A lire


Des livres, des albums de BD, des revues que je conseille.

samedi 11 janvier 2020

Extrait choisi


Le président était en colère. Une colère noire, explosive, détonante. Il avait convoqué le chef d’État-major et le ministre de la défense dans son bureau et il éructait, vilipendait, vociférait, criait, réprimandait, menaçait, gueulait, accusait à tout rompre. Le président était vraiment très en colère. Il venait d’apprendre que plusieurs états — les États-Unis d’Amérique, la Russie, la Chine — mettaient en place des programmes de défense spatiale, et que la France, la France éternelle, l’Everest de la pensée universelle n’avait rien de tel dans ses cartons. Le président se sentait outragé, brisé, martyrisé et il avait décidé qu’il allait faire un caprice dont on se souviendrait longtemps. Parce que ce président là aimait faire des caprices. Tout petit déjà, il en faisait pour un oui pour un non. Lorsque l’on lui refusait un Petit-suisse à la fraise, il se mettait à bouder, quand c’était un cordon bleu qui lui était interdit, il se levait et trépignait sur ses petites jambes frêles. A l’école, si on ne lui donnait pas la note escomptée, il entrait dans une rage folle et montrait les dents en affirmant que, plus tard, il serait le maître du monde et qu’il saurait se venger, que l’on pouvait compter sur sa mémoire et sur sa rancune tenace. Il n’admettait pas que l’on puisse lui résister, le contredire, le défier.
Ceci étant, il parvint à faire des études correctes, aidé, il est vrai, par la fortune familiale qui put servir, le cas échéant, à payer tel ou tel diplôme. Par désœuvrement, il se fit élire président de la République. La République, il n’avait qu’une très vague idée de ce que cela pouvait être mais il jugeait qu’il en savait bien assez sur la question. Par contre, la démocratie, ça, il savait qu’il haïssait le concept. Ce n’était pas à des gueux, à des gens du peuple, de commander ! C’est vrai que c’était ces gens là qui l’avaient élu. Il en riait encore. N’était-ce pas là la preuve que le peuple est bête ? Lui, il se pensait très largement plus intelligent que tout ce qui avait jamais existé à la surface de la planète. Il ne brillait pas par sa modestie, il le reconnaissait et s’en réjouissait. Il méprisait les modestes et les humbles.
Et donc, le président faisait son caprice. Il tapait du poing sur la table à petits coups répétés en martelant que ce n’était pas possible que son pays à lui, la France, n’ait pas un programme de défense lui permettant de détruire tout un continent si telle était la volonté de son président. Il exigeait que tout ce que la nation comptait de scientifiques, de techniciens, d’ingénieurs, de bricoleurs du dimanche, de mécaniciens agricoles, d’inventeurs fous soit mis à contribution pour la réalisation de son désir dans les plus brefs délais. Il fallait que, dans les quinze jours, il puisse, lui, le président de son pays, faire une déclaration à la face du monde. Il voulait que d’ici deux semaines, le monde ait peur de lui et de ses armes punitives et exterminatrices. Il tenait à ce que le monde entier tremble, le craigne, le respecte enfin. Et il tapa une dernière fois sur le marocain de son bureau avant de congédier le chef d’État-major et le ministre.
Le soir même, il était sur toutes les chaînes de télévision du pays, en direct, pour annoncer au pays que la France allait se doter d’une arme d’un nouveau type et que les ennemis, tant de l’intérieur que de l’extérieur, allaient devoir compter leurs abattis. Il expliqua pour l’occasion qu’il allait devoir lever de nouveaux impôts rigolos, de nouvelles taxes amusantes et qu’il excluait par avance que l’on puisse manifester son désaccord de quelque manière qui soit et que l’on se le tienne pour dit. Il termina son allocution en appelant à la bienveillance et en disant tout le bien qu’il pensait de lui-même. Il excellait dans l’exercice de…


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dimanche 11 août 2019

Regarder les morts bouger



J’aime regarder les morts bouger. J’aime cela depuis longtemps. Pas depuis toujours, il ne faut pas exagérer, mais depuis longtemps. Les premières fois où j’ai vu les morts bouger, je n’avais pas conscience de ce que je voyais, du côté fabuleux de l’expérience. Mais maintenant, je sais parfaitement ce qui bouge devant mes yeux. Je m’installe confortablement dans un fauteuil, un verre de cognac à mes côtés le cas échéant, et j’attends. Ils finissent toujours par arriver, ce n’est qu’une affaire de patience, il faut parfois savoir attendre un peu mais, immanquablement, ils viennent. Lorsque l’envie se fait trop pressante, je provoque l’apparition des morts.

