dimanche 17 mai 2015

Qui a bu rébus

Pour passer le temps et parce que je n'ai rien d'autre à vous offrir aujourd'hui, une petite histoire inspirée par des propos entendus aujourd'hui qui m'ont bien amusé.

Louis avait poussé la grille rouillée restée trop longtemps fermée. Elle avait grincé sur ses gonds et il s'inquiétait du fait qu'un voisin aurait pu l'entendre. Il n'était pas venu ici depuis plusieurs années, depuis la mort de son père, en fait. S'il avait pris la précaution de se munir d'une lampe torche, il n'en avait pas encore besoin. Dans sa main droite fermée, il tenait la grosse clé qu'il avait précieusement conservée dans le tiroir de sa table de chevet. Sans jeter le moindre regard au petit pavillon aux volets clos, Louis se dirigea jusqu'au petit atelier planté au fond du jardin. Il se retourna pour s'assurer d'être seul et il fit jouer la serrure. Il pesa sur le bec de cane et pénétra dans le local poussiéreux. Les odeurs de sciure et de vieille huile mêlées réveillèrent des souvenirs qu'il aurait préféré restés endormis. Il voyait son père occupé à couper ou à poncer du bois, à assembler des pièces taillées et polies mais, par dessus tout, il se voyait lui, pleurant, le pantalon baissé sur les chevilles, il entendait le râle de son père et il attendait déjà la gifle qui n'allait pas tarder à arriver.

Il avait tu tout cela par crainte, par honte et par amour pour sa mère. Ce n'est qu'au décès de celle-ci qu'il avait parlé. Il était déjà adulte, sa vie avait déjà pris le chemin de l'échec total. Son père l'avait détruit et il avait décidé de parler après avoir regardé une émission à la télévision. L'histoire avait intéressé les policiers puis les juges. Son père était parti en prison et il était mort. Louis avait hérité de la maison et il n'avait pu se résoudre ni à l'habiter ni à la vendre. Elle était là, présente, avec ses souvenirs.

S'il venait ici à la manière d'un mauvais cambrioleur, c'est qu'il ne voulait pas croiser les voisins qu'il suspectait d'avoir toujours tout su de son histoire et qui avaient témoignés en faveur du père au procès. Il savait ce qu'il venait chercher. Il contourna la dégauchisseuse et se dirigea vers ce que son père appelait "la malle des vis". Une caisse en bois pourvu de puissantes ferrures qui abritait une collection disparate de vis de toutes tailles et aussi quelques clous, quelques pointes et autres crochets. Il souleva la lourde caisse par les poignées latérales et ressortit de l'atelier. Il ferma la porte, rangea la clé dans la poche de son pantalon et agrippa de nouveau la malle. Il rejoignit sa voiture garée plus bas dans la rue.

S'il était là, assis derrière son volant à attendre d'avoir repris souffle, c'était à cause de Jean-Pierre, son collègue aux services techniques communaux. A eux deux, ils réparaient tout ce qui méritait de l'être dans la commune. Ils remplaçaient les plateaux des pupitres de l'école, ils changeaient les clapets de robinetterie de la mairie, ils bricolaient l'électricité du programmateur des cloches de l'église. Un petit boulot tranquille qui ne demandait que des rudiments d'aptitude à bricoler un peu tout et n'importe quoi. Ça laissait pas mal de temps pour ne rien faire ou pour discuter. Et discuter, ils aimaient ça autant l'un que l'autre, Louis et Jean-Pierre. Il faut cependant reconnaître que c'était plutôt Jean-Pierre qui avait de la discussion. Louis aimait l'écouter, il avait l'impression d'apprendre, de s'instruire. S'il était là, assis derrière son volant à conduire pour rejoindre son appartement, c'était la faute à Jean-Pierre et à ce qu'il lui avait raconté la veille.

Plus tôt dans la journée, Louis était allé acheter une laisse et un collier pour chien. Il avait aussi mis une bouteille de pastis dans son caddie. Et puis des cacahuètes, en plus des courses habituelles. De quoi manger, du liquide vaisselle, du dentifrice, du PQ. Rien que du bien banal. Sauf le collier et la laisse, bien sûr ! Demain soir, Jean-Pierre viendrait prendre l'apéritif et il verrait ce qu'il verrait. Jean-Pierre habitait à l'autre bout du village sur la même route, la route qui traverse le village de bout en bout, de la ferme des Colas jusqu'au cimetière à tout le monde. Louis habitait juste à côté du cimetière.

Jean-Pierre était un bon copain pour Louis. Le seul copain, en fait. C'était son bon copain mais tout de même, des fois, il l'emmerdait avec son air un peu supérieur et condescendant. Le gros défaut de Jean-Pierre, aux yeux de Louis, c'était qu'il ne pouvait pas s'empêcher de se croire plus intelligent, plus instruit, que les autres. Louis ne se pensait pas plus intelligent que Jean-Pierre mais il ne pensait pas pour autant que Jean-Pierre, lui, fut plus intelligent que lui. Jean-Pierre aimait, c'est vrai, étaler son savoir acquis la veille à la télé et, avec quelques approximations, sur un ton péremptoire, tenter d'épater Louis. Ce que l'on ne pouvait pas enlever à Jean-Pierre, c'est bien qu'il avait la parole facile. Un vrai moulin à parole. Il était capable de parler toute la journée de tout et de n'importe quoi. De la chasse au canard comme du programme commun de la gauche uni. Il était intarissable sur le problème du cours du pétrole et savait tout ce qu'il fallait savoir sur la géo-politique au proche-orient. Un érudit, en quelque sorte. S'il lui arrivait de se mélanger les pinceaux, il refusait de le reconnaître et, si on lui faisait remarquer une erreur, il était habile à faire bifurquer la conversation vers d'autres horizons. Mais là, cette fois, Louis allait lui clouer le bec. Il avait bien tout calculé et Jean-Pierre allait être bien attrapé. Louis en riait déjà.

Il ouvrit la porte d'entrée du petit immeuble et la bloqua avec une cale de bois laissée là à cet usage le temps d'aller chercher la malle et les courses qu'il déposa sur le palier. Il laissa la porte se fermer et il gravit les marches jusqu'à sa porte. Il l'ouvrit, bascula l'interrupteur et alla poser ses sacs et la malle dans la cuisine. Il rangea les courses dans le buffet et dans le réfrigérateur sauf le collier et la laisse qu'il posa sur la table. Il jeta un regard amusé vers le chauffe-eau à gaz qui trônait au-dessus de l'évier. Demain soir, il rirait bien !

Après un rapide repas léger pris en regardant le journal télévisé, il alla faire une petite vaisselle. Il régla la puissance du chauffe-eau et fila prendre une douche. Il revint dans le séjour et commença à regarder un téléfilm policier qui l'ennuya vite. Il éteignit la télé avant la fin et alla se coucher. Il lut quelques pages du roman qu'il avait entrepris quelques jours auparavant et s'endormit rapidement sitôt la lumière coupée. Il passa une nuit épatante peuplée de rêves joyeux. Au matin, en pleine forme, il lui sembla s'être réveillé plusieurs fois pris d'un fou rire. Ça allait être une super journée !

Il se fit chauffer de l'eau pour préparer le café, se coupa quelques tartines et sortit la confiture du réfrigérateur. Après un bon petit-déjeuner, il alla se préparer et s'habilla pour aller au boulot. Il y allait à pieds sauf s'il pleuvait trop fort. Le soleil était au rendez-vous.

Il arriva avant Jean-Pierre et l'attendit avec impatience. Lorsque celui-ci entra dans l'atelier, il eut droit à un joyeux accueil. Ça allait être une belle journée. Il y avait juste assez de travail pour ne pas s'ennuyer. On commença par faire couler du café et Jean-Pierre commença à parler en tentant d'expliquer la tectonique des plaques et la genèse du système solaire. Louis affichait un sourire ravi. Tout au long de la journée, il rappela son invitation à venir prendre l'apéritif le soir même. Il dit et redit qu'il avait acheté de l'apéritif et des cacahuètes et que l'on allait passer une bonne soirée. Il laissa aussi entendre qu'il y aurait une surprise.

Une super journée très agréable. Le cantonnier était passé en fin de matinée pour une affaire de manche de pioche cassé. On discuta de choses et d'autres jusqu'à la pause de midi. A partir de 16 heures, Louis insista pour que Jean-Pierre n'oublie pas l'apéritif. Il lui rappela qu'il pouvait venir à partir de 18h30. Jean-Pierre lui répliqua qu'il le lui avait déjà donné les consignes à plusieurs reprises.

Louis accrocha sa veste de travail à la patère et ne put s'empêcher de rappeler l'invitation à Jean-Pierre qui se contenta de hausser les épaules. Sans se presser outre mesure, Louis rentra chez lui. Il avait largement le temps pour préparer sa surprise. Il prit une douche et commença gentiment à mettre en place les éléments de sa petite mise en scène.

Il vérifia que les bacs à glaçons étaient pleins, il posa les verres et la bouteille de pastis sur la table basse, il rangea les deux ou trois bricoles qui traînaient, il était satisfait et commençait déjà à se faire le film de son petit effet dans sa tête. Tout allait se passer à merveille. Il retourna dans la cuisine pour terminer. Jean-Pierre devait arriver d'ici une demi-heure. Il installa la malle sur l'évier et accrocha la laisse au collier lui-même fixé au chauffe-eau. Tout était fin prêt et Louis n'était pas peu fier de lui.

A 18h30 très précises, Jean-Pierre toqua à la porte. Louis inspecta rapidement une dernière fois son installation, ferma la porte de la cuisine et ouvrit celle d'entrée. Jean-Pierre avait pensé à amener deux pizzas achetées au camion qui était là tous les vendredis. Il expliqua qu'il avait pensé que ça serait peut-être bien de manger quelque chose en buvant, pour éponger. Louis le félicita pour son initiative bien venue. Il invita Jean-Pierre à s'installer dans le canapé et alla déposer les boîtes en carton contenant les pizzas dans la cuisine.

