Jeux et divertissements › Feuilleton collaboratif du mardi

mardi 9 juillet 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (50)

Ce n'est pas trahir un secret. Le feuilleton se termine avec ce cinquantième épisode. C'est au fidèle Liaan, fidèle parmi les fidèles que revient l'honneur et la lourde responsabilité de mettre un terme à l'aventure et à l'expérience qui fut, malgré tout, intéressante. Bonne lecture !

La Renault 4, conduite par les gendarmes Chapraud et Chapraut, emporte Roland Verne.

— Monsieur Verne, commence simplement le Brigadier Chapraut, nous vous devons des explications...
Le Brigadier Chapraud, qui conduit la voiture complète :
— Oui, Monsieur Verne, nous allons vous fournir des explications, mais en temps et en heure. Considérez vous comme invité à un petit voyage…

Le mot voyage résonne bizarrement dans la pensée de Roland, mais tout en restant prudent, après tout ce qu'il a vécu, ose dire :
— Ainsi, le voyage n'est pas terminé ?
— Non, mais cela ne saurait tarder… lui dit doucement le Brigadier Chapraud, pour l'instant, soyez rassuré, tout va bien se passer…
Roland n'est justement pas rassuré. Et comme si les gendarmes avaient senti la nervosité de Roland, le conducteur accéléra… La Renault 4 quitte la départementale 783 pour s'engager dans une petite route… La panique s'empare de Roland qui veut actionner le mécanisme d'ouverture de la portière, mais rien ne fonctionne :
— Fichu, je suis fichu, pense Roland, Je suis à la merci de ces deux faux gendarmes, ces Chapraudt n'existent pas, la Gendarmerie de Pont-Aven me l'a dit !
— Restez calme, Verne ! lui dit encore le Brigadier Chapraut, tourné vers Roland. Nous n'allons pas tarder à arriver. Vous ne craigniez absolument rien ! Reprenez votre calme ! Roland sue maintenant à grosse gouttes. Se calmer, tu parles… La route secondaire monte légèrement et devant la 4L, apparait une forêt, la voiture ralentit car on distingue une barrière rouge et blanche, comme celle d'un passage à niveau. Des soldats en treillis sont postés de part et d'autre de la route.
— Des militaires ? se demande Roland, qu'est-ce que c'est encore ce truc ?
La voiture de gendarmerie stoppe, un sous-officier s'approche, salue et le Brigadier Chapraut présente une petite enveloppe que le sous-officier vérifie soigneusement, redonne le dossier à Chapraut, et lance l'ordre de relever la barrière. Le sous-officier salue à nouveau le Brigadier Chapraut et la 4L de gendarmerie s'avance sur la petite route qui serpente dans le bois.
— Nous y voilà, dit calmement le conducteur Chapraud à Roland Verne.
Roland verne est atterré par ce qu'il voit devant lui : des baraquement en bois, quatre ou cinq alignés dans une clairière :
— Un camp, Ils m'emmènent dans un camp, pense-t-il.
La Renault 4 s'approche d'un bâtiment en maçonnerie, avec le drapeau français qui flotte, et une dizaine d'hommes de troupe, armés, tout autour.
— Moi qui n'est pas fait mon service militaire, me voilà servi, pense Roland.
L'automobile stoppe à la hauteur d'un gradé qui salue les 2 gendarmes, qui se mettent à descendre du véhicule, échangent quelque mots avec l'officier en montrant Roland qui n'en mène pas large. Puis le gradé ouvre la porte, Roland choisit ce moment pour tenter de s'échapper, le fou !
— Faites pas le con, Verne ! aboie Chapraud.
Mais Roland, tel un renard rusé, ne fonce pas dans la cour, à découvert, mais surprend son monde en fuyant à l'intérieur de la bâtisse. Roland se lance dans le couloir et avise au fond, un sortie de secours qui l'entraine dans une autre cour, vide. Roland a le temps d'entendre des voix qui précisent de ne surtout pas tirer !
Devant le fuyard, au bout de la cour, un immense hangar bouche la vue, roland s'en approche, et décide de se risquer à l'intérieur par une porte latérale. La porte est ouverte, il entre et il reste bouche bée devant ce spectacle qui s'offre à lui : Le Nautilus, gigantesque sous-marin, posé sur des vérins hydrauliques géants ! Resté cloué par la majesté du sous-marin, Roland ne fait pas attention à l'entrée des militaires… Le Brigadier Chapraud s'approche et dit :
— Verne. Tout va bien… Infirmier ?
Un soldat arrive avec du matériel médical, un autre lui relève la manche de Roland, hébété, lui pose un garrot et lui injecte une solution…
Roland s'est laissé faire, tellement abasourdi et se sentant soudainement fatigué, si fatigué…
….
Roland émerge, constate qu'il est dans une chambre d'hôpital, avec un "goutte-à-goutte" dans le bras gauche, allongé dans un lit. Un infirmière entre à ce moment :
— Eh bien, Monsieur Verne, comment vous sentez vous, un peu secoué, non ?
— Alice, dit doucement Roland, en souriant, j'ai été renversé par une voiture, non ?
Un grosse voix lui répond :
— Si ce n'était que cela !
Et apparait le Colonel Chapraud, non plus habillé en gendarme, mais avec la tenue militaire d'apparat correspondant à son grade, accompagné du Général Chapraut, lui aussi en tenue d'apparat.
Le Colonel continue :
— Vous nous en avez fait voir des vertes et des pas mûres, monsieur Verne ! Mais c'est l'expérience qui voulait cela…
— L'expérience ? demande Roland. Une expérience…
Roland ferme les yeux et réfléchit … Toutes ces aventures… Et soudain, tel le flot d'un torrent soudainement libéré d'un lac de retenue, tout lui revint brutalement. Roland sentit sa tête tourner devant le flux de souvenirs, bien plus réels : "L'Expérience" !
Roland Verne, matricule 26-262, volontaire pour l'exploration de la planète Mars, dont le voyage aller représente presque une année terrestre, a été plongé dans un coma artificiel d'environ 340 jours, le cerveau relié à un "simulateur d'aventures" nouvellement créé, aventures écrite par des internautes lambda.
L'expérience fut une quasi réussite, mais Roland a fait du somnambulisme pendant la durée du traitement, non seulement son esprit vivait l'histoire, mais parfois son corps, lui aussi, suivait les péripéties de l'aventure !
— Ah ! dit Roland Verne, vous fûtes de sacré gendarmes plus vrais que nature, mon Général, et vous aussi, mon Colonel !
Le Colonel dit :
— Je ne sais pas si je ne vais pas un peu regretter mon statut de simple gendarme !
— Tiens, vous aussi… remarque le Général, vous aussi…

Là se termine notre feuilleton. D'aucuns disent que Jacques et Suzy seraient les prochains volontaires pour "l'expérience", mais ceci est une autre histoire.

FIN

mardi 2 juillet 2013

(pas de)Tentative de feuilleton collaboratif du mardi

Et oui. Pas de feuilleton ce mardi. Je vous explique pourquoi.

Rien est éternel. Pas plus le feuilleton collaboratif du mardi qu'autre chose. Depuis déjà de nombreuses semaines, le cœur n'y est plus. Je ne vais pas chercher les causes, je m'en fous.
Ce jeu n'aurait sans doute pas dû durer si longtemps. Ce jeu pourrait aussi durer encore bien plus longtemps et même ne jamais s'arrêter.
Nous ne sommes plus que deux à jouer, Liaan et moi. Pour moi, il n'y a pas de souci majeur. Je peux continuer à écrire des épisodes. Même, s'il le fallait, je pourrais très bien me passer de vous et écrire tous les épisodes à venir. Je n'ai besoin de personne pour m'amuser à écrire. Il n'y a aucun problème de ce côté là.
Le gros problème, c'est qu'il semble qu'il n'y ait plus grand monde qui lise le feuilleton. Enfin, je dis cela en me basant sur le nombre de commentaires laissés à chacun des épisodes. Si j'en crois les statistiques, c'est tout autre chose. Les visiteurs sont bel et bien présents et on peut même noter une hausse conséquente de visites à partir de 9 heures le mardi. Etonnant, non ? J'admets sans peine que l'on n'ait tout simplement rien à dire et que l'on se contente de lire ou de parcourir chaque épisode. Mais tout de même.
On pourrait dire beaucoup sur la qualité du feuilleton, des épisodes ; sur le manque de rigueur, sur les invraisemblances, sur les contradictions. C'est là un écueil inévitable de l'exercice, à mon avis. Il y a forcément des détails qui se perdent, des personnages qui disparaissent ou reviennent, des anachronismes et des erreurs. Bon. C'est un jeu. C'était un jeu. Rien de plus.
Dans l'idée, il s'agissait de s'amuser dans l'esprit du "Signé Furax" de Pierre Dac et Francis Blanche. Je ne sais pas si vous connaissez. Il s'agit d'un feuilleton radiophonique qui n'hésitait pas à partir dans tous les sens. L'histoire n'a ni queue ni tête. Le seul guide est l'humour, l'envie de rire et de faire rire. C'était l'idée.
Pour le feuilleton collaboratif du mardi, il n'y avait pas d'idée. J'en avais bien une à la rédaction du premier épisode mais je me doutais bien que personne n'allait me suivre. Il aurait fallu être dans ma tête. De fait, ce feuilleton pouvait prendre n'importe quelle direction et c'est ce qu'il a fait. De l'aventure, du suspense, un peu de sexe, un peu de science-fiction, un peu de policier, un peu d'humour. Il fallait juste que les wagons se suivent tant bien que mal.
Mais bon. Il est arrivé un moment où l'on n'a plus voulu jouer et le feuilleton a commencé sa longue agonie. Il fallait qu'il meure.

Liaan m'a fait parvenir un nouvel épisode. Je ne m'y attendais pas parce que je supposais que personne n'allait livrer de suite. Je me préparais un peu à écrire un épisode ce dimanche après-midi. Mais voilà un épisode qui arrive et qui pose une fin au feuilleton. Le mot "Fin" est bien là. L'histoire se termine.
Et là, j'hésite. Est-ce que je publie cet épisode ou est-ce que je ne le publie pas ? Je suis partagé. Je ne pense pas que le feuilleton repartira et je me dis qu'il est bien qu'il s'arrête. Pour autant, j'hésite. Alors, ne sachant que faire, je me donne une semaine pour réfléchir. Probablement, la semaine prochaine marquera la fin du jeu. On verra.

mardi 25 juin 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (49)

Ping, pong, ping, pong. Le feuilleton ressemble de plus à plus à une partie de ping-pong. C'est Liaan qui livre la suite de ce feuilleton qui n'en peut plus de durer encore et encore. 

Roland Verne s'était installé à Pont-Aven.

