'hésitez pas à faire n'importe quoi mais en prenant un air concentré et tourmenté. L'artiste est au travail ! D'un ton badin, racontez cette anecdote bien connue de Picasso qui aurait fait un dessin sur une nappe de papier qu'un serveur aurait demandé à conserver en échange du prix du repas. Picasso aurait répondu qu'il payait un repas, pas le restaurant. Le privilège de l'artiste est de pouvoir se montrer imbu de sa personne. N'exagérez néanmoins pas trop et ne tentez pas de payer tout avec vos dessins. D'une part, il n'est pas certain que cela fonctionne toujours ; d'autre part, cela vous obligerait à dessiner. Enfin c'est vous qui voyez, hein.

Oui, bon... Avant de me laisser aller à ces digressions, je vous racontais que l'on m'avait demandé de dessiner une coccinelle qui ressemble à celle de Marcel Gotlib sans qu'elle lui ressemble. C'est pour un magasin d'informatique ou quelque chose comme ça. Aujourd'hui, parce que c'est le premier jour de l'automne et que je n'avais rien de mieux à faire, j'ai pris une feuille de papier et un crayon et j'ai fait ça :

coccinelle

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