Il revint avec un bol emplit de cacahuètes salées et le posa sur la table basse. Il proposa un premier apéritif qui fut accepté de bon cœur. Jean-Pierre commença à parler et à tenter des notions compliquées en lien avec la thermodynamique à moins que ce ne fut en rapport avec la physique nucléaire. Il en était à expliquer que Einstein s'était peut-être trompé dans sa théorie générale de la relativité lorsque Louis servit un deuxième pastis bien tassé. Lui l'aimait frais avec des glaçons quand Jean-Pierre le préférait sans trop d'eau et à température ambiante.

Vers 19h30, après déjà pas mal de verres, Louis proposa que l'on commence à manger. L'idée fut accueillie avec enthousiasme. Jean-Pierre proposa de réchauffer les pizzas dans le four. Louis acquiesça et se leva pour aller dans la cuisine. Jean-Pierre allait se lever pour l'accompagner mais Louis l'en dissuada en lui expliquant qu'il n'y en aurait pas pour longtemps avec le four à micro ondes et que Louis pouvait se servir un nouveau verre sans oublier le sien.

La première pizza, coupée en huit, fut servie à même le fond du carton. Jean-Pierre pensa qu'il était opportun d'expliquer les origines de la pizza et comment ce plat est devenu mondialement connu et partagé. On but encore quelques verres et les têtes commençaient à tourner un peu. Louis décida qu'il était temps de présenter sa surprise maintenant. Il avait peur de ne plus en être capable d'ici quelques minutes.

Avec un grand sourire, il demanda à Jean-Pierre de le suivre dans la cuisine. Jean-Pierre se leva en titubant un peu et le suivit d'un pas mal assuré. Dans la cuisine, Louis se mit un peu à l'écart pour laisser Jean-Pierre découvrir l'installation. Ce dernier n'eut d'autre réaction que d'afficher un air étonné d'incompréhension. Pour une fois, il ne trouvait rien à dire.

— Je te mets sur la voie, annonça Louis.

— Hum ?

— Tu vois quoi ?

— Bah... une caisse pleine de clous et de vis sur un évier ?

— Oui mais c'est une malle, pas une caisse. Et quoi d'autre ?

— Euh ? Une laisse et un collier pour chien ?

— Oui ! Et alors ?

— Alors quoi ?

— Et alors ? Par rapport à ce que tu me disais hier après-midi ?

— Je disais quoi ?

— A propos d'un film que tu as vu et que tu m'expliquais ?

— Je vois pas bien ?

— Mais si voyons !

— Non, je vois pas. Désolé.

— Bon. Ça c'est quoi ?

— Une caisse ?

— Une malle !

— D'accord, si tu veux. Une malle. Et ?

— Il y a quoi dedans ?

— Des vis ?

- Oui ! Et alors ?

— Je vois pas...

— Héhéhé ! Louis était au comble du bonheur. Et là, c'est quoi ?

— Je l'ai dit. Un collier et une laisse pour chien.

— Je te le fais pas dire. Et c'est accroché où ?

— Sur le chauffe-eau ?

— Parfaitement ! Oui !

— Et alors ?

— On reprend. Là ?

— Laisse ?

— Et là ?

— Collier ?

— Et là ?

— Chauffe-eau ?

— D'accord. Et ça donne quoi ?

— J'en sais rien, moi !

— Laisse, collier, chauffe-eau...

— Hein ?

— Et là ?

— Une caisse de vis ?

— Une malle !

— Une malle de vis ?

— Oui ! Oui ! Oui ! Et alors ?

— Ah non, franchement, je vois pas.

— Je t'ai coincé, hein ? Avoue !

— Je le reconnais, je sèche, j'y comprends que dalle dans ton truc. C'est un rébus ?

— Vouais ! Une sorte de rébus, c'est ça !

— J'ai dû trop boire, j'arrive pas à recoller les morceaux. Allez. Je donne ma langue au chat. Donne la solution qu'on en finisse et qu'on aille fêter ta victoire avec un bon verre.

Louis savourait sa victoire déjà gagnée. Il fit durer le suspense et, sentencieux, donna l'explication de l'énigme.

— Alors, j'y vais. Bon. Là, on a une laisse, un collier et un chauffe-eau, on est bien d'accord ?

— Ouais, ouais !

— Et là, une malle avec des vis ?

— Ouais, si tu veux.

— Alors, ça nous donne, attention ! Roulement de tambour ! Ta, ta, ta ! Attention, attention ! Laisse - collier - chauffe-eau - malle des vis !

— Hein ? Rien compris !

— Laisse, collier pour le chauffe eau, malle des vis. L'escalier pour l'échaffaud, Miles Davis ! T'as compris maintenant ?

— ...

— Alors ? Hein ? T'en dis quoi, champion ?

— C'est un ascenseur, pas un escalier !

Jean-Pierre fut pris d'un fou rire et Louis se sentit très bête.

lundi 9 juillet 2012

Etes-vous zombie ?

Un truc auquel il faut vraiment faire gaffe, dans la vie, c'est de ne pas devenir un zombie.

Ce n'était pas la première fois qu'il se réveillait. De mémoire, il ne se souvenait pas s'être souvent réveillé en si petite grande forme. Il y avait un truc. Ça n'allait pas fort. Il n'aurait pas pu dire qu'il avait froid lorsqu'il avait ouvert les yeux, non. Il n'avait pas froid, il était froid. Nuance. Il voyait flou. Trouble. Il n'avait plus une vision très nette des couleurs et de la lumière. C'était comme regarder dans un brouillard épais. Péniblement, il se redressa et il avait faim. Ce n'était pas une sensation de faim habituelle, il n'avait pas faim de pain beurré couvert de confiture et trempé dans un bol de café noir sans sucre, il avait faim de cervelle. Humaine.
Il était mort et était devenu un zombie. Une nouvelle vie commençait pour lui, si l'on peut dire. Traînant les pieds, il avait commencé à déambuler au hasard, guidé par la seule envie de cervelle fraîche qui le pressait de plus en plus. Il s'aperçut qu'il parvenait à distinguer les vivants à la teinte rouge qu'ils prenaient. Plus ils étaient proches et plus le rouge devenait éclatant. Il était attiré par ces vivants qui possédaient forcément une bonne cervelle bien juteuse.
Mort-vivant flambant neuf, il n'avait pas encore tout à fait acquis les réflexes et les techniques de chasse des zombies expérimentés. Il se contentait de répondre à son instinct, à se laisser attirer par les cervelles et à suivre les troupeaux des morts-vivants qui se concentraient en colonnes convergeant vers le rouge des cerveaux à manger. Il ne lui fallut pas très longtemps pour apprendre. La stratégie mise en place était de fait assez sommaire mais aussi relativement efficace. Elle consistait à isoler un vivant et à l'encercler. Les plus chanceux se chargeaient de broyer la boîte crânienne et faisaient un festin. Les autres n'avaient plus qu'à chercher une nouvelle proie. En fin de matinée, il avait pu manger une bonne première ration de cervelle mais cela n'avait en rien calmé sa faim. Il repartit traquer le vivant avec les autres.
Malgré ce que l'on avait pu en écrire, malgré ce que l'on avait dit à la télévision, la vie des zombies n'étaient pas si terrible que cela. Certes, il serait sans doute un peu précipité de prétendre que les morts-vivants étaient heureux. Ils ne l'étaient pas, c'était chose possible, mais peut-être bien que cette notion, l'idée même du bonheur ou du malheur, n'avait plus aucun sens pour eux. Du reste, il était permis de se demander ce qui pouvait avoir sens de leur point de vue. Semble-t-il, ils ne se souciaient pas plus de l'âge de leur pourvoyeur de cervelle que de leur sexe, de l'éventuel lien de parenté qu'ils pouvaient avoir auparavant, de l'apparence physique ou vestimentaire. Ils agissaient simplement comme si plus rien n'avait vraiment d'importance hormis la cervelle. A ce sujet, et je précise cela afin de clarifier ce point, les zombies n'étaient pas gastronomes du tout. Ils mangeaient sans user de beaucoup de raffinement dans la préparation de leurs repas. Ici, pas de petites sauces raffinées, de cuisine élaborée ou d'épices précieuses sélectionnées avec amour. Ça bouffait plus que ça mangeait, avec les doigts, à pleines mains, cru.
On ne savait pas vraiment comment étaient nés ces morts-vivants. Ça avait été comme une rapide épidémie qui avait gagné la planète entière en quelques jours. On n'avait pas trouvé de cause probante. Pas plus de virus que de contamination due à une centrale nucléaire défaillante ; pas l'ombre d'un laboratoire secret qui aurait laissé échapper une néfaste substance ; aucune trace de savant fou ; pas le moindre écho d'un complot ourdi par quelque obscure organisation clandestine. Rien de rien. On n'était même pas en mesure de dire avec exactitude où cela avait commencé. Ça avait été comme si un signal avait été donné et que partout le phénomène avait éclos. On savait que pour devenir mort-vivant, il n'y avait pas besoin de se faire manger la cervelle. Du reste, c'était même le meilleur moyen pour ne pas le devenir. Les morts ne se réveillaient pas pour devenir zombies comme les mauvaises séries Z avaient cherché à nous le faire croire durant des décennies. On devenait zombie sans prévenir ou presque. On ressentait une fatigue, on s'asseyait sur un banc, dans un fauteuil, dans un lit ou dans un pré et on se réveillait transformé. Aucun signe avant coureur, aucune typologie. Si l'on ne savait pas comment naissaient les morts-vivants, on avait rapidement compris comment les tuer. La méthode était bête et brutale mais efficace. Il s'agissait ni plus ni moins que de faire exploser la tête. Tout les moyens étaient bons et se valaient. Du coup de pioche au tir de char d'assaut, le résultat se révélait tout aussi concluant.
Le gros problème résidait dans la détection des morts-vivants nouveaux nés et dans la promiscuité avec les gens "normaux" dont on ne se méfiait pas assez, également dans un cas comme dans l'autre. Les histoires de collègue dévorant la secrétaire devant la machine à café ou de la ministre décapsulant la tête du chef de cabinet n'étaient pas rares. Il n'était raisonnablement plus possible de faire confiance à qui que ce soit et cela contribuait beaucoup au désordre ambiant. On s'était mis à tuer à tort et à travers. On tuait celui qui s'allongeait pour dormir après une dure journée de travail, la grand-mère qui entendait faire une sieste dans son fauteuil, l'enfant qui se laissait aller au sommeil après la tétée. Disons-le, la panique gagnait vite. Etant donné que l'on trouvait autant de zombie chez les policiers que chez les militaires ou le reste de la population, les peuples n'accordaient plus leur confiance à grand monde. La désorganisation totale avait gagné lorsque les chefs d'Etat avaient été atteints par le mal à leur tour et malgré les précautions qui avaient été prises. On avait bien tenté ici ou là de se retourner vers la religion pour éradiquer le mal qui devait forcément être l'œuvre du diable, du malin, d'un dieu en colère. Les curés, les rabbins, les moines bouddhistes n'avaient pas tardé à bouffer leurs ouailles dès que leur cervelle était à portée de mâchoire. Des illuminés crurent un instant qu'il devait exister un lieu préservé quelque part sur Terre. Les navires partirent, les avions décollèrent. Peu arrivèrent à bon port et ceux qui eurent cette chance déchantèrent vite. Ceux qui avaient choisi des terres vierges de vie humaine étaient contaminés, ceux qui avaient cru à l'innocence d'une peuplade éloignée furent bouffés.
Il ne fallut pas plus d'un an pour que le nombre de zombies dépasse celui des vivants. On avait noté depuis longtemps que les animaux avaient été totalement épargnés et certains avaient vu là la preuve de l'existence de l'âme, de l'esprit humain qui faisait de l'homme un être supérieur et éloigné du monde animal. Le plus grand nombre avait vite regretté de ne pas être un peu plus animal. Le nombre grandissant de zombies provoquait une hausse exponentielle de la fuite des cerveaux[1]. Comme ces temps troublés ne s'y prêtaient guère, on ne procréait plus beaucoup. Le spectacle de la mère dévorant le cerveau de son enfant à peine né avait fini par dégoûter les plus solides, il faut dire. Une fois le pic passé, les zombies commencèrent à avoir du mal à trouver pitance. Ils étaient les plus nombreux et ils erraient de plus en plus en se livrant une concurrence de plus en plus acharnée.
Au terme de la deuxième année, nous n'étions plus nombreux sur terre. Je suis bien en mal de pouvoir dire combien nous sommes à l'heure où j'écris ces lignes. Il y a bien longtemps qu'il n'y a plus aucun moyen de savoir ce qu'il se passe à plus ou moins grande distance. J'ai eu la chance de pouvoir faire assez de provisions pour tenir le siège en haut de ma petite montagne. J'ai des munitions pour longtemps encore. Je ne laisse personne approcher. Zombie ou pas, ça m'est égal. Je tire. Je suis replié là depuis près de six mois. Il y a bien quinze jours que je n'ai pas vu qui que ce soit arriver. Je sais que je risque de me réveiller zombie à mon tour un de ces jours mais je n'y pense pas trop. Je ne pense pas beaucoup à l'avenir, je ne pense plus à rien sauf à sauver ma peau le plus longtemps possible. Encore un an ? Un mois ? Une semaine ? Un jour ? Une heure ? Qui sait.

