L'inventeur

J'ai vraiment eu le sentiment que quelque chose clochait dans mon raisonnement au terme de la troisième tentative.
J'avais refait tous les calculs et je ne trouvais pas trace de la moindre erreur. Pourtant, ça ne fonctionnait pas. Pas du tout. Pas même un peu. Rien. Heureusement que, tenace, j'ai essayé une fois encore !

Penché sur la table de la cuisine éclairée par une chiche ampoule couverte de chiures de mouches (je n'avais pas trop le temps de me consacrer au ménage en ce temps là), je m'énervais en refaisant les opérations, buvant de grands verres de vin rouge que je versais directement du cubi de cinq litres et fumant cigarette sur cigarette. J'en aurais certainement oublié de manger si le chien n'avait pas, lui, songé à me rappeler qu'il me fallait le nourrir. En somme, nous mangions de la même manière, lui et moi. Juste que sa boîte, à lui, je ne la faisais pas chauffer au bain-marie. Mais c'était tout comme, on va dire. De cette période, je me souviens que j'avais du mal à trouver le sommeil. Je ne compte pas le nombre de fois où, au beau milieu de la nuit, je me suis relevé pour retourner à mes calculs. Je ne prenais même plus le temps de me déshabiller pour dormir. Du coup, je ne me lavais plus, ne me rasais plus, ne changeais plus d'habits. A l'époque, Fernand m'avait dit que je filais un mauvais coton. Je me le rappelle très bien. Il était venu vers deux heures, histoire de boire le café, comme il en avait pris l'habitude depuis qu'il était à la retraite. Fernand et moi, on était copains depuis les bancs de l'école. Ça datait. Il s'était assis sur sa chaise habituelle, à sa place habituelle, j'avais servi le café dans les verres, j'avais mis un sucre dans le mien et j'avais poussé la boîte métallique vers lui. Il avait pris deux sucres et l'une des cuillères que je laissais dans la boîte. Il s'était mis à touiller son café en silence, la tête baissée, comme plongé dans ses pensées. Moi, ça m'avait marqué parce que d'habitude, Fernand il était plus causant que ça. Toujours prêt à me relater ce qu'il avait lu dans le journal ou de donner son avis sur une information qu'il avait vu à la télé. Et là, rien. Il ne disait rien. Le chien dormait et j'entendais ces saletés de mouches qui s'agitaient, collées au papier tue-mouches pendu près de la fenêtre. Au bout d'un moment, Fernand avait relevé la tête, avait sucé sa cuillère, l'avait posée sur la table, avait aspiré prudemment un peu de café, avait reposé son verre et m'avait dit : "Jean, je sais que ça me regarde pas, mais tu files un mauvais coton". Textuel. Après ça, d'un revers de main, il avait balayé les miettes de pain qui restaient de mon repas sur la toile cirée. Comme pour me signifier qu'après ces paroles, il n'avait rien à ajouter. Moi, je l'avais regardé et n'avais rien trouvé à lui répondre. Si lui aussi, mon copain, me prenais pour un fou, c'est que ma découverte dérangeait plus que je ne l'avais soupçonné.

Avec calme et sans la moindre équivoque possible, je fis comprendre à Fernand que la porte était ouverte et que, désormais, il n'était pas nécessaire qu'il vienne boire le café. Il prit sa casquette et sans dire un mot, il partit. Je dois bien vous avouer que ça m'avait un peu fait mal, cette histoire. Fernand ! Bordel... Je pris les deux verres et les deux cuillères, je les posai dans l'évier et je sortis à mon tour pour retourner à mes travaux.

Posée sur ses cales, elle commençait à avoir fière allure, ma 4L. Ça n'avait pas été facile. La théorie, les calculs, tout ça, c'est vrai, ça ne m'avait pas créé trop de souci, mais la mise en pratique, c'était une autre paire de manches. La mécanique, je l'avais appris sur le tas. Je devais une fière chandelle à Pierrot, le casseur, qui m'avait enseigné pas mal de petits trucs et qui, en plus, me fournissait les pièces dont j'avais besoin à des tarifs tout à fait raisonnables. Lui, je pense bien qu'il croyait en moi. C'est lui qui m'avait suggéré d'installer des sièges de Fuego, par exemple. Et ça tombait rudement bien vu qu'il en avait deux, presque pas abîmés, pour pas cher. J'aurais pas cru que ce serait si difficile de les installer. J'avais acheté un poste à souder et, là encore, j'avais appris tout seul à m'en servir. Les soudures n'étaient pas bien belles, j'en conviens aujourd'hui, mais bon, ça tenait.

Là où ça merdait, c'était dans la mise au point du moteur à réaction. J'avais récupéré tout un tas d'ouvrages sérieux sur la question. Dans une revue, on expliquait bien toute la théorie. J'avais tout compris. C'était bête comme tout, ce système, finalement. Vu que la revue en question datait des années 50, je me disais qu'il devait certainement y avoir moyen d'améliorer le principe. J'en avais causé des heures avec Pierrot en buvant des canons. Lui, il y croyait mais tout de même, il disait qu'avec un bon moteur, mon engin serait plus rapidement opérationnel. Justement, il me connaissait un moteur de 504 Diesel qui fonctionnait bien et qu'il me laissait à un prix correct. Comme je le lui avais dit, une fois dans l'espace le gas-oil risquait de figer. Je ne pouvais pas prendre ce risque inconsidéré. Il en convenait bien un peu mais finissait toujours par dire que la mise au point de mon moteur à réaction allait prendre beaucoup de temps. Il n'avait pas tort.

Le souci, ce n'était pas tant le corps du réacteur que les histoires de turbine et d'injecteurs qu'il y avait dedans. Le problème de l'injection d'essence, je l'avais presque résolu. Ça marchait presque. Grâce à mon compresseur, j'envoyais bien de l'essence sous pression et je parvenais à l'enflammer, l'essence, avec un système piezo-électrique que j'avais piqué dans un chauffe-eau à gaz trouvé à la décharge. Ça fonctionnait rudement bien. Presque trop. J'avais failli foutre le feu à la grange au premier essai. Non, c'était bien la turbine qui posait problème. En gros, une turbine, c'est rien qu'une sorte de ventilateur, d'hélice. Bon. Un ventilateur, il y en avait dans la 4L et il ne me servait plus à rien. Je l'avais montée dans le corps du réacteur, sur un axe qui allait de part en part. Ce qui n'allait pas, c'est qu'il ne tournait pas d'un poil lorsque j'injectais l'essence enflammée. Je crois que Science & Vie et les autres revues ne donnaient pas tous les détails exacts. Possible qu'ils en avaient reçu l'ordre.

Le malheur est survenu à la quatrième tentative. J'étais fin prêt. Je me suis installé aux commandes, le robinet d'air comprimé à main gauche, et l'arrivée d'essence au pied droit. De la main droite, j'ai tourné la molette qui commandait l'élément piezo-électrique. Il y a eu une grosse explosion puis des flammes gigantesques. Fallait voir ça, c'était d'une beauté incomparable ! Avant de perdre connaissance, je juge que je devais m'être envolé au moins à dix mille mètres. Après, plus le moindre souvenir. On m'a dit que ce sont les pompiers qui m'ont retrouvé, dans la cour, brûlé et cassé de partout. Depuis, ils m'ont mis chez les fous mais moi, je sais que j'ai presque réussi à aller voir les étoiles !

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