Il était vagabond, un Sans Domicile Fixe, un SDF comme on le dit désormais. Roland se souvenait que lorsqu'il était gosse, un SDF, c'était un Scout De France… Comme le SIDA, c'était le Service d'Information Des Assurances… Les sigles existent toujours, mais leur signification change.
Heureusement, Roland Verne avait trouvé l'hébergement avec l'aide de Chantal, avec qui, malgré son penchant pour la dive bouteille, Roland s'était lié d'amitié… Oh ! Amitié, pas plus loin, d'ailleurs, Chantal ne lui faisait pas d'avances, consciente de son état de décrépitude.
Roland avait trouvé du travail grâce à sa cousine Gaëlle : il est jardinier pour la commune de Pont-Aven, et Roland apprécie cet emploi qui le laisse beaucoup à l'extérieur. Roland n'aurait pas aimé rester enfermé dans un bureau.
Roland avait cessé de questionner les habitants du patelin, n'obtenant que du rien du tout. Roland était bien revenu à la galerie tenue par Pierre Aven mais, non seulement le sous-marin en bois exposé avait disparu de la vitrine, Pierre Aven était comme devenu sourd à ses questions sur son enfance et ce petit sous-marin. Roland se disait que Pierre Aven lui jouait une comédie sur des ordres venus d'où je ne sais où...
Roland était revenu dans le petit café de José, et ne parla plus de sous-marin. Seule Chantal continuait à parler de "ces petits bonhommes vus sur la nappe du pique-nique, il y a une trentaine d'années, mais tout le monde s'accordait à dire que la Chantal était un peu fêlée de la cafetière, et que c'était une fille de gendarme, et que cela n'arrangeait pas les choses. Roland s'était mis comme qui dirait "en ménage" avec Chantal, car, pour Roland, c'était un fil, très ténu certes, mais un fil qui le reliait à son aventure dans le Nautilus.

Roland venait de rempoter des œillets d'Inde sur un des parterres de la commune lorsqu'un spectacle curieux lui fit observer la rue principale du bourg : une 4L de la Gendarmerie, gyrophare allumé, poursuit un de ces "pisse-feu" que l'on ne voyait plus guère, une Flandria, ou une Itom, se demande Roland. La rapide apparition du cyclo-sport chassé par une 4L bleue, permet de voir à Roland, qu'il y a une nana à l'arrière de l'auto, et ces gendarmes, Roland les a reconnu : ce sont les Chapraudt ! Le cyclomoteur débridé s'engage à présent dans la direction de la maison de sa cousine Gaëlle...
— Tiens, tiens, pense Roland… Tiens ? J'ai dis tiens ? Tiens, tiens… et la chanson d'Higelin, Fontaine et Areski lui trotte dans la tête...
"Pompiers, pompiers, j'ai des pompiers dans mon zizi !"
Roland va voir son collègue jardinier et lui dit qu'il allait aux toilettes.
— Oh ! Tu pourras rentrer chez toi après : nous avons fini le boulot, on se revoit demain ?
Roland sert la main de son compagnon et se dirige vers la maison de sa cousine Gaëlle.

À la maison de Gaëlle, l'arrivée d'une moto et d'une voiture de gendarmerie fait sensation dans les environs.
Yannick et Gaëlle accueillent comme ils disent leur "Américaine". Dame ! Suzy vit depuis si longtemps dans le Minnesota, chez les z'américains ! Le "boy-friend" Jacques est le bienvenu, comme faisant partie de la famille. Les gendarmes acceptent tout de suite cette occasion de s'humidifier le gosier, après toute cette poussière accumulée sur la route depuis Nantes.
Roland Verne est en vue de la maison de sa cousine Gaëlle, accueilli par l'odeur d'huile de ricin du moteur chaud de la Malag'. La porte d'entrée est ouverte et des éclats de voix joyeuses lui parviennent : il entend parler du Nautilus ! Son cœur bat : Gaëlle et les Chapraudt parlent du sous-marin !
Roland frappe à la porte et Yannick l'interpelle :
— Voilà notre jardinier ! Te v'là débauché à c't'heure ? C'est vrai que l'après-midi est bien avancé...
— Dis moi Roland, tu reconnais Suzy, ta petite cousine qui à tout d'une grande fille, à présent, lui demande sa cousine Gaëlle.
Roland s'incline devant sa petite cousine.
— Tu peux me faire la bise, Roland ! dit Suzy, je ne vais pas te manger !
Roland s'exécute et Suzy lui présente son ami, Jacques.
— C'est vous qui conduisiez la Malaguti, tantôt ? J'ai cru que vous étiez poursuivi par les gendarmes ! dit Roland, et il continue pour demander pourquoi ils rigolaient tous en parlant du sous-marin, le Nautilus ?
C'est Gaëlle qui explique que Suzy allait participer à la réalisation d'un "remake" de "Vingt mille lieux sous les mers" aux "z'états-zunis"… Un sujet qui doit te toucher, Roland ? Toi, le parent le plus direct de Jules Verne, le romancier ?
— Certes oui, cousine Gaëlle, lui répond Roland, je m'intéresse à ce truc...
Yannick ressert les deux gendarmes... Des éponges, pense Roland, la même attitude que dans le Nautilus...
— Tiens, la bouteille est vide ! dit Yannick. Regards désolés des deux gendarmes. Mais il y en a à la cave, continue Yannick, j'vas y aller... Regards réjouis des deux gendarmes.
— J'y vais ! déclare Roland.

Comme cela, j'en aurai le cœur net de cette cave, pense Roland en descendant l'escalier, et il arrive dans cette pièce où se trouvent toujours les deux immenses tonneaux. Dire que derrière se trouve sans doute la solution. Roland avise l'un des foudres, fait jouer le mécanisme d'ouverture, s'avance, et ne peut constater que l'extrémité est murée. Nom de nom, pense Roland. Il prend un tisonnier posé non loin et frappe les parpaings, Cela sonne bien creux, ah, si je pouvais desceller les parpaings !
La voix de Yannick lui coupe le fil de ses pensées :
— Ho ! Roland ? Tu le distilles, le calva ?
Yannick surgit dans la cave et voit Roland sortir du grand tonneau :
— Sacré Roland, continue Yannick, toujours passionné par les souterrains et les passages secrets ? Tu ne changeras pas ! L'accès a été muré comme nous te l'avons dit, et si cela se trouve, c'est tout effondré à l'intérieur ! Allez, montons cette bouteille, les gendarmes sont assoiffés !
Désolé, Roland revient rejoindre les gendarmes, Gaëlle, Suzy et son ami Jacques.

Une Dyane blanche arrive à ce moment dans la cour devant la maison, Roland manque de tomber à la renverse : Alice est au volant !

Subjugué, Roland se précipite vers la voiture, il lui ouvre la portière, et très courtois, il accueille la visiteuse avec :
— Bonjour, Mademoiselle Alice ! Vous avez fait un bon voyage ?
— Bonjour Monsieur que je ne connais pas, comment savez-vous mon prénom ? lui demande Alice. Ah, oui, c'est Yannick ou Gaëlle qui vous ont renseigné. Je suis l'infirmière de la famille, et je viens pour les soins de Yannick.
Gaëlle sur le pas de la porte interpelle l'infirmière :
— Ah ! Voilà notre belle Atlante !
Roland est abasourdi : comment ça ? Gaëlle se souvient qu'Alice est une Atlante.
Gaëlle explique à Suzy et à Jacques que l'infirmière qui s'occupe de son homme se nomme Atlante, Alice Atlante, un curieux nom de famille, non ?
— Et bien, Yannick ? Si c'est comme cela que vous suivez le traitement ? annonce Alice en montrant d'un geste les trois ou quatre bouteilles vides sur la table. Yannick lui répond qu'il n'y touche pas, mais que ces messieurs ont une bonne descente, tout en montrant du menton les deux gendarmes qui regardent ailleurs.
— On s'en boit un dernier, pour la route, dit Chapraud, et on y va.
— Tout à fait, complète Chapraud, un tout petit dernier !
Les deux verres sont sifflés en un rien de temps, donnant l'impression qu'ils n'avaient jamais contenu de calvados. Se levant dans un grand bruit de chaises, les deux gendarmes prennent congé.
Roland Verne s'enhardit :
— Dites moi, Messieurs, vous repassez par le bourg ?
— Ma foi, oui, pourquoi cette question, mon ami ?
— Je profiterais bien de votre 4L, messieurs, sauf votre respect, j'aime beaucoup ces voitures... Qui ne sont plus toutes jeunes d'ailleurs...
Les gendarmes remontent dans leur véhicule, après avoir cérémonieusement invité Roland à s'installer à l'arrière, et installés, la Renault s'élance.
Histoire de parler, Roland dit aux gendarmes :
— C'est une bonne voiture, la Renault 4, étonnant que vous en ayez encore une en service. Je croyais que les brigades de Gendarmerie avaient désormais des Clio ou je ne sais quoi. Votre auto a nettement plus de vingt ans, c'est devenu pratiquement une auto de collection, non ?
— Hon. fut la seule réponse des gendarmes.

La Renault 4L bleue de la Gendarmerie tourna à gauche, dans la direction opposée de Pont-Aven, au grand effroi de Roland Verne.

mardi 18 juin 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (48)

Nous en étions où ? Ah oui ! Des os de ptéranodons plus vrais que nature, un handicapé en fauteuil roulant qui tient une galerie d'art et vient de récupérer une maquette de sous-marin, des protagonistes qui disparaissent ou qui perdent la tête. On était à Pont-Aven, je vous emmène à Nantes.

Jacques a la haine. Trois heures qu'il s'échine sur sa Malaguti qui refuse de démarrer. Il a changé la bougie, il a gratté les vis platinées, il a soufflé dans le gicleur et il ne sait plus quoi faire. En plus, il vient d'apprendre que l'avion de Suzy, sa copine qui arrive tout droit du Minnesota a trois plombes de retard. Il ne se voit pas attendre sa rousse dans cette sale salle d'attente de la gare de Nantes. Alors, comme il ne peut pas rester en place, il part explorer le dépotoir de l'aérogare qu'est juste en face. Là, vautré sur la banquette d'un jumbo-jet déglingué, il se met à rêver de New-York, à l'Empire State Building, à l'effroyable King-Kong qui agrippe sa copine qui hurle comme un klaxon. Sur sa banquette qui se balance comme un rocking-chair, il se roule une cigarette dans un fourreau de papier zig-zag à bord doré tandis qu'une mouche assommée par la chaleur de l'été vient se poser sur ses lèvres. Désœuvré, écrasé par le poids de l'ennui, trop fatigué pour la chasser, Jacques ferme les yeux et réfléchit paresseusement à sa mob. Tête en l'air, il a comme un vague à l'âme. Il n'a décidément rien d'un géant Jones ou de quelqu'un de cette trempe. Il n'est rien qu'un grain de poussière, il ne fait que ce qu'il a toujours fait, juste ce qu'il sait faire, le minimum. Et Suzy qui n'arrive toujours pas !
Il avait tout prévu pour accueillir son amour, Jacques. Il avait mis le Champagne au frais. Enfin le mousseux mais c'est pareil. Pour lui, il avait quelques bières. Il préfère. Il avait rangé un peu sa piaule et nettoyé les chromes de sa Malag'. C'était sans compter sur son caractère de feu d'Italienne. Plus capricieuse qu'un aéroplane blindé mais qui tape le 100 km/h mieux que si elle carburait avec trois tonnes de TNT. Quoi que là, il avait eu beau s'échiner et suer sur le kick-starter, le moulin n'avait pas daigné péter. Encore une plombe à attendre. Depuis son boxon, Jacques tourne la tête vers sa machine. Il y a une bande de loubards qui est en train de se maraver la gueule. Il garde un œil sur la bagarre. Pas question qu'on touche à sa meule. Tout de même pas tranquille, il se lève et revient vers l'aérogare. Il y a là une bonne douzaine de rombières qui finissent leur bouteille de Joker©. Un voyage organisé, sans doute. Les charmes insoupçonnés du pays Nantais et tout le toutim. Il traîne, il fait les cent pas dans le hall. Il a envie d'une mousse au chocolat, il n'a pas un flèche en poche. Tant pis. Les panneaux d'information annoncent l'arrivée prochaine du Boeing de quinze heures trente-trois. Jacques traîne ses baskets vers les arrivées.
Il aperçoit sa Suzy. Il court vers elle. Embrassades, larmes de joie et de bonheur et engueulade lorsqu'elle apprend qu'il est venu la chercher avec sa mobylette pourrie.