Note

[1] de leur place légitime s'entend.

mardi 6 décembre 2011

L'usine

Aujourd'hui, pour ne pas faire comme à l'habitude, je vous propose un texte à lire.

Il y a longtemps que l'on n'avait pas autant rigolé. La chaîne s'était arrêtée, les sirènes hurlaient et les camarades étaient pliés de rire. La machine m'avait arraché le bras juste au niveau du coude. Ça avait fait un mal de chien et ça pissait le sang en jets saccadés. Un sang rouge tomate bien mûre. On m'avait fait un garrot avec un fil de fer trouvé là et serré à la tenaille. Ah nom d'un chien ! Le mal que ça faisait de sentir le fil de fer entrer dans les chairs. On rigolait encore lorsque l'on m'a amené à l'infirmerie. Ça avait coupé la monotonie du travail à la chaîne, mon affaire. Après, on m'a dit que les chefs avaient mis bon ordre à tout ça à coups de nerfs de boeuf. Fallait rien regretter, une bonne séance de rigolade, c'est toujours bon à prendre.

Je suis resté cinq jours à l'infirmerie. Trois fois par jour, on venait flairer la plaie, histoire de s'assurer que ça pourrissait pas trop. On me donnait à manger pour que je refasse du sang. J'avais hyper mal mais j'étais au chaud et je n'avais pas à travailler. Et puis on m'a renvoyé à l'usine. Pas au même poste parce qu'avec un seul bras, je ne pouvais rien y faire de valable. On m'a mis au pédalage. Ce n'était pas le meilleur poste. Moins dangereux que sur la chaîne mais beaucoup plus fatigant sans compter qu'on n'arrête pas de se faire engueuler par les chefs pour pédaler plus vite.

En bas, sur la chaîne, les copains me souriaient et me faisaient des clins d'oeil pour que je sache qu'ils étaient avec moi. Ils étaient contents que je sois pas mort. Ils m'aiment bien, les copains. Et je les aime bien aussi, en retour. On est tous toujours ensemble. A l'usine pour travailler et dans les dortoirs, attachés les uns aux autres par les pieds pour pas qu'il y en ait un qui s'enfuie. Quand il y en a un qui meurt dans la nuit, on doit prévenir un responsable qui vient le chercher et nous attacher de nouveau. Des fois, on ne s'en rend compte que le matin parce qu'on dort, la nuit. Alors quand on doit se lever, là on voit bien qu'il bouge plus et qu'il est mort. Alors on appelle et on se fait engueuler, en prime.

Le dimanche, on bosse pas. On se lève et on file au réfectoire. Pour chacun une gamelle d'ersatz liquide bien chaud et deux boules de solide. Quand il y a eu une panne, l'ersatz est servi froid et ça, c'est vraiment dégueulasse. Faut le boire quand même pour les vitamines et les antibiotiques. Les boules, on mange ça tous les jours, matin, midi et soir. Ce n'est pas mauvais. Ça dépend des arrivages mais en général, ce n'est pas mauvais. Et ça tient bien au ventre, surtout. Ceux qui n'ont plus de dents les trempent dans l'ersatz. Ça fait une odeur un peu bizarre. Après, on va à la messe où on nous explique que le dieu est content de notre travail. On est content de lui faire plaisir. Et puis c'est le discours pendant deux heures. On nous dit qu'il va falloir encore faire des efforts pour le futur et travailler dur pour le bien de tous. C'est un peu barbant d'entendre toujours le même discours. Enfin, c'est la douche désinfectante et la visite médicale. On se met à poil, on jette nos vêtements dans le four et on passe devant une armée de médecins et de chirurgiens. On nous refait les bandages, on nous ausculte par tous les trous, on nous badigeonne les plaies, on nous fait éclater les furoncles. On nous donne de nouveaux vêtements neufs et on part manger. L'après-midi, on regarde un film sur l'avancée de nos forces sur les fronts. Le meilleur moment du dimanche c'est quand on peut téléphoner à la famille. On entre dans un grand hangar où il y a plus de deux cents petites tables hautes avec un poste de téléphone. Une demi heure chacun et deux essais. Si ça n'a pas décroché, on doit laisser la place à un autre. Ceux qui n'ont pas de famille, tant pis pour eux. Remarquez qu'on n'a pas le droit de dire n'importe quoi non plus. Les conversations sont écoutées. Je veux dire que c'est de la conversation en différé. Vous dites quelque chose qui est transmis à votre correspondant si c'est validé. Pareil dans l'autre sens. Au final, on ne se dit pas grand chose mais ça fait passer le temps. Le soir, on mange tôt, vers 17 heures 30 pour aller se coucher tôt et être en forme pour une nouvelle semaine de travail à l'usine.

L'autre nuit, j'ai eu de la fièvre. Je crois que mon moignon s'infecte. Il y du pus jaune qui coule des cicatrices. Je me tais parce que c'est un coup à se faire encore engueuler. Le risque, avec l'infection, c'est que le chirurgien décide de couper plus haut. Moi, j'ai encore de la place mais si on peut pas couper plus haut, c'est le recyclage assuré. Et là, mystère, personne ne sait ce qu'il devient de ceux qui partent au recyclage. On ne les a jamais revus. Il y avait un gars, l'année dernière, Roger, je crois me souvenir, qui s'était fait couper une jambe avec la scie pendante. Sur le coup, il avait ri avec tout le monde, comme c'est la tradition. Et puis, avec l'infection, on lui avait coupé plus haut et puis aussi l'autre jambe. Il ne riait plus beaucoup, du coup. On l'avait mis au contrôle des bombes à acide. Il y en a une qui lui a explosé entre les mains. Plus de bras et une partie de la tronche partie en fumée. Du jour au lendemain, il a été recyclé. Plus de nouvelles, rien.

Avant la guerre, il paraît que ce n'était pas pareil. Moi, je n'ai pas connu. Je suis trop jeune. La guerre, je ne l'ai vue qu'au cinéma. Ça a l'air mieux qu'ici. Ça se passe en plein-air, au moins. Si on travaille bien à l'usine, on peut avoir une chance d'aller à la guerre, on nous dit. Pour moi, c'est foutu. Un bras en moins et c'est râpé. A la guerre, ils ont des machines qui roulent toutes seules et qui lancent les bombes qu'on fabrique ici sur la gueule des ennemis. Les ennemis doivent avoir un peu la même organisation que nous, à ce que j'ai vu. Mais en moins bien, tout de même parce que nous sommes les meilleurs.

J'ai pédalé toute la journée. Mon bras me manque. Je dois prendre appui sur un seul bras et mon moignon gigote et me fait mal. Il n'est pas cicatrisé comme il faut. Ce soir, je suis éreinté. Je n'avais pas beaucoup d'appétit pour le repas du soir. J'ai essayé de garder une moitié de boule pour plus tard mais on m'a vu et j'ai reçu un coup de matraque sur la tête. J'ai bien été obligé de tout manger. Dans l'après-midi, il y a eu une explosion dans l'atelier d'à-côté. A mon avis, il y a eu des morts. Ils vont avoir du mal à faire leur chiffre de production s'ils sont moins nombreux. Il faut tenir et serrer les dents, comme on nous le répète. Dans notre brigade, on est déjà un bon nombre d'éclopés. Si l'on ne compte pas les petites blessures, les doigts en moins et les yeux amochés, on doit être un bon tiers à ne plus être entiers. Il y en a un, on lui a ressoudé la jambe en coupant un bout d'os. Sans rire ! On croyait pas qu'il allait rester à l'atelier, lui. Il a une démarche bizarre, depuis. Il y en a un autre, il a perdu un oeil, trois doigts et une oreille d'un coup. Un jet de vapeur malencontreux, une conduite qui a lâché sans prévenir. Dans l'ensemble, on ne se plaint pas trop. Ça pourrait être pire avec le chômage qu'il y a dehors et l'insécurité qu'on n'arrive pas à combattre.