Je vois ces morts bouger, des hommes, des femmes, des enfants, des animaux aussi. Ils me parlent, ils gesticulent, ils dansent, ils courent, marchent, bondissent, ils rient et pleurent, ils mangent et boivent, ils me racontent des vies, des fragments de vies, des histoires d’amour ou des drames intenses. Certaines fois, je ne parviens pas totalement à les croire. Je les soupçonne de mentir, ils ne sont pas toujours crédibles. Même leurs mouvements sont parfois trop étranges. Les corps peuvent mentir aussi, vous savez. D’ailleurs, les vivants mentent aussi.

Je ne suis pas un cas particulier. Nous sommes nombreux à regarder les morts bouger. Personnellement, j’en connais beaucoup qui passent du temps à cet exercice. Parmi celles et ceux qui ont la capacité de voir les morts se mettre en mouvement, il y en a même qui n’en ont pas conscience. Ils voient bien des personnes décédées en action mais ça ne leur saute pas aux yeux. Il est possible que ça leur soit tellement naturel qu’ils n’ont même jamais réfléchi à tout cela. Lorsque l’on leur explique la réalité de ce qu’ils voient, on peut lire de l’incrédulité ou de l’horreur mais, passé le temps du choc de la révélation, ils admettent que cela est vrai et que c’est agréable.

Regarder les morts bouger, ça peut être du plaisir, un plaisir qui s’accompagne d’une petite pointe de tristesse dans certains cas, d’une douce mélancolie, d’une nostalgie tendre. Si les morts qui nous apparaissent sont des personnes que l’on a connues vivantes, que l’on a aimé de leur vivant, on peut ressentir le dard de sa propre finitude. Je me souviens de la première fois où j’ai ressenti cela. C’était un mort qui réapparaissait pour la première fois devant mes yeux et j’avais ressenti, avec beaucoup d’intensité une sensation d’injustice, de l’incompréhension. Je prenais conscience que jamais je ne le verrais ou l’entendrais vivant. Le plaisir de le voir et l’entendre même mort ne parvenait pas à effacer la tristesse ressentie.

Tout à l’heure, je disais que nous étions plusieurs à voir les morts bouger. En vérité, nous sommes très nombreux à pouvoir le faire. Il n’en a pas toujours été ainsi. Autrefois, personne ne pouvait réaliser ceci et l’idée même que l’on pouvait le faire pouvait paraître totalement fou ou relever de la sorcellerie. Prétendre que l’on pourrait un jour assister à un tel spectacle vous aurait sans aucun doute mené au bûcher. J’ai lu que des personnes capables d’entrer dans des états de conscience différents avaient pu voir des morts les visiter en des temps très reculés. Il paraît que ces personnes, sorciers, chamanes, spirites ou nécromanciens, avaient le pouvoir de le faire. Je ne sais pas trop qu’en penser. Moi, je ne me prévaux pas d’un pouvoir mystérieux ou d’un état de conscience particulier. Je me contente de faire usage de techniques bien rodées et à la portée de presque tous. Rien de magique dans tout ça, je vous l’assure. Du coup, je ne voudrais pas que vous pensiez que je suis en train de vouloir me faire passer à vos yeux pour un mage ou un être doté d’un pouvoir miraculeux.

Et d’ailleurs, si magie il y avait derrière tout ça, ce serait de la magie avec des limitations conséquentes. Par exemple, je sais que jamais ni Louis XIV ni Victor Hugo ne viendront gesticuler devant moi. Il y a de grosses limites à cette technique. Et même, je ne verrai jamais mon arrière grand-père s’agiter. Au contraire, certaines personnes sont faciles à faire apparaître. C’est comme ça, on ne commande pas.