— Et c'est où que je vais mettre ma valise, débile ?

— J'la mettrai sur le réservoir, t'inquiète, poupée.

Au comptoir proche, un vieux légionnaire s'endort sur sa bière. Un matelot de Saint-Malo serre une fille dans ses bras. Entre Jacques et Suzy, c'est la soupe à la grimace. Ça commence bien. Surtout que Jacques est bien obligé d'expliquer que la Malaguti fait un caprice.

— J'appelle un taxi, tu rentres à pied en poussant ta merde, préviens Suzy. File-moi du blé.

— J'ai pas de monnaie, j'ai tout mis dans le réservoir.

— T'es vraiment trop con, Jacky.

Jacques baisse la tête en signe de contrition. Il a mal joué sur ce coup. Ceci dit, ça lui permet de voir qu'il avait juste oublié d'ouvrir le robinet d'essence. Il est vraiment trop con, ce pauvre Jacky. Il ouvre l'essence, il titille le carburateur, deux coups de kick et le petit deux-temps s'ébroue dans un hurlement joyeux.

— En route, la môme ! On décolle !

Il tend un bol Altus à sa passagère, il place la valise sur le réservoir et le menton collé au cuir du bagage, il lance les bras vers les bracelets chromés. Un regard dans le rétro, une pression de l'orteil sur le sélecteur et le bolide s'envole dans un panache bleu et un feulement félin. Suzy enroule ses bras fins autour du cuir du pilote. La magie a lieu, la réconciliation est gagnée. C'est beau, l'amour, quand même !

Sauf que, manque de bol, au rond-point, il y a les pandores avec leur foutue 4L. Les cognes, ils n'aiment pas les tasses vociférantes. C'est recta, coup de sifflet, index qui pointe le bas-côté. Il faut obtempérer.

Salut militaire.

— Gendarmerie Nationale. Z'avez les papiers du véhicule ? Carte grise, certificat d'assurance, permis de conduire.

— Vous allez loin dans votre équipage ? Demande l'autre gendarme.

Jacques fouille dans la poche intérieure de son Perfecto. Il en extirpe les papiers demandés ainsi qu'un reste de shit qu'il avait oublié. Les gendarmes ne cillent pas. Tant mieux.

— On va vous contrôler l'alcoolémie.

— J'ai rien bu.

— C'est qu'est-ce qu'on va voir.

Le gendarme retourne à sa 4L pour chercher un ballon.

— Gendarme Chapraud, il reste des ballons ?

— Oui, Chapraut. Dans la sacoche.

— Ils sont valables ?

— J'ai testé, je peux vous dire qu'oui !

Chapraud revient de la voiture avec un alcootest. Il en a profité pour s'envoyer une rasade de calvados. Son haleine l'atteste.

— Soufflez là-dedans, ordonne-t-il

— J'aime autant pas, dit penaud Jacques.

En fait, il n'est plus bien sûr de ne pas avoir bu une bière ou deux, tout à l'heure.

— Faites pas l'enfant. On sait ce que c'est. On est gendarmes, on connaît la vie.

Jacques tente la conciliation mais rien à faire, les gendarmes veulent lui nuire. La mort dans l'âme il gonfle ses joues et expulse l'air vicié à travers le tube qui prend une étonnante quoi que sympathique couleur du plus bel effet.

— Bravo ! juge Chapraud

— Chapraut !

Jacques se voit déjà menotté, conduit au poste, devant le tribunal, une forte amende à la clé, le casier judiciaire moins vierge que la vieille pute de la rue de la Pipe. Ça ajouté à l'alcool et à l'émotion des retrouvailles avec sa Suzy, il craque, Jacques. Il voudrait qu'on lui enfonce le poing dans sa gueule ouverte jusqu'au cœur, jusqu'aux tripes. Les larmes arrivent et coulent à flot. Il tombe à genoux et supplie les gendarmes.

— Allez ! A toi qui pleures, qui hurles et qui te lamentes, j'ai dégoté une boisson de derrière les fagots. J'ai là au fond du sac un truc anti trac dont tu me diras des nouvelles.

Et Chapraud va chercher une bouteille dans son véhicule de fonction.

— C'est du bon, tu verras, fils, dit docte Chapraut. Direct de Pont-Aven ! Un calvados dont tu me diras des nouvelles.

Jacques empoigne le goulot et noie son chagrin dans une brûlante lampée de pomme frelatée. Ça lui fait du bien, ça lui requinque le moral.

— Bois pas tout ! On n'a pas fini notre journée !

— Allez, t'es un brave gars, juge Chapraut. Passe la bouteille.

Suzy est estomaquée. Elle n'en revient tout simplement pas. Elle n'aurait jamais pu imaginer une chose pareille.

— Vous connaissez Pont-Aven ?

— Sûr ! Noël et moi on a failli y être gendarmes.

— J'ai un ancêtre mort pour la patrie qui a commandé la brigade, confirme Noël Chapraud

— Mais on a pas pu, dit Léon Chapraut, la voix basse pleine de regrets.

— Non, on a pas pu.

— Rapport à une triste affaire de quand on était jeune.

— Ouais. Une affaire de bateau et de sous-marin.

— Et de gamin qu'on a un peu trop molesté, précise Chapraut, aussi, Chapraud.

— Faut reconnaître. Comment qu'il s'appelait ce petit gamin, au fait ?

— Pierre, je crois.

— Ah oui, Pierre, c'est ça. Aven ! Pierre Aven !

— Exact ! Quelle mémoire ! Ça mérite récompense !

La bouteille tourne. Suzy lui fait honneur. Elle est de Pont-Aven, Suzy. Née native de Bretagne. Elle y a une tante et un oncle. Gaëlle et Yannick. Ça lui fait penser qu'elle irait bien leur rendre visite. L'idée lui trotte dans la tête qui vacille un peu après le calvados de contrebande. Elle réfléchit à son projet. D'un coup de Malaguti, pour aller de Nantes à Montaigu chercher ses affaires chez sa copine Caroline et départ pour Pont-Aven avec son Jacques d'amour.

— Jacques, on irait pas à Pont-Aven ?

— En malag' ?

— Bien sûr !

— Alors ouais !

— On irait bien aussi, interviennent les gendarmes.

— Vous prendrez les bagages dans la 4L !

— C'est d'accord !

— Le chef va pas être content, note Chapraud.

— Il s'en rendra même pas compte. Et puis, qu'on soit en train de nous faire chier à faire chier le peuple ou qu'on soit ailleurs, hein ?

— T'as raison Chapraut ! T'es un pote !

— Un peu de tenue, gendarme Chapraud !

— Z'avez raison.

La bouteille fait un dernier petit tour et, une fois vidée, Jacques l'envoie exploser contre un camion qui passe de l'autre côté du rond-point.

— C'est trop cool ! On part quand ?

— Maintenant ! s'écrient les trois voix de Suzy et des gendarmes.

Aussitôt dit, aussitôt fait. C'est un improbable cortège qui prend la route pour Montaigu et qui, quelques heures plus tard file sur la route nationale en direction de Quimper. Suzy a finalement préféré voyager à l'arrière de la 4L où elle peut piquer un roupillon. La pomme fait dormir.

Il y a deux cent cinquante bornes. Le Malag' bien affûté aux transferts amoureusement limés tient un bon 80 km/h. La 4L peine à suivre le train d'enfer. La traversée des villages se fait à l'arrache, gyrophare et sirène lancés à fond la caisse. Des témoins jureront avoir vu des voitures de gendarmes poursuivre une horde de motards.

Ravitaillement et pause pipi dans une station Antar. On en profite pour faire le plein des véhicules. Au guichet, un journal affiche à la une l'affaire de la découverte d'os de dinosaure et pose la question qui alimente toutes les discussions depuis quelques semaines. Vrais os ou canular ? La suite est à lire page 8. Suzy a vaguement entendu parler de cette affaire depuis le Minnesota où elle étudiait l'influence de l'œuvre de Jules Verne sur le mouvement beatnik et sur la naissance de la musique psychédélique américaine. C'est une intellectuelle, Suzy, malgré les apparences. Elle va page 8 et parcourt en diagonale l'article. Il y a des avis d'experts, des témoignages de témoins, la position de l'église et l'opinion des politiques. L'affaire met en émoi le microcosme scientifique local qui s'étripe entre sceptiques et partisans.