Environ une fois par an, on peut avoir trois jours pour aller dans la famille si on a une famille et si on est bien noté. C'est très rare que quelqu'un cumule tout ça. En fait, je ne connais personne qui soit parti depuis bien longtemps. Cette année, je sais déjà que je ne partirai pas. Quand on est blessé, on a une dette à régler en travaillant. C'est pour ça qu'ils ne soignent pas trop bien, pour que ça ne nous coûte pas trop cher. C'est plutôt sympa, quand on y réfléchit.

J'ai appris à lire, à écrire et à compter. Je ne me souviens plus de tout. Ici, on en a qui ne savent même pas parler. On ne comprend rien à ce qu'ils baragouinent. Mon avis, c'est qu'ils sont bizarres. Les anciens disent qu'ils sont comme ça depuis qu'on leur a trifouillé dans la tête. Ceux-là, leur boulot c'est le pire de tous. C'est eux qui poussent les chariot avec l'acide. Ils n'ont pas le droit de suer. La moindre goutte d'eau qui tombe dans le chariot, c'est l'explosion. Il y en a qui disent que c'est pour ça qu'on a bricolé leur cerveau, pour qu'ils suent pas. Moi, je savais pas qu'on suait avec le cerveau.

Je ne me souviens plus bien de l'âge que j'avais lorsque je suis arrivé à l'usine. J'étais petit. Mon premier poste, c'était aux détonateurs. Il faut de bons yeux pour faire ça. C'est des petites pièces qu'ils font mettre les unes dans les autres dans le bon ordre. Presque un jeu d'enfant. Là, ceux qui faisaient pas bien attention étaient sûrs de perdre des doigts. C'est la première chose qu'on nous avait expliqué, je me souviens de ça. On était tous très jeunes. Ça arrêtait pas de pleurer, ça aussi je me souviens. Les plus petits qui appelaient leur mère, des trucs comme ça. Et au moindre bout de doigt qui sautait, c'était la panique générale avec les plus grands qui riaient grassement, pour se moquer.

Ce qui nous fait tenir, c'est que l'on sait que l'on va remporter la guerre et que nous pourrons rentrer chez nous et avoir une vie plus douce. La mort, on n'y pense pas vraiment. Ça reste abstrait. Nous on a l'espoir bien chevillé au corps, nous avons confiance. S'il est vrai que nous ne savons ni pourquoi ni contre qui nous sommes en guerre depuis si longtemps, nous savons que nous sommes dans notre bon droit et que nous travaillons à construire une vie meilleure pour toute l'humanité. Un jour, j'ai entendu quelqu'un qui disait que tout cela était parti de l'électricité. Avant, il y en avait pour tous et à domicile. Enfin il paraît. Et puis, il y a eu des usines de production qui ont explosé à cause du nucléaire. Du coup, ça a été fini, l'électricité pour tous. Le nucléaire, ça doit être vrai parce qu'on nous a dit que des endroits étaient impropres à l'habitation dans le nord. A cette époque, il y aurait eu beaucoup de morts et plus assez de place pour les autres. Ce serait pourquoi on aurait fait la guerre, pour qu'il y ait moins de monde pour l'espace habitable. Tout ça, c'est pas facile de savoir si c'est vrai.

Cette nuit, j'ai déliré dans mon demi sommeil. Ce n'est pas bon signe. Mon moignon me fait mal et il sent mauvais. J'ai soulevé le bandage et il y a un bout de chair qui est tombé. Tant que je peux pédaler, ça va. J'espère que les chefs ne s'apercevront de rien. J'ai le soutien des autres pédaleurs. Si j'ai un coup de mou, ils pédaleront un peu plus fort pour compenser. Notre boulot, c'est d'entraîner la chaîne. Il faut garder la cadence. Ni trop vite ni trop lent. On reconnaît les pédaleurs à leurs mollets. On les reconnaît aussi aux hémorroïdes mais on évite de trop les exhiber. Là, avec les collègues, on se prépare à aller pédaler. Marcel voit que je ne vais pas bien. Il me demande si ça va aller. Je fais oui de la tête. Je me méfie un peu de Marcel. Des bruits courent sur son compte comme quoi il dénoncerait les malades.

Pour un coup de bol, c'est un coup de bol ! On a eu un bel accident sur la chaîne. C'était rouge du sol au plafond. On nous a dit d'arrêter le pédalage le temps que tout soit remis en ordre. J'avais des visions, je voyais comme des petits cochons qui fouillaient de leur groin dans les tas de membres arrachés. Ça me faisait sourire, c'était mignon. Des grands chefs sont arrivés et ça a palabré pendant longtemps. Ça parlait fort, ça menaçait, ça a même un peu exécuté. Nous, les pédaleurs, on attendait sur nos machines. J'étais inondé de sueur, je voyais trouble. J'ai dû m'évanouir parce que lorsque je me suis réveillé, je n'étais plus dans l'atelier. Je ne savais pas où j'étais.

Je me sentais plutôt bien. Il y avait une lumière très blanche qui venait de partout à la fois. Je ne ressentais rien. Je ne pouvais pas bouger. J'avais l'impression de ne plus avoir de corps. C'était une sensation très étrange, pas désagréable, juste déconcertante. C'était comme il ne se passait rien mais qu'il allait se passer quelque événement d'un instant à l'autre. Je n'entendais rien, je ne voyais rien à part cette lumière blanche qui ne me rappelait rien que j'avais connu. Le temps même semblait ne plus exister. Seules mes réflexions donnaient une sorte d'idée d'un temps hypothétique qui passait mais je n'avais pas une sensation très claire de continuité. J'étais incapable de dire si j'étais éveillé ou non, si je réfléchissais ou si je rêvais. J'avais peut-être été recyclé.

La lumière est devenue de plus en plus intense, mes pensées ont commencé à courir comme des folles, il y a eu un éclair, comme une explosion de lumière et puis, plus rien.

lundi 2 février 2009

Avoir des idées, c'est à la portée de n'importe qui

Les quelques rares envies de faire de la bande dessinées ou d'écrire un roman ont toujours eu pour origine un album de BD ou un roman que j'étais en train de lire ou que je venais de lire. D'un coup, tout semble si simple. Vous avez compris comment le romancier a construit son roman, vous comprenez comment ce dessinateur, ce scénariste, a bâti son histoire et vous vous dites que, finalement, il n'y a rien de bien sorcier dans tout cela.

Si j'savais faire, c'que j'voudrais faire, c'est écrire des romans (à succès). La BD, c'est sûr, j'aime bien mais je ne me sens pas capable d'en faire. Je ne sais pas pourquoi, c'est comme ça. Je crois que je trouve cela trop fastidieux. Par contre, oui, écrire un putain de bon roman que le lecteur ne peut pas lâcher avant la dernière page, ça oui, ça me botterait et pas qu'un peu.
Et il se trouve que mes tentatives dans l'un ou l'autre de ces domaines se sont soldées par des échecs retentissants. Enfin retentissants pour moi, hein. Le monde de l'édition s'en est très bien relevé et, même, n'a jamais eu vent de ce qui se tramait en mon chez moi. Et alors, je me demande bien pourquoi il y en aurait qui parviendraient à écrire et à dessiner des histoires, parfois fort mauvaises, et que moi, je ne serais pas capable d'écrire ou de dessiner une histoire au moins à peine plus mauvaise. C'est vrai que c'est là un mystère qui m'agace pas mal et j'aimerais assez trouver une explication un peu rationnelle à ce truc qui dépasse l'entendement. Qu'est-ce qu'ils ont de plus que moi, ces auteurs ? Hein ?

Et bien, je vais vous le dire ce qu'ils ont en plus : des idées ! Ça a l'air de rien, dit comme ça mais ça fait toute la différence. Vous pouvez me croire. J'ai bien étudié la question et j'en suis arrivé à la conclusion que l'idée était bien la chose la plus importante dans toutes ces histoires. Tenez, prenez une personne qui sait écrire, qui connaît bien les accords et les mots qui sonnent bien ou encore un dessinateur qui sait tenir un crayon et vous dessiner une pomme ou la bataille de Waterloo sur un coin de comptoir au bistro. Bon... S'ils n'ont pas d'idée, ils n'arriveront à rien de bien intéressant. C'est moi que je vous le dis et c'est pas des conneries.

Et donc, il se trouve que des idées, moi, j'en ai pas un début d'approche de commencement. Dans ma cervelle, c'est un peu comme si on avait passé un bon coup de mixer énergique. J'ai beau me creuser les méninges et me gaver de café, les idées ne viennent pas. Autrefois, nos ancêtres croyaient dur comme fer à la génération spontanée et il a fallu que Pasteur (Louis) débarque et dise :

"Tûût, tûût, tûût ! Pollope ! Tout ça, ce ne sont que bêtises et billevesées et j'ai idée que je vais vous le montrer, mes braves !"