Mais je sens poindre un sentiment mêlé d’incrédulité et d’inquiétude. Ce pourrait-il que je sois si gravement atteint que la médecine elle-même ne pourrait rien pour moi ? Aurais-je des visions peu recommandables ? Serais-je victime de quelque trouble qui sauraient retenir toute l’attention d’un rassemblement de psychiatres chevronnés ? Je vous assure que non. Tout va bien. Autant que je peux en juger, toutefois. On n’est jamais à l’abri d’une défaillance délétère. Si je vous dis que je vois remuer des morts, vous pouvez me croire et lorsque je vous dis que c’est à votre portée, que, même, cela vous est déjà arrivé, vous pouvez me croire. Je dis la vérité. Ou alors, c’est que vous n’avez jamais vu de film un tant soit peu ancien. Je n’ose le croire.

mercredi 8 mai 2019

Dictionnaire haineux et marginal des F


Ils sont trois. Oui ! Ils ne sont que trois les auteurs de ce monument du savoir. Seulement trois intellectuels qui tiennent la dragée haute aux Immortels de l'Académie française.

Des mois durant, ils se sont réunis, ne comptant ni la peine ni les heures, œuvrant d'arrache-pied, les manches retroussées, l'œil acéré, pour rédiger cet ouvrage de référence qui représente le premier volume de la collection du grand dictionnaire des lettres de l'alphabet. La lettre qui sera finalement retenue est le "F". Pourquoi cette lettre ? Le secret nous empêche de pouvoir le préciser mais soyez-en certain, il doit y avoir une bonne raison à cet état de fait.
Marc Balland, Patrick François et Michel Loiseau montrent une fois de plus que l'intellectuel a un rôle à tenir dans notre société pourrie par le consumérisme, les sodas américains et le sandwich rillettes-cornichon. Quelle abnégation il leur aura fallu pour sacrifier tant d'heures, tant de jours, tant de mois afin de permettre à la masse ignorante d'acquérir enfin tout ce qu'il convient de savoir à propos de cette lettre F ? Beaucoup !

Ce Dictionnaire haineux et marginal des F est une somme. Dans un élan de générosité qui les perdra, les auteurs, en accord avec l'éditeur, acceptent de vendre ce livre pour le prix ridicule de 6 euros. Oui ! Vous avez bien lu ! Seulement 6 euros. Vous pouvez vous précipiter toute affaire cessante sur la boutique de Ha ! Ha ! Ha! Éditions où vous pourrez, muni de votre carte bancaire, espérer accéder enfin au savoir vertigineux. Ne nous remerciez pas, nous connaissons déjà notre mérite.


Le dictionnaire sur la boutique de Ha ! Ha ! Ha ! Éditions

jeudi 2 mai 2019

Mais où est le bec ?


Houellebecq et moi avons un prénom en commun. C’est tout. C’est peu. Ce n’est vraiment pas grand-chose. Entre un polar et un thriller, j’ai lu "Sérotonine", le dernier roman de Michel Houellebecq et je viens aujourd’hui vous parler de ce livre.

Des écrivain·e·s, il y en a de toutes sortes. On en trouve des qui parlent d’amour et de grands sentiments, d’amour et de sexe, d’amour et de fluides et organes. On en trouve aussi qui veulent nous faire frémir ou qui se prennent pour des enquêteurs, qui montent des histoires chargées de nous faire peur et de vite tourner la page pour connaître la suite. On en trouve qui nous entretiennent d’événements historiques ou de la vie d’une famille ou d’un peuple, qui vont vous écrire une saga au long cours. Il en est aussi pour faire dans la gaudriole, qui s’imaginent qu’ils vont soulager la misère du monde par quelques plus ou moins bons mots et traits d’esprit quand ce n’est pas de poussifs jeux de mots ou blagues éculées. D’autres font simplement de la Littérature. Leur priorité est de trouver le mot et la formulation adéquats, il vont chichiter à n’en plus finir, se demandant si le verbe ne pourrait pas être remplacé par un plus beau, plus noble, plus impressionnant. Il y a le poète et le pamphlétaire, celui qui s’écoute écrire et celui qui fait comme il peut, celui qui fait écrire pour lui et celui qui aurait mieux fait de s’abstenir d’écrire. On trouve couramment de l’écrivain·e pénible, ennuyeux, lassant, pathétique et, un peu moins souvent, du bon auteur qui maîtrise, qui sait faire. Un bon artisan de la prose ou de la versification que l’on prend plaisir à lire en partie parce que ça ne perturbe pas trop les neurones. Et, d’une manière assez rare, on tombe sur la pépite, le vrai écrivain qui a vraiment quelque chose à dire.

