Mais... Mais ! C'est dégueulasse !

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"Saloperie de bonne femme !"... Raoul venait de pénétrer en marchant sur les mains dans la salle de l'arroseur de glotte. La clochette aigre tintât une seconde fois lorsque la porte se referma. "Saloperie de bonne femme !", jura-t-il encore en se dressant sur ses pattes de derrière dans un mouvement malhabile et, à n'en point douter au vu de la grimace, assez douloureux. Raoul posa les mains sur les hanches et fit quelques manières d'assouplissement. "Saloperie de bonne femme !" marmonna-t-il avant de s'avancer, d'un pas mal assuré, vers le comptoir derrière lequel officiait Jules et auquel étaient agrippés Grégoire et Victor.

"Tu bois quelque chose ?", demanda Jules en levant la tête de la cuvette de plastique rouge de laquelle une peu ragoûtante boue ocre se répandait jusque sur le carrelage mauve de la salle. Raoul escalada l'échelle conduisant aux toilettes et s'assit en bonne place. Il se passa les mains sous le mince filet d'eau dispensé par un robinet à valve et s'essuya au lambeaux de papiers peint affectés à cet usage. D'ici, il pouvait observer les vers grouillants pas centaines de milliers par-delà la ruelle. "Un vert", répondit Raoul en se massant les côtes encore endolories. "Tu devrais pas, Raoul... L'est pas bien frais, aujourd'hui, le vert... Tu préfères pas une morlave avec des glaçons ? J'en ai reçu de mon pays et Victor m'a dit que c'était tout à fait honorable pour une boisson de métèque". "Va pour ta morlave mais sans glace", répondit Raoul, l'oeil absent et les mâchoires serrées.

Dans la pièce attenante, on entendait les vagissements éthérés de Brigitte, la tripatouilleuse de tripes. Elle préparait le repas, comme tous les sales jours de l'année. Aujourd'hui, c'était un sale jour. L'annonceur de nouvelles l'avait dit au poste. "Aujourd'hui, sale jour, couvrez-vous". Les bons jours, c'était la Sainte Vierge, la femme de Raoul, qui cuisinait. Ce n'était pas souvent. "Saloperie de bonne femme !", pensa Raoul.

Dehors, la pluie nauséeuse continuait à tomber en laissant sur le sol une gelée pâteuse. Les rares personnes qui avaient osé se risquer dehors avançaient avec précaution en évitant les mains agrippeuses des clochards infirmes. La clochette tintât de nouveau. Tous les visages se tournèrent vers le nouvel arrivé. C'était un parfait inconnu. Cela arrivait parfois. On eût parlé que l'on se serait tu. On ne parlait pas à ce moment. Alors, on se contenta de regarder. L'homme se dirigea vers le comptoir en esquissant quelques pas de danses cocasses dans le but visible d'éviter les crapauds cracheurs. Il se plaça, contre toutes les règles de bienséance, pile entre Grégoire et Victor. Sans même se donner la peine de regarder la forme boueuse qui se tenait de l'autre côté du comptoir, l'homme commanda un grand-chaud sans mousse. Jules se tourna alors vers le percolateur, en chassa les mouches et actionna les molettes crantées en tentant d'éviter le jet de vapeur. Il attrapa une tasse à grand-chaud et la plaça sur le support de la machine. Il appuya sur le bouton rouge, s'écarta pour replonger la tête dans sa bassine rouge et compta mentalement jusqu'à dix. Dans un glou-glou pathétique ponctué de quelques crachotements, la tasse se remplit. Jules leva la tête dégoulinante de boue et servit le grand-chaud avec des pincettes. "Ça fait huit...". "Je n'ai qu'un billet de douze". Jules se redressa, se racla le fond de la gorge dans un bruit désagréable, aspira le contenu de ses fosses nasales au passage, régurgita le tout dans sa cavité buccale, malaxa tout cela de quelques coups de langues experts et cracha le jus dans la tasse. "Le compte est bon", dit-il en empochant le billet. L'homme but une lampée et grimaça. On ne préparait pas le grand-chaud de cette manière chez lui. Il porta son attention vers le poste à transistors qui gargouillait la quotidienne litanie des morts de la journée. Signe que nous étions entre 19 et 22 heures.