Et là, si vous avez été un tant soit peu attentif à ce que je vous raconte, vous aurez noté que Pasteur a le pressentiment d'une idée. Et comme il tend à démontrer que la génération spontanée n'existe pas (bon, lui, son truc, c'était plutôt les microbes mais ça ne gâte pas la démonstration), il démontre qu'une idée ne vient pas toute seule, du style "bonjour, j'ai vu de la lumière et je me suis permis de franchir l'huis de votre cervelle".
Et si l'idée ne vient pas d'elle-même, c'est sans doute que soit il faut aller la chercher, soit elle est déjà là. Et oui ! Et alors, moi qui cherche des idées, je peux vous le dire, ça sert à rien de chercher. Les idées, ça se trouve pas comme qui dirait sous le sabot d'un cheval. D'autant plus que des chevaux, de nos jours, ça court pas les rues. Non, c'est certain, vous n'aurez des idées que si votre cervelle est déjà pourvue en idées à votre naisssance. C'est dur et ça fout en l'air tous les principes d'égalité mais c'est comme ça.
Il y en a qui n'auront, de par leur naissance, qu'une idée. C'est comme ça aussi. Ils auront une idée et, assez souvent, ils la gaspilleront bêtement. J'ai eu un copain, il y a longtemps, à l'école maternelle, qui avait une idée. Une seule idée. Cette idée, c'était de regarder la petite culotte de Virginie. Bon... Il a bousillé son idée idiotement dans la mesure où son idée (qui, fondamentalement, n'était pas pire qu'une autre) s'est soldée par une gifle et une mise au piquet pour le restant de la journée. Je ne sais pas ce qu'est devenu ce copain mais nous pouvons gager qu'il n'aura pas fait d'étincelles dans sa vie professionnelle. Il est peut-être devenu agent de la circulation, député socialiste ou musicien.
Il y a aussi le cas de la personne qui n'a qu'une idée et qui la garde toute sa vie durant. C'est ce que l'on appelle une idée fixe. Ça donne le pire comme le meilleur. A cause de leur idée fixe, certains vont consacrer leur vie à résoudre le théorème de Fermat et d'autres à prouver que la race blanche européenne et catholique est très nettement supérieure aux autres. Ne blâmons pas trop les matheux qui perdent leur vie à de si stupides occupations et disons-nous bien que nous ne choisissons pas notre ou nos idées.
Et puis, il y a aussi celles et ceux qui ont beaucoup d'idées. J'ai connu une personne qui en avait plein. Il en avait tellement que l'on pouvait avoir l'impression qu'il transpirait des idées de partout. Il ne pouvait pas vous parler sans s'exclamer d'un coup qu'il venait de trouver une idée ! "Je viens d'avoir une idée, disait-il, tu vas payer ta tournée et après tu en remettras une !". J'aimais pas beaucoup ses idées. Souvent, elles me foutaient dans la panade. Un jour, il a eu l'idée que je lui prête 500 euros et après, je ne l'ai jamais revu.

A n'en point douter, moi, au moment de la distribution des idées, j'ai pas été bien servi. Je ne dis pas que je n'en ai pas une. Je dis même que j'en ai quelques unes mais que, pfff, elles sont vachement pas terribles. Faut pas compter sur moi pour avoir une idée pour sauver la planète ou pour supprimer la faim dans le monde ou encore pour empêcher la tempête dans les Landes. Pour tout ça, j'ai rien dans le ciboulot. Moi, mes idées, elles sont plus terre-à-terre. Il y a l'idée d'aller se coucher quand je suis fatigué ou de manger quand j'ai faim. C'est du basique mais c'est bien utile dans la vie de tous les jours.
Un jour, j'ai acheté un bouquin d'un type qui disait qu'il avait un truc pour développer les idées dans la tête. Ça avait l'air de marcher puisque lui, il avait eu l'idée d'écrire ce livre et que moi, je ne l'avais jamais eue, cette idée. Alors, j'ai eu l'idée d'acheter son livre et de me développer des idées à moi. J'ai lu le bouquin et je suis resté très perplexe. Dans son bouquin, il disait qu'il fallait se mettre un bonnet en laine avec un ponpon sur la tête durant au moins quinze heures par jour en se concentrant sur la germination des idées du dedans de sa tête. Il avait une théorie que les idées, on en avait tous plus ou moins le même nombre mais que, chez quelques personnes, c'est comme si c'étaient des oeufs d'idées qui n'avaient pas éclos et que, donc, du coup, suffisait de monter un peu la température du crâne pour que ça naisse de partout.
Moi, j'étais bien un peu dubitatif parce que je me disais que, dans ces conditions, il y aurait forcément plus d'idées dans les pays chauds que dans les pays froids comme le Groënland ou Azerat-chez-moi. Et puis, tout de même, vu que j'avais payé le livre et que je ne voulais pas me donner l'idée que je m'étais fait avoir par un aigrefin, j'ai eu l'idée de tout de même croire un peu à sa théorie. Et j'ai acheté un bonnet à ponpon que j'ai porté au moins quinze heures par jour sur la tête. J'osais plus sortir de chez moi tellement je me sentais ridicule. Et puis aussi, ça grattait pas mal, sous le bonnet. Au bout de quelques jours, j'ai eu l'idée que ça n'allait pas être facile de cohabiter, le bonnet et moi. Je vous explique. Grosso modo, j'ai besoin de huit heures de sommeil. Au départ, je me disais que j'allais porter le bonnet pendant que je dormais et qu'il ne me resterait plus que sept heures à trouver pour compléter les quinze heures requises. Il me restait alors neuf heures par jour pour aller sans bonnet où bon me semblait. Mais ça n'a pas marché ! Le premier matin de la première nuit à bonnet, je me suis réveillé comme d'habitude, fatigué. Je me suis levé et je suis allé me faire du café. Et là, je remarque en me passant la main dans les cheveux que je n'ai pas de bonnet sur la tête. Il était tombé durant la nuit ! Il fallait donc que je porte le bonnet durant 15 heures puisque j'étais bien incapable de dire combien de temps il était resté sur ma tête cette nuit là. Je téléphone au bureau et j'invente un embarras quelconque pour ne pas y aller. La journée passe avec le bonnet sur la tête et je vais me coucher de nouveau. Au réveil, je vous le donne en mille, le bonnet gisait au bas du lit. Encore une fois, j'appelai pour dire que je ne pouvais aller au boulot. Le lendemain matin, pareil. Le surlendemain, le bonnet était sur la tête au réveil. J'avais pris soin de l'attacher solidement avec une paire de bretelles. Je pus enfin me rendre au travail. Avec satisfaction, je notai qu'une idée avec des bretelles était née du port du bonnet. Ce livre n'avait pas été écrit par un charlatan !

Après trois mois de port du bonnet à ponpon et de vie sociale assez réduite (je refusais systématiquement de répondre aux invitations ou d'inviter moi-même), je fus en mesure d'aborder la deuxième étape de "revitalisation du processus d'éclosion des idées" du Professeur Angelmann. A présent, il convenait d'affirmer vingt fois par jour, à des personnes que l'on avait à rencontrer dans sa vie quotidienne, au travail comme chez la boulangère ou dans le métro, que l'on venait d'avoir une "idée géniale". Et ceci même si c'était totalement faux. Le but de la manoeuvre était de créer une sorte d'émulation, une sorte de bouillonnement du cerveau susceptibles de faire naître plein d'idées nouvelles. Il fallait affirmer avoir des idées avec aplomb et ne pas craindre que l'on vous demande de quoi elle était faite, cette idée géniale. Le Professeur donnait le truc imparable pour se sortir de cette situation si en vérité, vous n'aviez pas d'idée géniale au moment précis. Il suffisait, écrivait-il, de fixer la personne et de lui dire d'un ton grave que cette idée géniale devait d'abord être communiquée aux hautes sommités scientifiques de votre pays tout en posant une main sur votre coeur et en laissant couler une larme (facultatif toutefois, le coup de la larme). De cette période, je me souviens que l'on a réellement commencé à se poser des questions quant à ma santé mentale, au travail. Plusieurs fois par jour, je m'exclamais "Je viens d'avoir une idée géniale" et je continuais à enlever les agrafes des liasses de documents que l'on déposait sur mon bureau. Je fus même convoqué pour un entretien avec le chef de bureau qui me demanda de me calmer un peu.

La troisième et dernière étape du programme a sans doute été la plus excitante et enthousiasmante. Elle consistait dans un premier temps à refuser toute idée qui ne venait pas directement de soi. Au travail, ça ne s'est pas très bien passé. J'ai été mis assez rapidement à pied puis on m'a licencié pour faute grave. En partant, pour bien leur faire sentir à tous que c'était une idée à moi, j'ai claqué violemment la porte. Au restaurant, une fois que l'on voulait m'imposer l'idée de manger un steak-frites au motif que c'était toujours ce que je prenais (avec une salade de betterave rouge en entrée) j'ai exigé en faisant un beau scandale que l'on m'amène une andouillette-frites. Bon... Je ne me souvenais pas que je détestais l'andouillette mais je n'avais pas eu d'autre idée. Dans ce livre, le Professeur Angelmann dit bien que, au départ, on peut avoir des difficultés à maîtriser sa production d'idées. Pour ma part, je crois que j'ai plutôt été influencé par le monsieur de la table d'à-côté. C'est à vérifier. Pas dans ce restaurant, en tout cas. Je n'y mets plus les pieds depuis que le serveur me regarde d'un oeil mauvais.
Dans un second temps, cette étape exigeait que l'on cherche à mettre en pratique ses idées quelles qu'elles fussent et à quelque heure que ce soit. J'ai commencé à vraiment me sentir bien, à me sentir vivre, à me sentir moi. Les idées ont fusé et je parvenais presque à toutes les maîtriser. J'avais l'idée de boire un café, je me faisais un café sur l'heure. J'avais l'idée de sortir me promener dans le square ? Je le faisais. J'avais des millions d'idées à disposition et je les sentais se bousculer au portillon. Un matin, j'ai eu l'idée de enfin me consacrer à ce que je voulais le plus faire au monde. Ecrire des romans ou faire de la bande dessinée. J'ai eu l'idée de prendre du papier et j'ai eu l'idée de prendre un crayon. Et alors, sans qu'elle prévienne, l'idée de créer un personnage de bande dessinée est arrivée ! C'est fou ce que la vie est simple, quand on a des idées à soi !

une idée à moi

samedi 15 novembre 2008

Osons le dire !

Il ne faut pas se voiler la face et, sous couvert de l'obligation de vivre en société qui nous est faite, nous mentir. L'autre est un salopard fini.