La première fois que je suis tombé sur le texte d’un auteur amateur auto-édité, c’était à la Foire du livre de Brive-la-Gaillarde. Nous devions être quelque part entre 1986 et 1989, quelque chose comme ça. Le type, un vieux type au regard triste, était assis devant une petite pile de livres posés sur une table de camping. A l’époque, on pouvait encore m’avoir à la compassion. Je ne m’étais pas encore résolu tout à fait à mépriser mes semblables. Et nos regards se sont croisés. J’ai lu de la détresse dans ses yeux et me suis approché. Le type m’a expliqué je ne sais plus quoi à propos de son œuvre, que ça racontait sa vie de manière romancée, sans doute. Je lui ai acheté un exemplaire et j’ai fini par le lire. C’était extrêmement mauvais, mal écrit, sans intérêt. J’étais non seulement déçu mais dans l’idée aussi que l’on m’avait escroqué. C’était dit, je ne ferai désormais confiance qu’aux éditeurs connus.

Avec Internet, il est devenu facile de faire éditer à moindre coût. On a vu fleurir une multitude d’auteurs persuadés d’être assez bons pour mériter d’user du papier et de l’encre et de partir à la conquête du monde. On a vu des personnes penser que leur vie ou leurs fantasmes allaient pouvoir recueillir un écho particulier chez le lecteur. Il n’était plus question ni de comité de rédaction ni de correcteur ni de conseil. L’auteur pouvait faire pile-poil à son idée. Il devenait maître de son destin. Ces auteur·e·s ont écumé les petits salons littéraires, les petites fêtes du livre, à placer en dépôt-vente dans les supermarchés culturels. Parfois, ils parvenaient à vendre un peu et ça suffisait à les conforter dans l’idée qu’ils étaient bien du même monde que les plus grands. Après tout, un livre c’est un livre. Que ce soit Hugo ou Tartempion, le papier est sensiblement le même, le format itou.

Ce qui est amusant, c’est que l’on remarque que le prix d’un bouquin n’est en rien lié à sa qualité. On pourrait imaginer un système ou un livre pourri, bourré de fautes d’orthographe et de syntaxe, au contenu inintéressant au possible soit moins cher qu’un livre de haute tenue. Il n’en est rien. Lorsqu’il m’arrive d’arpenter les rayons d’une librairie, je suis souvent effaré par ce que l’on y peut trouver. Je n’aime plus les librairies, aujourd’hui. Je n’en connais plus qui soient vraiment consacrées à la belle littérature, à l’amour de la langue. J’en ai connu des comme ça. Avec des libraires qui conseillaient ou avec qui on pouvait s’engueuler. C’est bien fini, il doivent jouer avec la concurrence déloyale des grandes plates-formes numériques. Les temps changent, que voulez-vous. Les libraires indépendants se sont mis à tenter de vendre n’importe quoi depuis le bouquin de recettes régionales aux ouvrages sensés permettre le développement épanoui du bien-être intérieur pour la femme ménopausée sujette à des tourments existentiels compliqués tel que, par exemple, la place du Feng Shui dans les lieux d’aisance ou que sais-je encore. Des trucs sérieux, quoi. Bref, les libraires ne sont plus que de vulgaires commerçants qui vivent au rythme du best-seller de l’année et de l’aut·eur·rice à la mode. C’est un peu regrettable mais ainsi va la vie.