Le professeur Norvetau, éminent archéologue local est persuadé de la véracité des faits et n'hésite pas à avancer que les dernières avancées en matière de datation au Calva 40 en disent long tout en reconnaissant "qu'il y a un os". Le docteur Gisèle Foo-Trac note "une recrudescence étonnante et inquiétante de cas d'amnésie totale ou partielle" parmi la population locale et affirme qu'elle-même ne peut en dire plus, ayant en partie perdu la mémoire de ce qu'elle voulait dire. L'émotion est à son comble à Pont-Aven. Un étranger de passage par Pont-Aven qui ne peut dire ce qu'il y fait réellement n'hésite pas à déclarer : "J'ai tout de même l'impression d'être mené en bateau dans toute cette histoire...". Cet étranger qui répondrait au patronyme de Roland Verne est à la recherche d'un ami qui se prénommerait Robert avec qui, il en est presque certain, il serait arrivé là à bord d'un sous-marin. "Parmi les habitants, certains tiennent des propos des plus étonnants comme ce tenancier de bar que nous avons rencontré et qui nous a déclaré : tant que le diable chaque soir jouera du luth dans mon placard, il f'ra beau si beau. Nous naviguons en pleine confusion", ajoute le localier, photo à l'appui de ses dires. Cette photo représente un galériste de la commune bien connu à qui l'on reconnaît bien du mérite eu égard à son handicap qui le cloue à une chaise roulante depuis son enfance. Ce galériste, Pierre Aven, dresse une maquette de sous-marin en affirmant à qui veut l'entendre que la solution est là. Malheureusement, lui non plus ne peut donner plus d'information. Un ancien boulanger à la retraite que l'on connaît ici comme "le père Kermitt" raconte à la cantonade, lors de ses rares moments de lucidité précaire, que l'on lui aurait volé une motocyclette de marque BMW alors même que l'on lui aurait endommagé une autre moto de marque BSA, une 350cc, précise-t-il. Il déplore aussi une diminution de sa réserve personnelle de calvados. "Le trouble règne en maître dans la localité d'habitude si tranquille de Pont-Aven et les autorités, gendarmerie nationale en tête, déploient toute leur énergie pour faire revenir le calme et la raison au sein de la population. Un gendarme qui souhaite conserver l'anonymat croit se souvenir confusément d'un véhicule retrouvé dans un étang et note avec une pointe d'amertume et d'accent méridional que tout cela ne serait pas arrivé du temps du commandant Chapraud, mort pour la patrie en 1915", poursuit le gratte-papier du cru avant de conclure en se demandant si cette affaire obscure de 4L retrouvée dans un étang proche ne serait pas en lien avec l'histoire du sous-marin dont on parle à mots couverts. "Le Nautilus de Pont-Aven serait-il le pendant du monstre du Loch Ness pour l'Ecosse" ose-t-il.

En début de soirée, une Malaguti fumante et pétaradante poursuivie par une 4L de la Gendarmerie Nationale pénètre dans l'artère principale de Pont-Aven. Sur leur passage, la population s'arrête et se fige dans une stupéfaction totale. Jusqu'à Bébert qui stoppe son omnibus pour mieux observer la scène.

— Ben quoi ? Ils ont jamais vu de gendarmes, par ici ? s'étonne Chapraut.

mardi 11 juin 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (47)

C'est la débandade dans les rangs de la troupe de notre histoire. A peine débarqué à Pont-Aven, chacun part vers ses occupations comme si de rien n'était. Restés seuls, Roland et Robert, se posent bien des questions. Trouveront-ils des réponses ? Liaan qui prend la suite nous en dit plus sur cette affaire somme toute assez étonnante.

Robert et Roland continuait à observer l'horizon...

— Oh, énorme ce bateau, il faut relativiser, il est quand même loin, dit Roland, la mer est assez loin d'ici.

— On doit continuer de grandir, assure Robert, on mesure peut être trois ou quatre mètres de haut, en ce moment, après ce sera dix, vingt, trente mètres !

Tout en disant cela, Robert élève sa main vers le haut, et il tend tout son corps en ne s'appuyant que sur une jambe, cherchant à toucher le ciel.

— T'es con, Robert, on a notre taille normale : regarde les fils téléphoniques, les poteaux ne sont pas minuscules, lui répond Roland.

Les deux hommes, les mains dans les poches, se dirigent tranquillement vers l'agglomération de Pont-Aven.

— Il y a quand même pas mal de choses qui clochent dans notre aventure, lance Roland.

— Quoi donc ?

— Le fait que tout le monde foute le camp ainsi, avec une décontraction qui me sidère, comme si tout était normal et ordinaire, lui précise Roland. Et ces incursions dans le passé...

— Et alors ? interroge Robert.

— Tu trouves normal que, que ce soit à l'ère préhistorique, en 1892 et dans les environs de 1970, l'on ne puisse pas rester un peu de temps, je ne dis pas des mois, mais au moins quelques jours ?

— Ah ?

— Oui, c'est curieux, continue Roland... Comme si on ne devait pas s'attarder dans une autre époque que la nôtre... Tiens, je vais te dire le fond de ma pensée. C'est comme dans les rêves, tu vas découvrir quelque chose d'important dans une maison, ou un autre lieu, tu t'approches, tu vas savoir, et là paf ! Soit quelqu'un apparait et t'empêche de trouver, ou tout bêtement, tu te réveilles.

— Roland pense que nous sommes manipulés ! déclare Robert en écartant les bras.

— Oui, sincèrement, Robert, je suis persuadé qu'il y a quelqu'un ou quelque chose qui tire les ficelles derrière tout ça. Un autre exemple : on met je ne sais combien de temps à chercher le Nautilus, et pouf ! Le Nautilus apparait soudain devant nous...

— Lafleur, enfin, celui qui se faisait passer pour Lafleur, nous a expliqué qu'il maîtrisait le temps et qu'il pouvait naviguer à son gré dans les méandres du temps...

— Et a anticipé notre découverte, coupe sèchement Roland, nous cherchions à gauche, à droite, ici, plus loin, dans des papiers ou des tableaux... Et "Lafleur" s'est approprié toutes nos trouvailles !

— C'est normal, moi, à sa place, j'aurais sans doute agît de même ! Si tu as les moyens de voyager dans le temps, continue Robert, tu t'en sers !

— Mouais, je ne suis pas convaincu,lui répond Roland, il y a autre chose que "Lafleur"...

— Les Atlantes, alors ? Alice est un genre d'agent secret qui poursuivait le dénommé Némo devenu Lafleur, et voilà...

— Y'a trop de choses de bizarres, toute cette histoire me paraît trop simpliste...

Tout en discutant, les deux hommes étaient maintenant vers le centre ville, dans la rue principale...

— Ben dis donc ! s'exclame Roland, qu'est-ce qu'il y a comme galeries de peinture dans ce patelin...

— Eh ! on est dans une cité de peintres et de galettes, lui fait remarquer Robert, t'as vu le film avec Marielle ?

— Bien sûr ! Hé, ho ! Regarde ! Là, dans cette vitrine, montre du doigt Roland.

— Oui, et alors ? Tu me casses les pieds avec tes soupçons de mystères et tout ça, lui dit sèchement Robert. Je vais boire un coup dans ce bistrot, tu fais ce que tu veux...

Et accompagnant le geste à la parole, Robert entre dans le café voisin tandis que Roland regarde attentivement la vitrine de la galerie : une maquette en bois, certes grossière, une maquette du Nautilus ! Un Nautilus identique a celui qui a transporté tous les personnages de l'aventure...

— C'est du Tintin, pense Roland,comme dans "l'oreille cassée"; Tintin voit sa figurine primitive dans je ne sais combien de boutiques...

Le propriétaire de la galerie a mis son nom sur la vitre de la porte d'entrée : Pierre Aven, c'est bien un gars du cru, constate Roland, en entrant dans la boutique.

Cling ! fait un petit carillon, Roland a le temps d'observer les autres toiles exposées à l'intérieur, avant que quelqu'un vienne... Beaucoup de marines, de paysages bretons, des tableaux "à la Gauguin"...Un tableau l'interpelle : d'une facture assez naïve, il ressemble en gros à ce fameux tableau de Tante Etzelle où ils cherchaient tous des indices pour retrouver le Nautilus. Roland retrouve dans la toile, cette plage, l'amorce d'un tunnel avec ce voilier dont le nom est, ici, très lisible : Azerat ! Roland regarde la signature : Loiseau... Loiseau, connais pas ce peintre... Mais je ne connais pas les autres peintres non plus... Tout à ses pensées, Roland sent soudain une présence : un homme barbu, d'un cinquantaine d'années se trouve derrière lui, assis dans un fauteuil roulant.

— Monsieur est amateur de toiles et désire peut-être un renseignement, lui demande le marchand.

— Non, ce qui m'a fait venir dans votre galerie, c'est ce sous-marin exposé en vitrine...

— Ah, le "Sultan" ? C'est ainsi que je l'ai baptisé, il y a fort longtemps, c'est un souvenir d'enfance...

— Un souvenir ? interroge Roland.

— Oui, c'est un sous marin que j'ai fabriqué lorsque j'avais onze-douze ans... suite à une aventure vécue...

— Comment cela ?

— C'est simple, j'avais onze ans lorsque j'ai trouvé un sous-marin miniature au bord d'un étang, dans les environs, un sacré beau modèle en métal, avec tous les accessoires, c'est bien simple, on aurait dit un sous-marin qui aurait été miniaturisé ! Piqué au vif, Roland sort de sa poche le Nautilus et le montre au marchand. Ce dernier a les yeux presque exorbités et reste un moment silencieux, puis d'un voix étranglée dit :

— C'est tout a fait lui, un peu plus petit, mais c'est lui ! Et, les larmes aux yeux, il manipule le petit sous-marin de ses doigts tremblants. Tout à fait le "Sultan" !

— Racontez-moi, lui demande Roland.

— C'est un peu la raison de mon infirmité, déclare Pierre. J'ai trouvé ce sous-marin lorsque je faisais voguer mon petit voilier, le "Fantôme", mais une méchante bande de gamins de mon âge m'a fait fuir, mon voilier a été brisé par les vauriens, et j'avais caché le sous-marin dans l'appenti de la maison... La nuit venu, j'ai voulu le faire naviguer dans l'étang, mais le sous-marin a coulé, et la bande de garnement m'est tombée dessus, m'a filé une roustée et m'a laissé pour mort dans l'étang... Je suis resté plusieurs mois à l'hôpital mais les médecins n'ont pas pu sauver mes jambes... J'avais fabriqué cette réplique du sous-marin pendant ma longue période de convalescence...

Ému par le récit, Roland n'osa pas dire qu'il était dans ce sous-marin, il y a peu de temps... Pierre ne l'aurait pas cru.

Avec un petit pincement au cœur, Roland sort de la boutique, il a donné le Nautilus à Pierre Aven...

Puis il se dirige vers le petit café pour y retrouver Robert et lui narrer toute cette histoire troublante. Le café est presque désert à cette heure, un rapide coup d'œil le renseigne, Robert n'est pas là, peut-être aux toilettes, pense Roland... Il s'accoude au bar, commande un demi, et interroge le bistrotier sur la présence de Robert. Le patron lui dit qu'un garçon de l'âge de Roland était bien venu dans son bar, a bu un demi, et est parti, il y a bien vingt minutes... Interloqué, Roland boit son verre, paie et sort du bistrot en concluant :

— Il y a vraiment quelque chose qui cloche dans toute cette histoire : les personnages que je côtoie disparaissent un à un... Roland regrette d'avoir laissé le Nautilus au galiériste, il veut y retourner, mais devant la boutique, il constate que le bec de cane est retiré, et un petit panonceau lui indique "fermé".

Une embrouille de plus, se dit Roland, qu'est-ce que je puis encore faire à Pont-Aven ? Et si j'allais rendre visite à Cousine Gaëlle ? Elle m'éclaircirait pas mal de choses. Sitôt pensé, sitôt agi. Roland prit le chemin de la maison de Gaëlle Labornez, située plus à l'est de Pont-Aven. Tout en cheminant, Roland réfléchit et se dit que Robert avait l'air de plus ou moins rigoler lorsque Roland lui disait que l'on étaient manipulés...