Ce n'est pas que je sois particulièrement paranoïaque, mais force est de reconnaître que l'humanité dans son ensemble, dans son entier, est mon ennemi. L'humanité moins une personne : moi. L'humanité plus l'ensemble du règne animal. Règne animal qui, même lorsqu'il daigne de me faire plaisir, est une engeance sans nom. Prenons par exemple le dernier animal qui m'ait fait plaisir, un canard. Bon. Prenons ce canard. Il ne me connaissait pas et, pourtant, il m'a fait plaisir. C'est louche. Moi, même ceux que je connais, je ne veux pas leur faire plaisir. Alors pensez ceux que je ne connais pas ! Bref, ce canard m'a fait plaisir, un peu à son insu, par le truchement d'un de ses magrets que j'ai fait rissoler dans une poêle efficiente en vue d'accompagner quelques pommes de terre préparées à la méthode sarladaise (c'est très surfait) et un bon petit Côtes de Bergerac trop onéreux qu'il m'arrive d'aller chercher directement à la propriété, chez des paysans qui font du vin. Déjà, ces gens, bien qu'aimables, ils ne m'aiment pas. Ça se voit. Ils ne me l'offrent pas, leur pinard ! Déjà, rien qu'avec l'argent que ça coûte d'aller le chercher. Enfin bref. Il y a des gens qui n'ont aucune éducation, ça se sent.
Mais revenons à notre canard. Donc, ce canard, moi qui ne lui avais rien fait, moi à qui il ne pouvait reprocher quoi que ce soit, voilà qu'il se montre d'une ineffable traîtrise en aspergeant mon avant bras d'un peu de graisse chaude pendant que je le dorlotais dans la poêle efficiente dont je vous cause plus haut dans le texte que vous lisez là. C'est pas de la haine gratuite, ça ?
Si je n'aime pas les gens et me considère volontiers comme un bon misanthrope qui l'assume à la perfection, je n'ai pas, a priori, de ressentiment à l'égard des canards. Comprenez-moi bien, je ne vais pas m'abaisser à perdre mon temps à haïr des volatiles. Au quotidien, la haine du genre humain peut être considérée comme un travail à temps plein et il serait, à mon avis, justifié qu'il soit rétribuer à son juste prix. Sur les deniers publics, par exemple. Oui, je devrais être payé par la société pour le travail de haine et de mépris que, chaque jour, j'effectue, qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il neige. Après tout, n'est-ce pas à cause de cette société que je dois fournir ce travail titanesque ? Il serait normal qu'en contrepartie de ce travail que j'estime effectuer dignement et du mieux que je le peux j'obtienne dédommagement. Il me semble, à moi.
Oui. Je vous parlais de ce canard que je ne connaissais pas. Alors voilà, de la graisse arrive sur mon avant-bras et ça me fait mal. Je vous jure. Tout de suite, premier réflexe, je passe mon bras sous le robinet d'eau froide jusqu'à ce que la douleur se calme. Et bien, ça a marché au delà de mes plus folles espérances ! Bientôt, je n'ai plus eu mal du tout et j'ai pu continuer à faire cuire le magret du canard en question, avec un brin de sadisme supplémentaire.
Quelques minutes plus tard, je passais à table. Les pommes de terre savoureuses, le magret cuit à la perfection avec sa peau légèrement grillée comme je l'aime, du bon pain et du bon vin ! Ah ! Quel bonheur ! De quoi vous réconcilier avec la vie et, soyons fou, avec l'humanité. Mais il faut rester vigilant et ne pas se laisser aller à de telles extrêmités.

Tout à l'heure, j'essaie de poster un nouveau dessin de la vache.

samedi 30 septembre 2006

La quête

Une sorte de petite histoire contée...

J'avais commencé par le nord parce qu'il fallait bien commencer par quelque part et que cela me semblait le plus logique. J'avais rassemblé quelques provisions, du papier pour écrire mes rapports, des cartes et une boussole pour me diriger et puis j'étais parti, sac au dos, droit devant. J'ai marché des jours et des semaines et puis des mois entiers, dormant dans des granges, chez l'habitant ou bien à la belle étoile. J'ai mangé ce que j'ai pu, comme j'ai pu. J'ai dû voler, parfois, pour subsister. J'ai connu la faim, le froid, la peur, des moments de doute et de désespoir. J'ai marché longtemps jusqu'au moment où je suis arrivé au point le plus au nord que j'ai pu, jusqu'au bord de l'océan. Et il n'était pas là. Lorsque je le pouvais, j'écrivais mes rapports que je confiais à des personnes dans l'espoir qu'ils parviennent à destination.

La route du nord m'était bloquée. Je ne voulais pas redescendre vers le sud, je ne pouvais pas aller à l'ouest, je suis parti vers l'est. J'ai parcouru des terres désolées durant une éternité. J'ai marché des jours entiers avant de prendre un cap sud-est. Bien des fois, j'ai cru mes derniers jours arriver. J'ai rencontré des hommes et des femmes, des peuples amicaux et d'autres qui ne l'étaient pas. J'ai marché et puis je suis parvenu de nouveau à la mer. Je ne pouvais plus avancer et il n'était pas là non plus. Plusieurs années déjà avaient passé. J'avais eu à franchir des montagnes et des déserts et je sentais que mon corps s'était usé. Des rapports que je pouvais envoyer, je ne savais ce qu'il advenait, mais cela faisait partie de la mission que l'on m'avait confié. J'ai sorti la boussole et j'ai décidé de me diriger vers le sud ouest.

Les mois et les saisons passaient au rythme de mes pas. J'ai traversé des étendues arides et torrides et plusieurs fois j'ai failli mourir de soif. J'ai croisé la route d'animaux féroces, j'ai eu à expliquer le sens de ma quête à des hommes à la peau noire. J'ai marché longtemps, plus que jamais aucun autre homme n'a marché. J'ai marché jusqu'à ce que je sente la vieillesse m'envahir et mes forces décliner. J'étais alors devenu un vieillard. Et puis une autre mer encore a arrêté mes pas. Il n'était pas là. J'ai posé la boussole sur le sable et j'ai pris la direction du nord-ouest.

Parfois, je me suis demandé si je n'étais pas déjà mort. Un mort qui marcherait encore. J'étais alors le plus vieux des vieux. Appuyé sur un bâton de pèlerin, ne vivant plus tout à fait, je marchais. Plus rien ne me faisait souffrir. Ni la faim ni la soif ne semblaient avoir de prise sur mon corps las. Je n'y voyais plus assez depuis des années pour écrire quelque ligne de rapport. Je comptais sur la transmission orale et m'appliquais encore parfois à confier des rapports parlés à des humains croisés au hasard de ma route. Totalement aveugle, j'ai compris que j'étais arrivé à une nouvelle mer lorsque j'ai pris conscience que je marchais dans l'eau. Il n'était pas là mais je commençais à m'en douter.

J'ai demandé ma route pour revenir chez moi. Aujourd'hui, je ne peux pas vous dire combien de temps j'ai marché. Je ne sais plus rien des jours et des nuits. Il est possible que ne prenais plus même le temps de dormir, de manger ou de boire. Je ne sais plus rien de tout cela mais je sais qu'un jour, je suis arrivé chez moi. J'ai demandé à ce que l'on me conduise auprès de l'Empereur. Personne ne se souvenait plus de moi ou de ma mission et je crois que c'est mon grand âge qui m'a permis d'avoir un entretien privé avec le nouvel empereur, l'arrière petit fils de celui qui m'avait confié la mission. A l'empereur, j'ai raconté les années de marche. J'ai dit que la mission avait été un échec, que partout où j'étais passé, il n'était pas là et que, aujourd'hui, j'étais vieux et fatigué et que je demandais la grâce que l'on m'enlève le poids de cette mission afin que, à presque deux cents ans, on me laisse mourir en paix. L'Empereur m'a écouté durant plusieurs jours lui raconter tout cela et puis il m'a demandé quelle avait été la mission que son ancêtre m'avait confié.

"Maître, noble seigneur, de cette époque lointaine ma mémoire a presque tout perdu et je dois avouer que je ne me souviens pas de tout. Je suis devenu vieux, je suis faible et vous devrez m'excuser. De tout cela, je ne me souviens que de l'ordre qu'il m'a été donné. Je m'en souviens avec précision. Chaque mot est gravé. Je me souviens qu'au terme d'un entretien, mon maître l'Empereur m'a intimé l'ordre d'aller voir là-bas s'il y était..."

samedi 9 septembre 2006

Vous reprendrez bien un peu de tripes ?

Puisque l'on a plébiscité le début de l'histoire, voici une suite encore toute fumante !

Le vacarme du véhicule de sécurité vint détendre l'atmosphère. On entendait les chenilles patauger dans la bouillie de vers de la rue. L'engin stoppa à la hauteur de l'établissement de Jules dans un cri plaintif. Le chuintement des valves à vapeur ralentit jusqu'à ne plus devenir qu'un murmure gargouillant rappelant la respiration glaireuse d'un cancéreux trachéotomisé. Trois miliciens armés et casqués sortirent du véhicule accompagnés d'un chien jaune muselé. Après avoir remis de l'ordre dans sa chevelure grasse et odorante du bout de ses doigts crasseux, Brigitte entreprit de relever sa jupe et se coucha sur le dos et sur une table, écartant déjà les jambes, préférant prévenir le désir de l'un ou l'autre des membres des forces vives de la nation. Il valait mieux être gentil et serviable avec les militaires et les miliciens. Et surtout, elle savait ce qu'il en coûtait de refuser ou de sembler ne pas accepter avec assez de célérité.

La clochette fit ce que l'on attendait qu'elle fît et les miliciens entrèrent. "Nous vaincrons", lancèrent-ils, de joyeuse humeur. "Parce que nous sommes les meilleurs", répondirent en coeur les personnes présentes. Sauf Brigitte qui pensait à autre chose et l'étranger qui était étranger. Tandis que le plus jeune des miliciens se dirigeait déjà vers les jambes écartées de Brigitte, Raymond, le plus gradé des trois fit signe à Robert, le troisième des trois, de poser le panier qu'il portait et qui semblait tant intéresser les crapauds qu'il fallait jouer de la crosse de fusil pour les dissuader de trop approcher. Ça faisait des sortes de "chiork" suivis de jets purulents à chaque fois que l'on en écrasait un. L'odeur fétide agaçait les autres crapauds qui protestaient vivement en gonflant leur gorge à la manière d'un goitre savoyard. "Tiens Jules, on est passé par l'usine, on t'a ramené de la tripe", annonça Raymond. Richard avait fini de s'agiter entre les cuisses de Brigitte et s'avança au comptoir en reboutonnant son pantalon bleu lavande qui était plutôt orange, au fond. Quoi qu'au fond, il était plutôt encore d'une autre couleur, pour dire la vérité crue.