Et donc, j’en arrive au sujet qui me préoccupe aujourd’hui, le dernier roman en date de Michel Houellebecq. Auteur sulfureux, auteur vilipendé, auteur décrié mais aussi auteur adulé, auteur encensé, auteur "bankable". Michel Houellebecq, comme une Amélie Nothomb, "fait vendre". J’ai lu ce "Sérotonine" que l’on m’a offert. J’avais vaguement l’idée de le lire, de l’acheter, un jour. On me l’a donné. La personne qui me l’a filé ne l’a pas lu jusqu’au bout. Moi, si.

Qui est Michel Houellebecq ? C’est un écrivain, romancier et poète, polémiste à ses heures. Je vois en lui une communauté d’idée avec Céline, Louis Ferdinand. Déjà, l’un comme l’autre savent faire débat. Toutefois, là où je vois un vrai malade mental chez Céline, j’ai tendance à voir un as du Buzz chez Houellebecq. Si Céline a su inventer un style, Houellebecq est plutôt à mon sens, un classique. Il écrit bien, il ne commet pas de fautes de français. Ce qui les rapproche peut-être, c’est un goût affirmé pour le désespoir et la misanthropie. Je n’ai pas lu l’intégralité des textes de ces deux auteurs, je tiens à le préciser si ça n’a pas déjà été fait. Houellebecq me semble cultiver cette désespérance misanthropique avec délectation. Je suis presque sûr qu’il lui arrive de pouffer de rire en écrivant, qu’il en jouit, qu’il prend plaisir à dépeindre une humanité perdue, foutue, bête et ridicule. Cela dit, je ressens un peu de tout ça en le lisant. Alors qu’avec Céline, c’est plutôt de l’effondrement. Céline ne me fait pas rire du tout. Ce n’est pas un amuseur public.

Le personnage mis en scène par Houellebecq est un quadragénaire dépressif. Il a une certaine aisance financière procurée par l’héritage de ses parents. Du coup, Houellebecq se libère d’un aspect qui aurait pu être lourd à développer. Hop ! Le type est riche, il n’a plus à s’occuper de savoir comment il va le faire vivre. C’est un peu facile mais on passe. Il n’est pas heureux en amour. Il a de la nostalgie pour ses amours défuntes, pour les femmes qu’il a connu plus jeune. Il est dépressif et prend des antidépresseurs. Du coup, il ne bande plus, n’a plus de libido. Il traîne sa carcasse à travers le pays, faisant une halte dans un hôtel parisien, allant retrouver un ancien copain en Normandie. Il roule en 4x4 Mercedes, fume et boit beaucoup. Un sale type. Là aussi, c’est à mon sens un peu simple de jouer sur ces petites provocations pour dépeindre un personnage. Notre société nous abjure à prendre soin de nous et de notre planète et voilà un type qui fait tout de travers. Quelque part, c’est bien fait pour sa gueule s’il ne lui arrive que des malheurs. L’écologie et le bien-être personnel sont devenus les deux piliers de notre nouvelle religion et on voit là le doigt de ce nouveau dieu peser sur les épaules de ce pauvre gars.

Dès le départ, on ne se fait pas d’illusion. On sent que ça va mal se terminer et que ça ne va pas nager dans un océan de bonheur indécent. On n’est pas déçu. On va s’enfoncer dans les tréfonds du sordide et du malheur et de la déliquescence. Mais bon sang, on se marre aussi, parfois. Il n’est pas impossible que j’aie le cerveau fait de telle manière que je ris de ce qui n’est pas drôle. Ce n’est pas à exclure tout à fait.

L’écriture de Houellebecq, on ne manque généralement pas de le dire, est politique. C’est à dire que l’on peine à croire que cet homme est un bobo de gauche. Maintenant, ne pas être de cette gauche bien pensante fait-il que l’on soit de droite extrémiste ? Je pense que non et ça m’arrange bien de penser ainsi pour mon cas propre, je ne le cache pas. Si je devais un jour me mettre à écrire pour de vrai, je ne doute pas que je ferais comme ce Houellebecq là. Je noierais le poisson. Après tout, c’est bien la gauche qui dégoûte les gens de gauche, non ? Enfin ce qu’il reste de la gauche, bien sûr. Plus grand-chose, au fond. Et ainsi, c’est en poussant les idées dans leurs derniers retranchements, on appuyant sur l’absurdité de tout cela que Houellebecq fait de la politique son cheval de bataille. Parce que, ce n’est pas tant la vie du personnage qui nous importe dans ce livre, c’est bien plutôt la vie de notre société à bout de souffle. Depuis longtemps, je pense que la philosophie est la vraie manière de faire de la politique. La politique, selon moi, ce n’est pas la gestion, ce sont bien les idées. Seulement, la philosophie, faut la lire et la comprendre et puis, aussi, on ne sait plus bien ce que sont les philosophes de nos jours. Alors, on fait appel à des administrateurs sans idée, sans flamme, sans idéal, sans âme. On n’a bien que ce que nous méritons, en somme.