La cousine Gaëlle ne devrait pas être trop étonnée de me voir, nous ne nous sommes quittés que depuis ce matin. Mais arrivé à la maison de Gaëlle, c'est Yannick qui lui ouvre la porte.

— Cousin Yannick ! déclare Roland, je te croyais mort !

— Le cousin Roland Verne ! Ben ça, je te remercie, c'est vrai que nous ne nous sommes pas vus depuis un sacré bail, mais tout de même, me croire mort, tu en as de bonnes !

La cousine Gaëlle choisi ce moment pour apparaître :

— Roland ! s'écrie-t-elle, c'est bien toi ? J'attendais ta visite, après la lettre que tu m'as envoyée...

— Ma lettre ? dit Roland, et immédiatement, il repense à l'envoi des documents sur le Nautilus, envoi effectué, il y a, il y a, combien de temps déjà...

— Tu m'as envoyé des papiers que je ne devais remettre à personne d'autre que toi, tu te souviens...

— Oui, Cousine Gaëlle, je me souviens bien.

Et Gaëlle de se retirer dans la chambre pour aller chercher l'enveloppe... Devant un verre, Yannick demande à Roland :

— Alors, pour toi, j'étais décédé... Et on peut savoir de quoi ? Perplexe, Roland répond :

— Ben, en mer... Vers 1975...

— 1975... réfléchit Yannick, c'est vrai qu'il y a eu de beaux grains cette année là... Ah, si ! Je me souviens, la Gaëlle m'avait demandé de me faire porter pâle, deux ou trois jours avant une brusque tempête en mer, qui avait surpris les météorologues de l'époque... 1975, c'est bien ça. Beaucoup de camarades ont disparu cette année là... Ta cousine a eu le nez creux pour m'avoir empêcher de partir à ce moment là... J'ai l'impression qu'elle avait dû avoir, comment dirai-je ? une vision, voilà, une vision, tu sais, les bonnes femmes ont un sixième sens...

— Taratata ! les bonnes femmes comme tu dis, mon Yannick, c'est la sauvegarde de l'espèce humaine, je te dis, si il n'y avait pas les bonnes femmes, comment feriez-vous pour vous reproduire, vous, les hommes ? demande la Cousine Gaëlle... Bon, mon gars, il y a un problème : je ne retrouve pas ton enveloppe, pourtant, elle était bien rangée, mais je n'arrive pas à mettre la main dessus...

— Ce n'est pas grave, Cousine Gaëlle, ce n'est pas grave... (Un élément de plus qui disparaît, pense Roland, inutile de parler du Nautilus, Gaëlle n'y entraverait que pouic...).

— Tu restes à manger avec nous, il va être l'heure de la soupe, propose Yannick. Roland accepte. Tout en se restaurant, Roland demande aux époux Labornez :

— Je repense à un truc caractéristique de votre maison, vous avez toujours la cave à double-fond ?

— Cave à double-fond ? dit Yannick.

— Oui, cela vous servait de planque pendant l'occupation, vous y avez planqué aussi bien des juifs pourchassés, des aviateurs alliés, que des armes parachutées... Et le poste émetteur, dont l'antenne était reliée à votre fil à linge, dans le jardin...

— Oui, notre maison à rendu de sacrés services pendant l'occu, mais vers 1975, ou 1976 je crois, hein Gaëlle ? demande Yannick.

— Oui, 1976, l'année de la grande sécheresse, complète Gaëlle.

— En 1976, les services municipaux ont muré notre "double-fond" comme tu l'appelles, Roland, à cause des risques d'effondrement, de possibles éboulements, les galeries étaient taillées dans la craie...

Après avoir évoqué des souvenirs concernant essentiellement l'enfance de Roland, ce dernier prend congé de ses cousins, et reprend le chemin de la ville.

Roland repense à Alice... Elle avait pu répondre au souhait de Gaëlle...

Sur le chemin, il vit le petit café "Chez José" et décida d'y entrer. Dans la salle, pas grand monde, Roland reconnaît le cafetier, qui était prisonnier, avec les gendarmes, dans le Nautilus. Roland salua et alla s'asseoir près d'une fenêtre, José vient s'enquérir, mais ne reconnait pas spécialement Roland. J'aurais été étonné, pense pour sa part Roland. Un café, ça marche ! dit José après avoir essuyé rapidement la table en formica, avec son torchon. Une voix éraillée attira le regard de Roland vers une dame d'une bonne cinquantaine d'année. José cria presque :

— La ferme, Chantal, ou parle moins fort, tu ennuies tout le monde avec tes histoires de petits bonshommes au pique-nique... Tu radotes, Nom de Nom !

Roland est troublé par cette femme déformée par l'alcool, qui a dû être jolie lorsqu'elle avait la vingtaine... Dans les années 1970, Johnny, le mange disque... Roland avise un juke-box, comme dans le temps, c'est vrai que l'on en voit de moins en moins, des juke-box... Roland se lève et s'approche de l'appareil, il faut mettre des francs ! La dénommée Chantal lui dit qu'il faut échanger des euros contre des francs pour faire marcher le bastringue. Poliment, Roland la remercie et se rend au comptoir où José lui donne six pièces d'un franc contre la pièce d'un euro qu'il tend à José. Il se dirige à nouveau vers le juke-box et surpris, il remarque parmi les titres disponibles, "Mamy Blue" par Joël Daydé et ses Pop-Tops... Il sélectionne ce titre et à peine les premières mesures interprétées que Chantal vient vers Roland et lui dit :

— Monsieur, vous me sauvez la vie ! Comment avez-vous su que c'était ma chanson préférée ?

L'haleine chargée de vin blanc fit reculer Roland qui alla s'asseoir à la table, devant sa tasse. La Chantal s'assit d'autorité face à lui... Elle reprend :

— Cette chanson est gravée à jamais dans ma mémoire, c'était un après-midi, dans la campagne, on faisait un pique-nique avec les copains... Quand j'ai vu ces petits bonshommes, tout petits, et Chantal de mimer avec son pouce et son index une hauteur de trois à quatre centimètres, hauts comme ça !

— Chantal, tu importunes Monsieur avec tes radotages, lui lance José.

— Donne-moi plutôt un petit verre de blanc que Monsieur va te payer, hein, Monsieur comment ?

— Roland, appelez moi Roland. En lui-même, Roland pensait que la vie est dégueulasse, comment ce beau brin de jeune fille a pu, en quarante ans, se transformer en cette hideuse créature, car pour lui, c'était bien la Chantal qu'il avait admiré quelques heures plus tôt, dans la prairie. Monsieur Roland, vous êtes un monsieur qui aime la beauté, je parie que vous êtes peintre et venu dans le coin pour vous imprégner de l'atmosphère de Pont-Aven... Atmosphère, hi hi hi.

— Oh, la Chantal, doucement, tu n'es pas encore la maire de Pont-Aven, que je sache, pour me commander ainsi...

Malgré tout, José s'approche de la table et verse un blanc sec dans le verre de Chantal, tout en disant :

— Chantal, arrête tes histoires abracadabrantes !

— Comme des histoires de sous-marin ? lance brutalement Roland

— De quoi, de quoi ? De sous-marin ? lance, les yeux furibards, José, qui quelques minutes auparavant avait vu en Roland, le bon client qui allait se retrouver embobiné par la Chantal, et qui permettrait d'alléger l'ardoise de cette dernière.

— Sortez, Monsieur, il est des mots interdits dans ce lieu, sortez ! Votre café et le verre de vin blanc que je viens de servir sont sur le compte de la maison !

Contre son gré, Roland sort et hésite quant à la direction à prendre... Inutile de retourner au café pour demander l'adresse de ce Kermitt, boulanger à la retraite, lui aussi passager involontaire du Nautilus... Roland voit que tout lui échappe, il a vécu des trucs mais tout fout le camp, ses souvenirs coulent un par un, comme du sable sec coule de la main qui tenait une bonne poignée de sable, et, on lui écarte les doigts, à présent... Bientôt, il n'y aura plus de sable...

Une idée soudain lui traverse l'esprit et le met en joie : la gendarmerie ! Les Chapraudt, voilà du concret ! Cons comme ils sont, ils ne peuvent que raconter la vérité ! Direction la Gendarmerie. Roland reprend la direction du centre-ville et en suivant la rue principale, trouve la Gendarmerie, en surplomb par rapport à la rue. Comment vais-je leur raconter cela, sans passer pour un illuminé ? pense Roland. Bon, allez ! J'y vais ! Roland entre dans le hall d'accueil, derrière la banque, un téléphone vient de sonner, un des gendarmes décroche et Roland entend :

— Oui, Chef... Entendu, Chef ! À vos ordres, Chef ! Je n'y manquerai pas, Chef ! Bien entendu, Chef ! À vos ordres, Chef ! Au revoir, Chef !

Le gendarme raccroche et dit à son collègue :

— C'était le Chef !

Et il accueille Roland :

— Monsieur ?

— Roland Verne, journaliste à France-Enquête... Je fais un papier sur les os de dinosaures que l'on a trouvé sur la plage, le long de l'Aven...

— Ah ? C'est que l'on a déjà tout dit sur cette affaire : c'est un canular !

— Mais, reprend Roland, comment un canular a pu prendre autant d'importance, mon Adjudant ?

Le simple gendarme, promu d'autorité adjupète, ne peut qu'expliquer que c'était une blague d'étudiants en médecine venus de Paris, ah, ces Parisiens ! Ils ont laissé traîner des os de bœuf agencés d'une telle manière que même des savants péloéogistes se sont laissés berner ! Des savants, vous vous rendez compte ! Et dire que l'on dépend de ces personnes là, des savants qui se gourent !

— Mais heureusement, mon Colonel, vous étiez là pour remettre les choses à leur place, dit Roland.

— Ah, ça, on ne pouvait pas retrouver les bœufs en question, mais on a mis le holà sur ces affaires de diplodocus inexistants, lui répond le "Colonel".

— Il devait y avoir les gendarmes Chapraud et Chapraut sur l'affaire, demande innocemment Roland.

— Chaprot, vous dites ? Connais pas, enfin si : il y a eu un Chapraud, dont vous pouvez admirer la photographie derrière vous, au-dessus de la plaque des "Morts pour la France". Adjudant Noël Chapraud, 1892-1915... La Grande Guerre, grosse hémorragie de notre belle jeunesse... Même si de mauvaises langues, les anarchistes, disent que les gendarmes faisaient le sale boulot en quatorze, pourchasser les déserteurs entre autres... Discours de gauchistes !

Roland observe le portrait de Chapraud, avec bandeau noir autour du cadre, un "Chapraud" qui ressemble beaucoup à notre "Chapraud", trouve Roland.

— C'était l'ancien Commandant de la Brigade, jusqu'en quinze... reprend le gendarme.

— Et il n'y a pas eu d'autre Chapraud chez vous ? Demande Roland.

— À notre connaissance, non... Ah si ! Il y a eu voilà quinze jours une affaire épatante : une troupe de comédiens, appartenant à un cirque ambulant, des Manouches quoi, qui avaient un couple de pseudo-gendarmes qui répondaient aux patronymes de Chapraud et Chapraut, Noël et Léon.