- Je vous sers quoi ? Interrogea Jules tout en remisant le panier hors de portée des mouches, sous un torchon.
- Je prendrais bien un vert, dit Richard.
- Tiens oui, moi aussi, dit Robert.
- Ben trois alors, finit Raymond.
- Il est pas bien frais, aujourd'hui, s'excusa Jules.
- Vous buvez quoi, vous, là ? demanda Raymond en se tournant vers Victor.
- Une morlave de son pays, répondit-il. C'est correct. Sans plus.
- Et vous ? s'adressa Raymond à l'étranger.
- Un grand-chaud mais je ne vous le conseille pas. Chez nous, on ne le fait pas ainsi et c'est meilleur.
- Dites, la morlave, c'est pas trop autorisé, tout de même, plaisantèrent Richard et Robert.

Jules esquissa un sourire crispé et jeta un regard lourd de reproche à Victor. Pour faire diversion, Grégoire demanda à Brigitte s'il restait de la soupe de tripes. Elle n'attendait que ça pour se relever. Elle défroissa sa jupe d'un revers de main et se saisit de la cuvette tendue pour aller la remplir en cuisine.

- Allez, donne-nous trois morlaves, Jules. On blague !
- N'empêche que c'est pas très autorisé ton trafic, là... ne put s'empêcher de dire Richard.
- Laisse tomber, c'est un gars bien, Jules, marmonna Robert.

Jules remplit trois verres de morlave de son pays en ménageant juste assez de place pour les glaçons. Il servit les boissons qui moussaient légèrement en laissant échapper de ravissantes petites fumerolles rigolotes.

- Dis-moi Jules... T'aurais pas vu Raoul, ces temps-ci ? Questionna Raymond sans lever les yeux de son verre.
- ...
- Non ? Tu l'as pas vu ?
- Si, si... C'est que vous le cherchez ?
- Comme ça, oui. Des questions à lui poser. Rien de grave. Si tu le vois, tu lui dis de passer nous voir ?
- Oui, oui... Bien sûr, oui.
- Bien Jules. Très bien.

Dehors, des tirs d'armes automatiques indiquaient que la liste des morts de la journée s'allongeait encore. Des fois, Jules se demandait comment ils en trouvaient encore à tuer, les miliciens. Depuis le temps, l'espèce aurait dû être exterminée. Il n'osait pas trop se poser des questions et encore moins en poser aux autres. Surtout aux miliciens.

Brigitte revint avec une cuvette fumante. Jules lui fit signe de se charger du panier de tripes qui commençaient à l'incommoder un peu. Il s'y était fait lui aussi, à la tripe. Il fallait bien, on ne trouvait plus que ça. Il y en a même qui en étaient devenus fous, comme Grégoire qui passait une bonne partie à en manger tandis que l'autre était occuper à l'évacuer par les voies naturelles. Toutes les voies naturelles. Il chiait de la tripe, il pissait de la tripe, il vomissait de la tripe, il suait de la tripe...

Reposant son verre et laissant échapper un rot sonore, Robert se pencha vers Raymond pour lui parler à l'oreille. Raymond se tourna vers l'étranger.

- Vous êtes pas d'ici vous ?
- Non.
- Vous êtes d'où ?
- De par là-bas...
- Vous avez des papiers sur vous ?
- Oui. Répondit l'étranger en sortant de sous sa chemise une pochette de cuir de belle qualité. Il l'ouvrit et en extirpa un document long comme ça qu'il tendit à Raymond.

Raymond n'avait pas ses lunettes. Il tendit le papier à Robert qui, n'osant avouer qu'il ne savait pas lire, le tendit à son tour à Richard. Richard déplia la feuille avec un certain respect, la retourna pour la mettre à l'endroit et, en bougeant les lèvres au rythme des syllabes qu'il reconnaissait tenta de donner un sens aux symboles soumis à son intelligence un peu lente. Il s'y reprit à plusieurs fois avant de se décider à verdir puis à dégueuler sur les guêtres de Robert qui le prit d'autant plus mal qu'elles étaient presque propres.

- L'ins... L'inspection des services ! Bredouilla Richard.

Raymond verdit à son tour. Robert, encore bouleversé par ses guêtres ne changea pas d'attitude. Celui qui le prit le plus mal fut encore Jules qui s'effondra derrière son comptoir. Crise cardiaque carabinée. Les crapauds se jetèrent sur lui.

(à suivre ?)

vendredi 8 septembre 2006

Mais... Mais ! C'est dégueulasse !

Il est encore temps de faire marche arrière, de quitter votre navigateur... Vous n'êtes pas obligés de lire ce qui suit.

"Saloperie de bonne femme !"... Raoul venait de pénétrer en marchant sur les mains dans la salle de l'arroseur de glotte. La clochette aigre tintât une seconde fois lorsque la porte se referma. "Saloperie de bonne femme !", jura-t-il encore en se dressant sur ses pattes de derrière dans un mouvement malhabile et, à n'en point douter au vu de la grimace, assez douloureux. Raoul posa les mains sur les hanches et fit quelques manières d'assouplissement. "Saloperie de bonne femme !" marmonna-t-il avant de s'avancer, d'un pas mal assuré, vers le comptoir derrière lequel officiait Jules et auquel étaient agrippés Grégoire et Victor.

"Tu bois quelque chose ?", demanda Jules en levant la tête de la cuvette de plastique rouge de laquelle une peu ragoûtante boue ocre se répandait jusque sur le carrelage mauve de la salle. Raoul escalada l'échelle conduisant aux toilettes et s'assit en bonne place. Il se passa les mains sous le mince filet d'eau dispensé par un robinet à valve et s'essuya au lambeaux de papiers peint affectés à cet usage. D'ici, il pouvait observer les vers grouillants pas centaines de milliers par-delà la ruelle. "Un vert", répondit Raoul en se massant les côtes encore endolories. "Tu devrais pas, Raoul... L'est pas bien frais, aujourd'hui, le vert... Tu préfères pas une morlave avec des glaçons ? J'en ai reçu de mon pays et Victor m'a dit que c'était tout à fait honorable pour une boisson de métèque". "Va pour ta morlave mais sans glace", répondit Raoul, l'oeil absent et les mâchoires serrées.

Dans la pièce attenante, on entendait les vagissements éthérés de Brigitte, la tripatouilleuse de tripes. Elle préparait le repas, comme tous les sales jours de l'année. Aujourd'hui, c'était un sale jour. L'annonceur de nouvelles l'avait dit au poste. "Aujourd'hui, sale jour, couvrez-vous". Les bons jours, c'était la Sainte Vierge, la femme de Raoul, qui cuisinait. Ce n'était pas souvent. "Saloperie de bonne femme !", pensa Raoul.

Dehors, la pluie nauséeuse continuait à tomber en laissant sur le sol une gelée pâteuse. Les rares personnes qui avaient osé se risquer dehors avançaient avec précaution en évitant les mains agrippeuses des clochards infirmes. La clochette tintât de nouveau. Tous les visages se tournèrent vers le nouvel arrivé. C'était un parfait inconnu. Cela arrivait parfois. On eût parlé que l'on se serait tu. On ne parlait pas à ce moment. Alors, on se contenta de regarder. L'homme se dirigea vers le comptoir en esquissant quelques pas de danses cocasses dans le but visible d'éviter les crapauds cracheurs. Il se plaça, contre toutes les règles de bienséance, pile entre Grégoire et Victor. Sans même se donner la peine de regarder la forme boueuse qui se tenait de l'autre côté du comptoir, l'homme commanda un grand-chaud sans mousse. Jules se tourna alors vers le percolateur, en chassa les mouches et actionna les molettes crantées en tentant d'éviter le jet de vapeur. Il attrapa une tasse à grand-chaud et la plaça sur le support de la machine. Il appuya sur le bouton rouge, s'écarta pour replonger la tête dans sa bassine rouge et compta mentalement jusqu'à dix. Dans un glou-glou pathétique ponctué de quelques crachotements, la tasse se remplit. Jules leva la tête dégoulinante de boue et servit le grand-chaud avec des pincettes. "Ça fait huit...". "Je n'ai qu'un billet de douze". Jules se redressa, se racla le fond de la gorge dans un bruit désagréable, aspira le contenu de ses fosses nasales au passage, régurgita le tout dans sa cavité buccale, malaxa tout cela de quelques coups de langues experts et cracha le jus dans la tasse. "Le compte est bon", dit-il en empochant le billet. L'homme but une lampée et grimaça. On ne préparait pas le grand-chaud de cette manière chez lui. Il porta son attention vers le poste à transistors qui gargouillait la quotidienne litanie des morts de la journée. Signe que nous étions entre 19 et 22 heures.

"Faut que je rentre, brailla Raoul, la Sainte Vierge va encore m'engueuler, sinon". Il descendit les premiers échelons, rata les suivants et se retrouva bien vite couverts de morceaux de crapauds. "Merde ! Tu fais chier avec tes bestioles, Jules !", tonna Raoul en se décollant de la masse visqueuse et pestilentielle. Il finit par réussir à se redresser, aidé par Grégoire qui le hissait et par Victor qui tenait à bonne distance les crapauds vengeurs. Raoul jeta deux pièces de trois sur le comptoir et ouvrit la porte. Il pleuvait toujours. Il posa ses mains au sol, guettant du coin de l'œil les crapauds, lança les jambes en l'air, chercha l'équilibre et sortit en lâchant un "saloperie de bonne femme".

"Pourquoi qu'il marche sur les mains, vot' copain ?" s'étonna l'étranger au grand-chaud. "Une longue histoire", répondit Grégoire, levant les lèvres de sa soupe de tripes. "Raoul, il marche sur les mains depuis la maladie de sa femme... Il a fait la promesse que si elle s'en sortait, il n'arpenterait plus les rues que de cette façon... Elle s'en est sortit, la garce", expliqua Victor. "Il y a bien de la vermine", conclut l'étranger tout en terminant son grand-chaud. Il était vraiment infect. Pas comme chez lui. Il le dit à Jules.