On peut penser que, une fois de plus, Houellebecq parle de lui, que le personnage, Florent-Claude Labrouste, c’est lui. Je ne connais pas suffisamment Houellebecq pour me prononcer. Bien sûr, oui, on peut s’imaginer qu’il s’amuse à parler de lui et à se flageller ainsi au long de trois-cents et quelques pages. Pour ma part, je pense bien qu’il s’agit d’un jeu, que ça reste un roman, un excellent roman, un excellent roman qui ne tient pas sur une intrigue plus ou moins bien ficelée mais sur la dérive et l’effondrement d’un homme, d’un homme qui décrit l’Humanité dans son entier ou, tout du moins, d’une civilisation.

dimanche 14 avril 2019

Par delà la mort reste la pomme de terre


Ce matin, tandis qu'un rhume scélérat m'accablait jusqu'au plus profond de mon être, je réfléchissais d'une humeur badine à la mort, à la maladie, à la souffrance et à la décrépitude. Je me disais que l'idée même de la mort, bien qu'attirante et séduisante, était tout de même un peu trop entourée de mystères divers pour une personne qui, comme moi, se pique de refuser, justement, le mystère et tout ce qu'il entraîne de charlatanisme et de croyances.
Malgré le nez qui coulait, je décidais donc d'essayer de ne pas mourir dans l'immédiat. Bien sûr, la mort aurait pu être la solution. A-t-on seulement jamais vu un mort éternuer ? Il ne me semble pas. Et quand je parle d'éternuements, je sais de quoi il en retourne. Ce matin, j'ai arrêté de compter après le huitième. J'avais la main pleine de morve, c'était dégueulasse, et je me suis traîné accompagné des explosions morveuses jusqu'au lavabo pour nettoyer les dégâts. J'avais perdu de ma superbe, je vous l'assure. M'auriez-vous vu à cet instant que vous eussiez sans doute considéré qu'il en était fini de l'insolent ascendant sur le reste du genre humain, que le phare de la pensée que je me targue d'être avait bien du plomb dans l'aile. Fort opportunément, je me cachais pour expulser des fosses nasales ces malheureuses sécrétions peu appétissantes. Cela me fait mal de devoir le reconnaître mais je n'étais pas très fier de moi et de mon corps défaillant.
Puisque j'avais écarté pour un temps l'idée de mourir, je continuais à vivre. Mais alors, il me fallait trouver une autre raison de penser. Je ne peux vivre sans penser. C'est un besoin vital, une condition sine qua non de mon existence. C'est que j'ai un cerveau bouillonnant qui est déjà réservé par la faculté qui tient à pouvoir le montrer aux jeunes étudiants pour les édifier. Ce cerveau est parfois pesant et, en ces rares moments d'effondrement que je peux connaître, je me prends à rêver d'en avoir un plus commun. Hélas, on ne commande pas à l'heure de la distribution de l'intelligence et ce n'est pas ma faute d'avoir eu droit à du rab lors de l'opération de dotation en neurones de qualité supérieure. Il est probable que d'autres aient pu s'en sentir spoliés mais qu'ils ne m'en veuillent pas, je ne suis en rien responsable de cet état de fait. Je suis désolé.
Penser à autre chose, c'était envisageable. Justement, un filet de pommes de terre était là. On ne réfléchit jamais assez au sujet de la pomme de terre, humble tubercule sans forme réelle, sans noblesse aucune. Et pourtant ! La pomme de terre est un miracle. J'illustre mon propos avec ce filet de pommes de terre photographié avec amour et déférence.