"Faut que je rentre, brailla Raoul, la Sainte Vierge va encore m'engueuler, sinon". Il descendit les premiers échelons, rata les suivants et se retrouva bien vite couverts de morceaux de crapauds. "Merde ! Tu fais chier avec tes bestioles, Jules !", tonna Raoul en se décollant de la masse visqueuse et pestilentielle. Il finit par réussir à se redresser, aidé par Grégoire qui le hissait et par Victor qui tenait à bonne distance les crapauds vengeurs. Raoul jeta deux pièces de trois sur le comptoir et ouvrit la porte. Il pleuvait toujours. Il posa ses mains au sol, guettant du coin de l'œil les crapauds, lança les jambes en l'air, chercha l'équilibre et sortit en lâchant un "saloperie de bonne femme".

"Pourquoi qu'il marche sur les mains, vot' copain ?" s'étonna l'étranger au grand-chaud. "Une longue histoire", répondit Grégoire, levant les lèvres de sa soupe de tripes. "Raoul, il marche sur les mains depuis la maladie de sa femme... Il a fait la promesse que si elle s'en sortait, il n'arpenterait plus les rues que de cette façon... Elle s'en est sortit, la garce", expliqua Victor. "Il y a bien de la vermine", conclut l'étranger tout en terminant son grand-chaud. Il était vraiment infect. Pas comme chez lui. Il le dit à Jules.

Jules ne le prit pas vraiment mal. Il cligna juste de l'oeil droit à trois reprises précipitées. Signe qu'il était un peu énervé. Ce n'était généralement pas bon signe. Ou alors, le plus souvent, c'était signe qu'il ne remettrait pas sa tournée. Brigitte pénétra dans la salle en courant, poursuivit par une horde de rats. Jules n'attendait que ça. Il saisit son fusil et tira deux coups de feu en direction des rongeurs. Les crapauds avaient vu venir le coup et s'étaient rangés contre les bancs. Ils bondirent dans la masse de rats morts et mangèrent assez salement. Brigitte appuya une main contre le mur et reprit son souffle. C'est qu'elle n'était plus toute jeune !

- Quelqu'un voudra manger ? demanda-t-elle.
- Ouais ! Répondit Grégoire, brandissant déjà sa cuvette de plastique.
- Vous avez quoi au menu ? questionna l'étranger.
- Comme tous les jours, de la soupe de tripes, vous croyez quoi ? Vous venez d'où pour poser des questions pareilles ? s'étrangla Brigitte.
- De par là-bas. Je suis parti l'autre jour et je suis arrivé aujourd'hui. Elle est comment, votre soupe de tripes ? Vous mettez de l'ail ?
- On en a pas, de l'ail. On met autre chose à la place.
- J'ai qu'un billet de douze...
- Je vous en donnerai pour dix, pas plus. C'est à prendre ou à laisser.
- Je prends.

Brigitte repartit dans sa cuisine, chanta un air à la mode à toute voix pour que l'on n'entende pas les cris des tripes et revint couverte de sang, une bassine bien garnie entre les mains. Elle la posa avec une certaine délicatesse sur les genoux de l'étranger qui, ne se méfiant pas assez du fumet, faillit vomir. Il avait faim, il plongea la tête dans les tripes. Pendant ce temps là, Victor, tout heureux de ce que les crapauds avaient fort à faire, baissa son pantalon et, de la pointe de son canif, au prix de contorsions inimaginables, entreprit de crever l'énorme bubon rougeaud qu'il avait à la fesse droite. Il grimaça de douleur lorsqu'il pressa l'abcès entre le pouce et l'index afin d'en faire gicler le pus. Un jet parfaitement dégueulasse explosa et se précipita directement dans la cuvette de l'étranger qui, pour le coup, vomit pour de bon. Victor s'excusa bien un peu mais l'étranger ne l'entendit pas de cette oreille. Il voulait que l'on lui rembourse son plat et que l'on lui en amène un autre. Jules refusa au motif que, avec ou sans pus dedans, la soupe de tripes restait une soupe de tripes et qu'il y avait bien des malheureux sur terre qui seraient heureux d'avoir ça plutôt que rien.

(à suivre ?)

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