— Tiens, remarque Roland.

— Voui, des saltimbanques, rendez vous compte, ces deux faux gendarmes roulaient en Renault 4 ! reprend le gendarme. Une 4L... La dernière 4L en service à la brigade, elle a été réformée en 1997, c'est vous dire. Et en plus, ils étaient saouls du matin au soir, comme si les gendarmes buvaient autant...

— Oui, il en existe, place Roland.

— Qu'insinuez-vous par cette remarque ?

— Ben...

— Bon, écoutez, Monsieur le journaliste, vous êtes là pour l'histoire de ce canular à base de diplodocus, ou pour autre chose. Si je vous demandais votre carte de presse, moi ? Je considère que l'entretien est clos ! Bonsoir, Monsieur !

Et Roland sort, dépité une fois de plus. Ainsi, les Chapraudt existeraient peut-être...

J'ai tout de même l'impression d'être mené en bateau dans toute cette histoire... Même si le bateau est un sous-marin...

À ce moment, une clameur ramène Roland vers le centre-ville. Une manifestation sur la place. "On nous cache tout, on nous dit rien..." Les paroles de Jacques Dutronc sont chantées par des dizaines de voix. Roland interpelle une jeune manifestante et lui demande ce que c'est.

— Les os d'animaux préhistoriques ne sont pas un canular de carabins, ils existent, lui répond la jeune femme, qui s'écarte de Roland pour rejoindre un des groupes qui tiennent des banderoles avec les mots : "Vérité sur les ptéranodons" !

mardi 4 juin 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (46)

Hé, hé, hé. Ce qui est amusant dans cette histoire de feuilleton, c'est bien que l'on ne sait jamais où on va. La preuve dans la suite que je vous propose aujourd'hui.

Alors, c'est la course contre la montre. Il faut échapper à Chantal qui a commencé à se relever. Consciente de n'avoir pas été entendue par ses amis bien occupés à expérimenter les jeux de la séduction et à découvrir les plaisirs de l'acte sexuel, elle se répète.

— Eh ! Oh ! Les obsédés sexuels ! On arrête les paluchages ! Il y a des petits hommes qui viennent de fuir dans l'herbe ! Regardez, c'est incroyable !

— Des petits hommes ? Mais oui, mais oui, lance, narquois, Bernard.

— Je n'ai pas rêvé. Ils sont partis par là. Tenez, les herbes bougent, je suis sûre que c'est eux.

— Tu fais chier, Chantal. Tu vois pas qu'on est occupés ?

C'est Françoise qui s'est décrochée de la bouche de Thierry qui vient de parler. Françoise, elle n'aime pas Chantal. Chantal, elle, elle n'aime pas Françoise. Une histoire qui date de la classe de CM1. Chantal était amoureuse de André et cette traînée de Françoise le lui a piqué. Depuis, elles sont en froid.

Les garçons n'ont pas l'intention d'abandonner leurs investigations linguales pour aller à la chasse aux petits hommes. Moqueurs, ils demandent si ces personnages sont bleus. S'ils le sont, ils suggèrent que Azraël va bientôt arriver pour les en débarrasser. Bernard profite du divertissement pour tenter une main dans le corsage de Eliane qui fait mine de réprouver le geste cavalier avant de s'abandonner tout entière.

Chantal hausse les épaules et déclare que si c'est comme ça, elle rentre chez elle à la gendarmerie et qu'elle va dire à tout le village ce qu'il se passe ici. Elle est très en colère, Chantal. Elle se lève et s'en va en abandonnant les petits hommes qui peuvent souffler de soulagement.

— On l'a échappé belle, dit Roland.

— On file au Nautilus pour retrouver les autres et leur donner nos provisions, répond Robert.

Ces deux là accompagnés de Östäl jugent plus prudent de laisser tomber le char d'assaut et de rejoindre la maison à pied. Ils s'orientent tant bien que mal et prennent le chemin du retour. Bientôt, la maison est en vue. Avec une extrême prudence, ils se lancent dans la traversée de la cour et se jettent dans la grange. Leurs compagnons sont là à les attendre. Ils questionnent et écoutent le récit de la mission d'exploration avec intérêt. Ils accueillent les provisions avec joie. Après que tous eurent calmé leur faim, le temps est venu de décider de la suite. Il apparaît clairement qu'il n'est pas envisageable de bouger loin. De même, on admet que l'on en sait finalement bien peu sur l'époque et le lieu où l'on se trouve. Quelques indications tendent à montrer que l'on serait dans une époque proche quelque part en Bretagne mais il y a aussi cette histoire d'os de dinosaures découverts sur la plage proche. Et ça, c'est un peu inquiétant. On est dans l'expectative. On ne sait pas quoi faire mais on sait aussi que l'on ne peut pas rester dans cette situation. Le gros problème est que l'on ne peut pas essayer grand chose. On discute, on échafaude des théories et des plans, on propose des solutions et on en démolit d'autres. On tourne en rond et on commence à déprimer. Le moral est à la baisse. Il n'y a guère que les Chapraudt pour ne pas prendre conscience de la gravité de la situation.
Il faut dire que les Chapraudt, pendant tout ce temps, ils sont partis explorer la grange. Et il se trouve qu'en fins limiers qu'ils sont, il ont fini par mettre la main (ou presque) sur la réserve de bouteilles de calvados de la maison. Un casier plein de bouteilles ! Une aubaine pour ces buveurs assoifés. Hélas ! Malgré leurs efforts et leurs tentatives, impossible de trouver une solution pour ouvrir ces flacons. Déjà, rien que pour déboucher une de ces bouteilles, il faudrait atteindre le goulot. Et le goulot, il se situe à une bonne dizaines de mètres au-dessus de leur tête. Ah ! Ils ont bien essayé de faire un lasso avec une ficelle. Ils ont bien tenté de fabriquer un grappin avec un vieux clou. Ils ont bien cherché à escalader le casier. Ils se sont bien aventurés à gravir le manche de la houe appuyée contre la caisse proche qui surplombe les bouteille. Il se sont escrimés, ils se sont cassés la gueule plusieurs fois mais ils ne sont jamais arrivés à toucher l'un ou l'autre des bouchons. Et quand bien même ils y seraient arrivés, comment auraient-ils pu les extraire, ces bouchons ? Pas avec leurs ridicules petits tire-bouchons. Ils se sentent dépités, les Chapraudt. Echouer si près du but, c'est un fâcheux coup du sort. Et pourtant, ils en sont certains, la solution naîtra du calvados. Ils n'arrêtent pas de le clamer et de casser les oreilles de tout le monde. Le calvados est la clé de leur salut à tous. Pour eux, l'enjeu est simple. Il faut trouver du calvados. Le calvados leur redonnera taille normale et ils pourront rentrer à la gendarmerie où ils feront leur rapport. Avec un peu de chance, on lèvera leur mise à pied et ils reprendront une vie normale. Tous sont affligés par autant de bêtise. Ils ne pensent même plus à demander aux gendarmes de se taire. L'heure est grave et on a mieux à faire qu'à lutter contre les idiots de service.
Östäl se lève d'un bond. Il demande que l'on se taise. Il vient d'entendre des pas qui arrivent vers la grange. Panique dans les rangs ! Une ombre s'approche en effet de la porte. Vite ! Nos héros se lancent dans le sous-marin, seul endroit où ils peuvent se cacher et prétendre à un peu de sécurité. On verrouille la trappe d'accès et on observe par les hublots ce qu'il se passe dans la grange.

C'est Pierre qui vient d'entrer. Pierre est venu chercher son nouveau jouet avec l'idée de filer tout droit vers l'étang. Il a pris une besace pour cacher son sous-marin. Il est bien décidé, Pierre. Il n'a aucune hésitation avant d'agripper le Nautilus et de le plonger au fond de son sac. Il n'agit pas avec grande délicatesse et ne semble pas se soucier de la santé de l'équipage du Nautilus. A sa décharge, on reconnaîtra qu'il ignore tout dudit équipage.

Il va sans dire qu'à l'intérieur du sous-marin, on est bien bousculé. Cette fois-ci, on a pris ses précautions et on a prit garde de bien se cramponner et de bien s'attacher. Pour autant, le décollage est mouvementé et on se retrouve sur le côté, balloté de droite à gauche au gré des mouvements de la marche du garçon. Le voyage jusqu'à l'étang se fait dans l'obscurité totale. Il dure bien assez longtemps pour que ça soit lassant. On jure, on peste, on râle, dans le Nautilus. Mais que peut-on faire ? Rien. Il faut se résigner à subir tant qu'une solution n'est pas trouvée. Et en fait de solution, on n'en a pas l'espérance de la plus petite.
La lumière s'infiltre par les hublots. On se sent élevés dans les airs à grande vitesse puis, avec la même vitesse, descendus vers la terre. Sauf que c'est vers l'eau, que l'on est abaissés. Östäl se détache de ses liens et part vérifier que tout est bien fermé, que l'eau ne pourra pas s'infiltrer dans le Nautilus.
Le Nautilus est sur l'eau. Il flotte comme il peut. Il prend du gîte. Ses ballasts sont vides. Östäl a une idée. Elle vaut ce qu'elle vaut mais au moins, c'est une idée. Il la propose à ses compagnons. Il s'agit de plonger et de tenter de s'éloigner de la berge. Pour réussir cela, il faut se remettre à pédaler et à pomper. On hésite un court moment et puis on se dit que, fichus pour fichus, il est préférable de mourir noyés que de vivre à l'état d'hommes minuscules. Tous rejoignent leur poste et le Nautilus commence son immersion en même temps qu'il s'éloigne de la plage de l'étang, sous le regard médusé de Pierre qui ne peut rien faire pour récupérer son jouet. Il faut moins d'une minute pour que le sous-marin disparaisse de la vue de l'enfant.

Du reste, beaucoup d'autres éléments vont disparaître très prochainement de la vue de Pierre puisqu'il se trouve que Paul et sa bande vient de sortir du petit bosquet et qu'ils manœuvrent habilement pour prendre le malheureux enfant en tenaille. L'état major amis en place un plan de bataille infaillible auquel ne pourra échapper Pierre, sauf à ce qu'il se décide de fuir à travers les eaux froides, boueuses et pestilentielles de l'étang. C'est ce qu'il va se résoudre à faire mais un peu trop tard. Paul est déjà sur lui. Il reçoit son poing dans l'œil gauche qui bleuit et enfle de belle manière. Alors qu'il tombe à la renverse, l'œil droit est accueilli par une semelle à gros crampons. L'arcade sourcilière rend grâce et éclate. L'œil menace l'exorbitation. Voilà le pauvre Pierre rendu aveugle pour un temps. S'il ne peut plus les voir, il sent les coups pleuvoir sur tout son corps. Ses côtes subissent les assauts violents des pieds perfides, les bras maigres qui essaient de protéger le visage contusionné sont frappés, les jambes qui s'agitent dans des mouvement désordonnés et désespérés sont muselés. Pierre est soulevé et conduit au bout de la jetée d'où il est jeté sans ménagement dans l'eau vaseuse. Il n'a pas de pot, le pauvre Pierrot.