Si l'on considère trop souvent la pomme de terre comme l'aliment des masses laborieuses et populaires, si l'on ne lui prête ni qualité particulière ni intérêt notable, considérant bien à tort qu'elle est juste bonne à nourrir, à remplir la panse et à rassasier à bon compte, il ne faut pas oublier que tant de grands hommes on su l'accueillir à leur table. Nous ne citerons ici que le Général de Gaulle, Albert Einstein, Marie Curie, Pablo Picasso et Sylvie Vartan. Tous ont mangé de la pomme de terre, qui en purée, qui en frites, qui à l'eau.
La pomme de terre est frappée d'ostracisation. Les auto-proclamées élites que sont les thuriféraires de la culture biologique ne daignent pas s'abaisser à parler de la cause de la pomme de terre. Parle-t-on seulement, dans les salons, de la pomme de terre issue de la culture naturelle ? Non ! La carotte, la tomate, l'échalote ou la courgette ont droit de cité aux étals du maraîchage pour bobo écolo, pas la pomme de terre sinon à la marge, en tordant le nez et sans s'en vanter en société.
Connaissez-vous seulement une personne de ces CSP+ qui chante les louanges de la pomme de terre ? Je n'en connais pas. Ces personnes sont intarissables pour vous assommer de leurs propos débilitants à propos des "petites verrines affolantes" de Solange ou du "petit maraîcher bio" qui leur procure des fruizélégumes bios de toute beauté à la saveur incomparable ou du "petit vin" tiré d'une "petite vigne" sans intrants chimiques. Mais pour parler, en bien ou en mal, de la pomme de terre, il n'y a plus personne. C'est lamentable, c'est regrettable, c'est sot.
Est-ce que vous croyez que Macron et ses sbires s'intéressent à la pomme de terre ? Rien ne peut seulement le laisser penser et cela en dit long du mépris que ces nuisibles peuvent cultiver à l'encontre du bas peuple. La pomme de terre, ça ne fait pas assez "premier de cordée", ça ne fait que Gilet jaune, pue-la-sueur, chômeur. La start-up nation voulue par ce président de pacotille n'a que faire de la pomme de terre qu'elle ne croit pas assez moderne. Snober la pomme de terre, c'est snober le peuple de France.
Qui saura construire un programme politique autour de la question de la pomme de terre aura le soutien du peuple et c'est à cette condition que le peuple pourra prendre le pouvoir et prendre en mains son avenir.