Jules ne le prit pas vraiment mal. Il cligna juste de l'oeil droit à trois reprises précipitées. Signe qu'il était un peu énervé. Ce n'était généralement pas bon signe. Ou alors, le plus souvent, c'était signe qu'il ne remettrait pas sa tournée. Brigitte pénétra dans la salle en courant, poursuivit par une horde de rats. Jules n'attendait que ça. Il saisit son fusil et tira deux coups de feu en direction des rongeurs. Les crapauds avaient vu venir le coup et s'étaient rangés contre les bancs. Ils bondirent dans la masse de rats morts et mangèrent assez salement. Brigitte appuya une main contre le mur et reprit son souffle. C'est qu'elle n'était plus toute jeune !

- Quelqu'un voudra manger ? demanda-t-elle.
- Ouais ! Répondit Grégoire, brandissant déjà sa cuvette de plastique.
- Vous avez quoi au menu ? questionna l'étranger.
- Comme tous les jours, de la soupe de tripes, vous croyez quoi ? Vous venez d'où pour poser des questions pareilles ? s'étrangla Brigitte.
- De par là-bas. Je suis parti l'autre jour et je suis arrivé aujourd'hui. Elle est comment, votre soupe de tripes ? Vous mettez de l'ail ?
- On en a pas, de l'ail. On met autre chose à la place.
- J'ai qu'un billet de douze...
- Je vous en donnerai pour dix, pas plus. C'est à prendre ou à laisser.
- Je prends.

Brigitte repartit dans sa cuisine, chanta un air à la mode à toute voix pour que l'on n'entende pas les cris des tripes et revint couverte de sang, une bassine bien garnie entre les mains. Elle la posa avec une certaine délicatesse sur les genoux de l'étranger qui, ne se méfiant pas assez du fumet, faillit vomir. Il avait faim, il plongea la tête dans les tripes. Pendant ce temps là, Victor, tout heureux de ce que les crapauds avaient fort à faire, baissa son pantalon et, de la pointe de son canif, au prix de contorsions inimaginables, entreprit de crever l'énorme bubon rougeaud qu'il avait à la fesse droite. Il grimaça de douleur lorsqu'il pressa l'abcès entre le pouce et l'index afin d'en faire gicler le pus. Un jet parfaitement dégueulasse explosa et se précipita directement dans la cuvette de l'étranger qui, pour le coup, vomit pour de bon. Victor s'excusa bien un peu mais l'étranger ne l'entendit pas de cette oreille. Il voulait que l'on lui rembourse son plat et que l'on lui en amène un autre. Jules refusa au motif que, avec ou sans pus dedans, la soupe de tripes restait une soupe de tripes et qu'il y avait bien des malheureux sur terre qui seraient heureux d'avoir ça plutôt que rien.

(à suivre ?)

mercredi 30 août 2006

L'inventeur

J'ai vraiment eu le sentiment que quelque chose clochait dans mon raisonnement au terme de la troisième tentative.
J'avais refait tous les calculs et je ne trouvais pas trace de la moindre erreur. Pourtant, ça ne fonctionnait pas. Pas du tout. Pas même un peu. Rien. Heureusement que, tenace, j'ai essayé une fois encore !

Penché sur la table de la cuisine éclairée par une chiche ampoule couverte de chiures de mouches (je n'avais pas trop le temps de me consacrer au ménage en ce temps là), je m'énervais en refaisant les opérations, buvant de grands verres de vin rouge que je versais directement du cubi de cinq litres et fumant cigarette sur cigarette. J'en aurais certainement oublié de manger si le chien n'avait pas, lui, songé à me rappeler qu'il me fallait le nourrir. En somme, nous mangions de la même manière, lui et moi. Juste que sa boîte, à lui, je ne la faisais pas chauffer au bain-marie. Mais c'était tout comme, on va dire. De cette période, je me souviens que j'avais du mal à trouver le sommeil. Je ne compte pas le nombre de fois où, au beau milieu de la nuit, je me suis relevé pour retourner à mes calculs. Je ne prenais même plus le temps de me déshabiller pour dormir. Du coup, je ne me lavais plus, ne me rasais plus, ne changeais plus d'habits. A l'époque, Fernand m'avait dit que je filais un mauvais coton. Je me le rappelle très bien. Il était venu vers deux heures, histoire de boire le café, comme il en avait pris l'habitude depuis qu'il était à la retraite. Fernand et moi, on était copains depuis les bancs de l'école. Ça datait. Il s'était assis sur sa chaise habituelle, à sa place habituelle, j'avais servi le café dans les verres, j'avais mis un sucre dans le mien et j'avais poussé la boîte métallique vers lui. Il avait pris deux sucres et l'une des cuillères que je laissais dans la boîte. Il s'était mis à touiller son café en silence, la tête baissée, comme plongé dans ses pensées. Moi, ça m'avait marqué parce que d'habitude, Fernand il était plus causant que ça. Toujours prêt à me relater ce qu'il avait lu dans le journal ou de donner son avis sur une information qu'il avait vu à la télé. Et là, rien. Il ne disait rien. Le chien dormait et j'entendais ces saletés de mouches qui s'agitaient, collées au papier tue-mouches pendu près de la fenêtre. Au bout d'un moment, Fernand avait relevé la tête, avait sucé sa cuillère, l'avait posée sur la table, avait aspiré prudemment un peu de café, avait reposé son verre et m'avait dit : "Jean, je sais que ça me regarde pas, mais tu files un mauvais coton". Textuel. Après ça, d'un revers de main, il avait balayé les miettes de pain qui restaient de mon repas sur la toile cirée. Comme pour me signifier qu'après ces paroles, il n'avait rien à ajouter. Moi, je l'avais regardé et n'avais rien trouvé à lui répondre. Si lui aussi, mon copain, me prenais pour un fou, c'est que ma découverte dérangeait plus que je ne l'avais soupçonné.

Avec calme et sans la moindre équivoque possible, je fis comprendre à Fernand que la porte était ouverte et que, désormais, il n'était pas nécessaire qu'il vienne boire le café. Il prit sa casquette et sans dire un mot, il partit. Je dois bien vous avouer que ça m'avait un peu fait mal, cette histoire. Fernand ! Bordel... Je pris les deux verres et les deux cuillères, je les posai dans l'évier et je sortis à mon tour pour retourner à mes travaux.

Posée sur ses cales, elle commençait à avoir fière allure, ma 4L. Ça n'avait pas été facile. La théorie, les calculs, tout ça, c'est vrai, ça ne m'avait pas créé trop de souci, mais la mise en pratique, c'était une autre paire de manches. La mécanique, je l'avais appris sur le tas. Je devais une fière chandelle à Pierrot, le casseur, qui m'avait enseigné pas mal de petits trucs et qui, en plus, me fournissait les pièces dont j'avais besoin à des tarifs tout à fait raisonnables. Lui, je pense bien qu'il croyait en moi. C'est lui qui m'avait suggéré d'installer des sièges de Fuego, par exemple. Et ça tombait rudement bien vu qu'il en avait deux, presque pas abîmés, pour pas cher. J'aurais pas cru que ce serait si difficile de les installer. J'avais acheté un poste à souder et, là encore, j'avais appris tout seul à m'en servir. Les soudures n'étaient pas bien belles, j'en conviens aujourd'hui, mais bon, ça tenait.

Là où ça merdait, c'était dans la mise au point du moteur à réaction. J'avais récupéré tout un tas d'ouvrages sérieux sur la question. Dans une revue, on expliquait bien toute la théorie. J'avais tout compris. C'était bête comme tout, ce système, finalement. Vu que la revue en question datait des années 50, je me disais qu'il devait certainement y avoir moyen d'améliorer le principe. J'en avais causé des heures avec Pierrot en buvant des canons. Lui, il y croyait mais tout de même, il disait qu'avec un bon moteur, mon engin serait plus rapidement opérationnel. Justement, il me connaissait un moteur de 504 Diesel qui fonctionnait bien et qu'il me laissait à un prix correct. Comme je le lui avais dit, une fois dans l'espace le gas-oil risquait de figer. Je ne pouvais pas prendre ce risque inconsidéré. Il en convenait bien un peu mais finissait toujours par dire que la mise au point de mon moteur à réaction allait prendre beaucoup de temps. Il n'avait pas tort.

Le souci, ce n'était pas tant le corps du réacteur que les histoires de turbine et d'injecteurs qu'il y avait dedans. Le problème de l'injection d'essence, je l'avais presque résolu. Ça marchait presque. Grâce à mon compresseur, j'envoyais bien de l'essence sous pression et je parvenais à l'enflammer, l'essence, avec un système piezo-électrique que j'avais piqué dans un chauffe-eau à gaz trouvé à la décharge. Ça fonctionnait rudement bien. Presque trop. J'avais failli foutre le feu à la grange au premier essai. Non, c'était bien la turbine qui posait problème. En gros, une turbine, c'est rien qu'une sorte de ventilateur, d'hélice. Bon. Un ventilateur, il y en avait dans la 4L et il ne me servait plus à rien. Je l'avais montée dans le corps du réacteur, sur un axe qui allait de part en part. Ce qui n'allait pas, c'est qu'il ne tournait pas d'un poil lorsque j'injectais l'essence enflammée. Je crois que Science & Vie et les autres revues ne donnaient pas tous les détails exacts. Possible qu'ils en avaient reçu l'ordre.

Le malheur est survenu à la quatrième tentative. J'étais fin prêt. Je me suis installé aux commandes, le robinet d'air comprimé à main gauche, et l'arrivée d'essence au pied droit. De la main droite, j'ai tourné la molette qui commandait l'élément piezo-électrique. Il y a eu une grosse explosion puis des flammes gigantesques. Fallait voir ça, c'était d'une beauté incomparable ! Avant de perdre connaissance, je juge que je devais m'être envolé au moins à dix mille mètres. Après, plus le moindre souvenir. On m'a dit que ce sont les pompiers qui m'ont retrouvé, dans la cour, brûlé et cassé de partout. Depuis, ils m'ont mis chez les fous mais moi, je sais que j'ai presque réussi à aller voir les étoiles !

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