A bord du Nautilus, tout n'est pas rose non plus. La chute de Pierre a provoqué une lame de fond qui entraîne le sous-marin vers les profondeurs sans que l'on puisse commander ou diriger quoi que ce soit. Le vaisseau est en perdition. On s'époumone à pédaler de toutes ses forces pour rétablir l'assiette mais rien ne peut y faire, le courant est bien trop fort. En vrille, le Nautilus s'enfonce. Östäl et Gemenle, seuls membres d'équipage à connaître le bâtiment et son fonctionnement déclarent que l'on peut arrêter la lutte et qu'il ne reste plus qu'à souhaiter un retour au calme naturel. Gaëlle est déjà la tête à un hublot. Elle annonce que l'on n'y voit rien à plus de cinq mètres mais qu'il lui semble que l'on est proche du fond. Il lui semble en effet apercevoir des algues. D'un coup, elle pousse un cri effrayé et effroyable. C'est une carpe immense qui vient de passer à proximité du Nautilus. Elle a vu un œil énorme qui la regardait. Robert accourt pour voir le poisson. C'est bien une carpe. Une carpe immense, grosse comme une baleine.

— Enfin, une baleine, je dis ça mais je n'en ai jamais vu. J'imagine que c'est gros comme cette carpe, quoi.

— Un autre poisson ! crie Chapraud.

— Où ? Où ? s'enthousiasme Chapraut qui veut voir.

— Là, à droite, là !

— On dit pas à tribord, dans la marine ?

— Je ne sais pas. Je suis gendarme, pas marin.

Chapraut s'est approché d'un hublot. Il cherche, il ne voit rien, il s'énerve.

— Il est où, ton poisson ?

Soudainement, il le voit, le poisson ! Il n'a pas le temps de crier que déjà un brochet gigantesque vient heurter le sous-marin qui est propulsé sur le côté. A l'intérieur, une fois de plus, on compte ses bosses.

— Nous voilà dans de beaux draps, se lamente Chapraut. On va mourir au fond de cet étang. On va mourir de faim et de soif. C'est horrible.

— Mourir de soif, j'aurais pas pensé que ça pouvait m'arriver, pleurniche Chapraud. Dire qu'il y a une réserve de calvados juste à côté. Quitte à mourir, autant mourir joyeux !

Et il est vrai que la situation est délicate. Ballotés par les courants, bousculés par les poissons, les passagers du sous-marin n'ont pas un avenir brillant face à eux. Ils ont beau réfléchir, se creuser la tête, retourner les questions dans tous les sens, il n'y a aucune solution. La seule option qui se présente à eux, c'est de rejoindre la surface. Mais une fois à la surface, que feront-ils ?
Rester au fond de l'étang, c'est se condamner à mourir faute d'oxygène. Il faut donc remonter et essayer de se trouver un port d'attache sûr, un endroit où l'on ne viendra pas les dénicher. La décision est prise à la quasi unanimité, on remonte à la surface. Il n'y a que les gendarmes pour s'opposer à cette décision. Ils déclarent se mettre en grève si l'on ne leur permet pas de reprendre des forces en buvant un peu de calvados. On leur refuse ce droit mais on leur promet de leur en donner un peu dès que l'on aura trouvé un refuge. A contre cœur, les gendarmes finissent par accepter de pédaler mais ils avertissent qu'ils n'assureront qu'un service minimum.

— C'est déjà plus que ce à quoi vous nous avez habitués, lâche la fluette voix de Etzelle.

L'incident est clos, les postes sont distribués et on se prépare à rejoindre la surface.

la remontée est difficile et éprouvante. On dirait que les poissons de l'étang se sont donnés le mot. Ils viennent tous voir ce nouveau locataire bien étrange. Ils sont nombreux à vouloir toucher. Peut-être même à mordre pour certains. A tous les coups, le Nautilus est projeté dans une autre direction et l'équipage à fort à faire pour conserver un semblant de cap et d'assiette. Le sous-marin finit par atteindre la surface. Nos héros sont satisfaits de pouvoir arrêter de pédaler et de pomper. Östäl se prépare à ouvrir l'écoutille principale, il a déjà commencé à manœuvrer le système de fermeture lorsqu'une carpe lancée à vive allure près de la surface heurte avec violence le Nautilus. Par malheur, le sous-marin a remonté de son voyage vers les profondeurs une ligne de pêche munie de son hameçon qui va se ficher dans la peau du poisson lequel, n'appréciant pas du tout d'être piqué au vif de pareille manière, décide d'offrir un voyage de son cru dans son territoire. La carpe a mangé du lion. Elle est particulièrement vive et nerveuse. Pour se débarrasser du sous-marin bien trop accroché à elle à son goût, elle part dans une suite de zigzags, de virages brusques, de descentes aux abysses, de ralentissements suivis d'accélérations. Dans le Nautilus, on n'a pas eu le temps de se préparer. Seuls Gaëlle, Etzelle et Gérard étaient encore attachés lors de l'attaque carpière. Tous les autres, sont sonnés, étourdis, contusionnés, assommés, blessés. Le lien entre la carpe et le sous-marin cède à proximité de la bonde. Livré à lui-même et poursuivant sur sa lancée, le Nautilus bascule dans les canalisations et est entraîné hors de l'étang dans un canal qui va rejoindre le cours d'eau proche. Il dévale une petite cascade, rebondit sur une pierre lisse, glisse sur une succession de pierres plates, tombe dans un trou, est englouti par un tourbillon, passe un syphon naturel et parvient à une cavité obscure. Là, le sous-marin fait naufrage sur une plage.

Il faut au moins une heure pour que Östäl reprenne conscience. Dans le noir le plus complet, il cherche à s'orienter. Il lui faut longtemps pour comprendre que le Nautilus est couché sur le flanc. Une fois la situation assimilée, il peut se diriger vers le poste de commandement et chercher une lampe-torche. Dès lors, il porte secours à ses camarades d'infortune et il peut commencer à évaluer au mieux la situation. Peu à peu, tout le monde reprend ses esprits. On se tâte les contusions, on s'assure que rien n'est irrémédiablement cassé, on s'entraide, on se sort de positions inconfortables, on a des mots de réconfort. A l'aide des quelques lampes disponibles, on cherche à voir le monde extérieur à travers les hublots. Il apparaît rapidement que l'on n'est plus dans l'eau. On n'explique ni comment on est arrivé là ni où l'on est mais on se met d'accord pour essayer une sortie prudente. Tout le monde sort du Nautilus. Il ne leur faut pas longtemps pour parcourir la grotte. Elle semble particulièrement grande. Etzelle fait remarquer qu'ils sont particulièrement petits. Gaëlle avoue qu'elle avait déjà oublié ce détail. Ils voient le boyau par où ils sont arrivés et comprennent comment et pourquoi ils se sont échoués là. La rivière souterraine fait un coude brusque avant de replonger dans les entrailles de la terre. Aidé par l'effet centrifuge, le Nautilus a été éjecté. Légèrement en hauteur, Roland remarque la présence d'une galerie montante. Il demande que l'on l'aide à se hisser jusqu'à elle et propose de l'explorer sommairement. Cette galerie est tout à fait praticable et il propose que l'on aille voir où elle mène. S'aidant les uns les autres, notre petite troupe se transforme en groupe de spéléologues. La galerie est réellement vaste et la progression se fait très aisément.

Mais bientôt, la faim se fait sentir dans les rangs. Ce sont les gendarmes qui s'en plaignent les premiers. On réfléchit et on se dit, à la lumière des événements et émotions de la journée, que l'on pourrait regagner le sous-marin pour se restaurer des maigres réserves encore présentes à son bord.

— Et on pourrait bien faire passer le repas avec un peu de calvados. Je n'ai aucune confiance dans cette eau qui ne me semble suspecte et peu potable, essaie Chapraut

— Oui, on pourrait. Vu la situation, on devrait se permettre ça, appuie Chapraud.

— Ils ont raison, tranche Colette. Nous ne sortirons peut-être jamais vivants de cette aventure. Autant se faire un petit plaisir.

Même les plus récalcitrants se laissent convaincre. Sans se le dire, tous ont au fond d'eux-même la désagréable sensation que la fin de l'histoire est proche. Le Docteur Gemenle ajoute que en l'état il serait vain de tenter de remettre le Nautilus en fonction.

— Couché zur le vlang gomme il est, on ne bourra chamais le redrezer !

La colonne fait demi-tour et reprend la progression en sens inverse. C'est Chapraud qui est maintenant en tête de cortège.

— Aïe !

Il vient de se cogner la tête contre une scélérate stalactite.

— Ouille !

Chapraut vient de s'en prendre une en pleine poire à son tour.

— Faites attention où vous marchez, bande d'imbéciles, lance Roland.

— Ah. On arrive à un passage un peu étroit, annonce Alice aux suivants.

— Houla oui, en effet, note Etzelle qui est obligée de se contorsionner pour franchir le rétrécissement.

— Aidez-moi, je suis bloqué ! appelle Gérard.

— Attention. Par là, le plafond est bas, préviens Robert

— Z'est très pissare ! Dout à l'heure, za zemblait peaucoup blus faste, s'interroge Gemenle.

— C'est vrai, assure Alice. Pour l'aller, nous n'avons pas connu ses problèmes.

— Exact, lance, toute guillerette, Gaëlle, juste avant de cogner une stalactite du front.

— Là ! Là ! Là ! Re... Re... Regardez !

Chapraud montre quelque chose dans le faisceau vacillant de sa lampe torche. Tous se regroupent et regardent. Ils restent muets. Devant eux, le Nautilus s'est réduit à la dimension d'un jouet pour enfant. Plus mystérieux encore, la grotte qui semblait si vaste leur permet à peine de les faire tenir debout. La rivière souterraine n'est plus qu'un mince filet d'eau.

— On grandit ! explose Gérard. On grandit ! On va crever écrasés dans ce trou à rat !

Et en effet, on grandit. Bientôt, il faut ployer l'échine pour tenir dans la grotte. Encore un peu et on a du mal à s'y trouver tous une place.

Östäl va essayer quelque chose. Östäl est une force de la nature, un colosse. Il gonfle les muscles de son cou et de ses épaules et il prend appui contre le plafond. Roland, Robert, Gérard et, plus curieusement, les gendarmes comprennent le sens de la manœuvre. Ils se redressent, ils appuient fort sur les jambes et la voûte commence à craquer. Elle se soulève, elle se fissure, elle se cisaille, elle cède ! Un dernier effort et nos héros se retrouvent la tête à hauteur de sol. Ils n'en reviennent pas. Ils s'extirpent de leur trou et Roland a la présence d'esprit de se saisir du tout petit sous-marin qu'il glisse dans une poche.

Couverts de terre, encore sous le coup de la surprise, nos aventuriers n'en reviennent pas encore. Au loin, ils entendent le vrombissement caractéristique d'une route. Ils se dirigent à l'oreille vers la civilisation.

— Ah mais je connais ! C'est le champ à Hector. affirme Gaëlle en longeant une haie.

— Vous reconnaissez ?

— Ah oui ! Je suis pas encore sénile ! Je connais mon pays !

— On est à Pont-Aven ?

— Sûr !

totalement sous le choc, l'équipe accélère le pas.

— Tiens, le facteur. dit Chapraud

- Tiens, oui, répond Chapraut sans plus s'étonner.

— On irait pas dire le bonjour à Kermitt ? Je vois sa maison.

— Et se faire payer un coup.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, nous voilà revenus à Pont-Aven. Comme si de rien n'était. Gaëlle a déjà repris le chemin de sa maison, suivie des gendarmes décidés à rendre une visite de courtoisie à l'ancien boulanger. Roland et Robert sont interdits, les bras ballants. Colette et Gérard, Gemenle et Östäl annoncent qu'ils ont des trucs à faire et qu'ils vont devoir y aller. Alice déclare que l'heure est sans doute venue de se dire au-revoir et qu'elle a l'intention de repartir chez les siens. Etzelle demande qui pourrait la ramener chez elle.

Roland tâte le Nautilus dans sa poche. Il le sort. Il est tout petit, un tout petit sous-marin de poche, un jouet de luxe. Il ne sait quoi dire, il n'a rien à dire. Il regarde Robert qui, lui non plus, n'a rien d'autre à faire que d'afficher son incrédulité et son incompréhension au grand jour.

— Robert ?

— Oui Roland ?

— On n'irait pas manger quelques galettes ?

— On n'a pas grand chose d'autre à faire.

— Oh ! Regarde ! Tu vois l'immense navire, là-bas, au loin ?

— Ah oui. Il est vraiment gigantesque, dis-moi.

— Ce ne serait pas ce porte conteneurs français, le plus grand du monde, qui peut porter seize mille conteneurs, le Jules Verne ?

— Le Jules Verne ? Certainement pas ! Il est amarré à Marseille. Il va être inauguré par François Hollande aujourd'hui.

— Mais alors ? Quel est donc ce bâtiment énorme ?

mardi 28 mai 2013

Tentative de feuilleton collaboratif du mardi (45)

Où en étions-nous donc ? Ah oui ! Le Nautilus et ses occupants sont réduits à l'échelle approximative du 1/43e. Il y en a qui partent en expédition pour aller à la pêche aux informations. Bon. Il y a aussi une histoire de gamins, de bateau, de choses diverses et variées. Ouais. Bon. Et où tout cela nous mène-t-il ? On ne le sait pas très bien. Liaan nous livre la suite.

Roland, Robert et Östäl sont sur le chemin du retour vers l'appentis où se trouve le Nautilus. Robert stoppe soudain et dit :

— Vous entendez cette musique ?

Intrigués, les deux autres s'arrêtent eux aussi et écoutent.

— Mamy Blue, j'entends Mamy Blue... Un disque, une radio ? questionne Robert, Si nous allions voir ce qu'il en est ? Cela confirmerait peut-être l'année que nous avons trouvé sur ce journal...

— Ben tiens ! lui rétorque Roland, nous n'avons que ça à faire, des kilomètres et des kilomètres dans cette petite jungle qu'est pour nous la prairie...

Östäl constate qu'il est toujours intéressant de glaner quelques informations supplémentaires. Mais un danger attend nos valeureux explorateurs...

Je suis Râ-Meheu, fils de Râ-mehou. Cela fait bien 20 lunes que je suis sur Terre. Je réponds aux appels des grands deux jambes lorsqu'il me donnent à manger. Même si je suis capable de me nourrir seul, il suffit que j'attrape un rampant ou un volant... Je me souviens de m'être fait rouler par un rampant, ce qui me semblait être une grosse souris qui sortait de terre, j'ai voulu l'attraper et pfuii, elle est repartie sous terre ! Je découvre toujours de ces nouveautés, comme ces êtres sans aucune patte que j'ai vu le long de l'eau qui court dans l'herbe... Mais qu'entends-je ? Comme un chuchotis par là-bas... Approchons nous et reniflons... Et à pas de velours, le chat s'approche de nos compagnons.

Roland, Robert et Östäl sont fascinés par la démarche souple du mammifère dont les oreilles sont dirigés vers eux. Les trois hommes avalent leur salive n'osent rien dire, subjugués par le regard clair de ce fauve qui est immense pour eux.

— Fichus, nous sommes fichus... lâche Östäl ; ce greffier va nous becqueter tout crus...

L'immense visage du chat est là, et le chat renifle longuement nos miniatures... Des deux jambes, c'est l'odeur des deux jambes, je ne chasse pas les deux jambes pense le matou, et il s'éloigne, sous un ouf de soulagement général. Östäl déclare que le chat ne s'attaque qu'à ses proies naturelles, et il a senti notre odeur d'hommes, donc intouchable... Malin, le greffier !

— Alors, que décidons nous ? demande Roland, la rentrée au Nautilus ou se diriger vers la musique ?

— Oh, regardez ce qu'il y a dans ce buisson, lance Robert, un tank ! Les deux autres se tournent vers Robert qui leur montre du doigt un jouet, un gros jouet.

— Un jouet mécanique, mais pour nous, cela peut être un bon moyen de transport, dit Östäl.

En effet, sous le buisson se trouve un char en tôle, peint en vert sombre avec une étoile blanche peinte au pochoir sur le devant. Les trois hommes s'en approchent et voient avec plaisir que la clef est à demeure, et que les chenilles, en très bon état, sont en caoutchouc. Il doit être grosso-modo à l'échelle du un-vingtième, mais pour nos explorateurs au un-quarante-troisième, après avoir remonté le mécanisme, grimpent sur la carrosserie et après avoir poussé le levier de mise en marche, se lancent vers l'endroit d'où leur parvient la musique. Le char sautille sur les inégalités du terrain, écrase les petites herbes, et malgré les secousses, tous sont ravis de pouvoir se déplacer plus rapidement que pedibus.

Johnny Haliday a succedé à Nicoletta qui chantait Mamy Blue. Johnny chante "Que je t'aime"...

— Cela ne nous rajeunit pas, constate Robert.

— Ce doit être un disque ou une cassette, je n'ai pas entendu de speaker ou de publicité, dit Roland.

Des voix, des rires leurs parviennent à présent, des intonations de jeunes personnes. Le char avance tranquillement, aidé par une légère déclivité du terrain, et tous les cinquante à soixante mètres, ils se relaient pour remonter le mécanisme. La prairie est vite parcourue et les voix leur parviennent depuis ce petit bouquet d'arbres. Les passagers du char aperçoivent quatre, puis cinq jeunes adolescents, et deux cyclomoteurs (un Flandria Record rouge et une Mobylette bleue remarque Robert) et deux bicyclettes de dame. Une petite butte de terre les cache à la vue des jeunes.

— Nous allons stopper là et observer, décide Östäl.

Le char reste dissimulé derrière de hautes herbes et nos compagnons s'approchent de la scène : deux garçons et trois filles devant une nappe et les reliefs d'un repas : un pique-nique. Cachés derrière des pierres ou des touffes d'herbe, aux aguets, Roland, Robert et Östäl observent et écoutent les jeunes...

— Bernard, tu nous emmerdes avec ton Johnny, dit une des filles, assise en tailleur, remets nous Mamy Blue !

— Chantal ! Je t'ai déjà dit que Johnny est mieux que ta pleureuse de Nicoletta, lui répond le dénommé Bernard, tu nous aurais amené la version anglaise de Joël Daydé et ses Pop-Tops, c'aurait été mieux !

— Ton Johnny, y chante pas, y braille, lui lance l'autre garçon.

Une des autres filles complète en disant que Bernard les faisait sacrément chier avec son Johnny...

— C'est de ta faute, Françoise, il fallait le dire que tu emmenais ton mange-disque, j'aurais amené mes 45 tours, surtout ceux de Sardou, lance l'autre garçon.

Nos un-quarante-troisièmes se regardent avec un sourire en coin.

— On l'a échappé belle ! commente Roland.

Ils sont deux garçons et trois filles, les gars ont des jeans et des chemises à carreaux, une des filles est aussi en jeans, mais avec une chemisette blanche, les deux autres adolescentes sont en mini-jupe écossaises, avec des corsages de couleur vert pomme. Deux sœurs ? se demande Roland.

— Vous ne trouvez pas qu'il fait faim à cette heures ? chuchote Östäl

— C'est vrai qu'on a la dalle, et de voir tous ces restes de bouffe, lui répond doucement Roland.

Robert observe les deux gigantesques cyclomoteurs, en imaginant la taille du piston de la Flandria, et vu le cornet qui sert de filtre à air au carburateur, il ne faudrait pas qu'il se trouve à proximité de ce dernier si le propriétaire décidait de le démarrer... Je serais aspiré d'abord dans le puits d'aiguille, puis après un passage dans les transferts, me retrouver sur le dessus du piston et subir une combustion rapide... Je ne serais pas très beau à voir, ce n'est pas rassurant d'être aussi minuscule...

Roland contemple la Chantal, et s'imaginait lui conter fleurette, à ce blé en herbe... Johnny chante la face B du 45 tours : "Voyage au pays des vivants".

Le dénommé Thierry demande à la cantonade s'ils sont au courant pour les ossements de dinosaures trouvés du côté de Pont-Aven. Les autres acquiescent, la tévé, la radio en parlent, ajoute Chantal. Thierry demande pourquoi on en fait toute une histoire, des ossements de dinosaures, on en trouve un peu partout. Bernard lui précise que ce sont des os, et non de la pierre. Les dinosaures avaient des os en pierre ? demande en s'exclafant la fille en jeans, n'importe quoi ! Bernard, qui a l'air d'en connaitre un peu plus explique que jusqu'à présent, on n'avait trouvé que des ossements pétrifiés, et que là, c'était des os en os ! À ce moment, Thierry de sa main droite saisit le sein gauche de Françoise et lui demande si c'est de la pierre, il récolte le fruit de son geste : une bonne claque sur la joue, ce qui met Thierry en joie et le voici qui enlace Françoise, et l'entraine à se rouler dans l'herbe. Le Bernard profite de ce moment pour emballer Éliane, peu farouche non plus. La Chantal dit qu'elle n'était bonne qu'à tenir la chandelle, une fois de plus. Et qu'il n'y avait plus de Coca...

Nos amis miniatures profitent de ces amours d'adolescent pour rapatrier moult grains de gâteaux et d'autre reliefs du pique-nique champêtre. Chantal les aperçoit en disant :

— Oh ! Des petits bonshommes sur la nappe !

Mais les deux couples, tout à leur entreprise de pelotage réciproque ne l'entendent pas.

Et c'est la fuite de nos "au-un-quarante-troisième" vers leur véhicule stationné à l'écart...

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