samedi 16 mars 2019

De l'importance de ses petites habitudes dans la marche du monde


Revoir mes habitudes pourrait avoir des implications insoupçonnées sur la marche du monde. Dit comme ça, on pourrait penser à une prétention exagérée, un manque flagrant d'humilité caractérisé. Et pourtant, je pèse mes mots, je les ai pensés et réfléchis. J'attends de vous que vous lisiez ces lignes avec autant de soin que j'ai pu en apporter à leur rédaction.
Pour que mon propos soit compréhensible, il sera peut-être nécessaire que je l'explicite. Il serait dommage que l'on puisse penser que je n'ai fait qu'aligner des mots pour constituer des phrases vides de sens. Surtout que ma volonté est qu'il y en ait, du sens. Beaucoup de sens. J'en connais qui écrivent pour ne rien dire, qui font du remplissage en mettant bout à bout des formules toutes faites et finissent par noyer le lecteur dans une accumulation de littérature indigeste vide de sens. Il est trop simple de masquer une absence de sens sous un épais manteau de mots à l'apparence savante et de bricoler des phrases qui n'en finissent pas de s'allonger dans la durée avec le seul but de feindre un propos profond et intelligent alors que, il faut le reconnaître, ça sonne terriblement creux et ça n'a pour autre fonction que de faire perdre pied en poussant le lecteur à se demander ce que l'auteur a bien pu vouloir dire en commençant cette phrase et pourquoi il est parti sur une autre idée qui ne semble pas avoir de lien réel avec ce qui pouvait être promis au départ et plus aucun du tout avec ce que l'on peut trouver à la fin, un peu comme si on vous parlait de la tarte aux endives après vous avoir demandé de vous concentrer sur l'enrichissement de l'uranium dans un premier temps. Moi, j'appelle ça du foutage de gueule, ni plus, ni moins.
Mais revenons à nos moutons. Je sens que, tout d'abord, il convient de préciser que je ne suis pas certain que la recette de la tarte aux endives existe. D'ailleurs, admettons qu'une telle chose existe puisque l'on s'intéresse à ce sujet qui, selon moi, ne le mérite pas. Je me dis que si cette recette existe, il n'est pas certain qu'elle soit intéressante. Non parce que, les endives, je ne sais pas si vous serez de mon avis, sont des légumes assez aqueux et il me semble que ça aurait plutôt tendance à détremper le fond de tarte. Alors oui, on pourrait sans doute concevoir une recette avec de l'endive (aussi appelée chicon) qui serait prise dans un appareil, une sorte de flan. On aurait alors quelque chose que l'on pourrait appeler "quiche aux endives". Pourquoi pas ? Personnellement, je ne m'y risquerai pas. Quoi que, si ça se trouve, ça peut être intéressant. Sinon, on peut aussi braiser ces endives dans du beurre en ajoutant du sel et du poivre. Certains persistent à tenter de contrer l'amertume de l'endive en pratiquant l'adjonction de sucre. Je m'élève contre cette pratique d'une part parce que cela enlève ce qui fait la spécificité de l'endive, son amertume, et, d'autre part, parce qu'il est bien connu que les endives d'aujourd'hui sont bien moins amères que ce qu'elles ont pu être. Admettez que si vous n'aimez pas l'amertume de l'endive il vous est facile de manger autre chose. Je ne peux pas comprendre que l'on décide malgré tout de manger des endives quand on ne les apprécie pas. Ça me semble absurde.
L'endive serait une chicorée. A présent, je n'en suis plus absolument sûr mais il semblerait que la chicorée à endives ne serait pas la même que la chicorée à chicorée. La chicorée est en perte de vitesse. Lorsque j'étais jeune, il n'était pas rare de rencontrer des personnes qui ajoutaient des grains de chicorée au café. Je ne déteste pas la chicorée mais, par honnêteté, je dois bien reconnaître que je n'en consomme pas. Pourtant, ce petit goût de noisette caramélisée est loin d'être désagréable. Nécessairement, la perte de l'habitude de l'utilisation de la chicorée dans la préparation du café doit venir de ce que nous avons appris à utiliser du café de meilleure qualité et qu'il nous apparaît comme une hérésie que de gâter le goût de ce café pur arabica. Nous sommes dans le même ordre d'idée que le refus d'ajouter un soda au cola ou du jus d'orange à un grand whisky single malt ou à une vodka très pure et au goût subtil. Et là, on peut se permettre de regretter que l'adoption de café de bonne qualité soit fait au détriment de la chicorée qui peut être à l'origine d'une boisson non dénuée d'intérêt gustatif en plus d'être digestive et souveraine en cas de constipation passagère de par ses vertus légèrement laxatives. Ainsi, je milite pour la réhabilitation de la chicorée et pour sa réintégration dans l'épicerie des ménages.
Pour l'autre point de ce propos qui concerne l'enrichissement de l'uranium, je reconnais ne pas avoir les compétences nécessaires pour vous enseigner les tenants et aboutissants de la chose. Je le regrette mais on ne peut pas tous savoir non plus. Sans promouvoir à l'excès les bénéfices de la spécialisation, je m'élève contre le saupoudrage du savoir général qui conduit trop souvent à n'en savoir que trop peu au sujet de tous les domaines de la science dans sa globalité. Cette pratique condamnable entraîne immanquablement à amener des personnes pleines de fatuité éreintante à s'exprimer à propos de tout et du reste en ramenant la connaissance du monde à un étalage d'anecdotes inutiles et trop superficielles. Imaginez un instant que je souhaite passer pour plus intelligent et que je regroupe quelques pauvres éléments de connaissance pour vous entretenir de, justement, l'enrichissement de l'uranium. Peut-être ferai-je illusion face à un auditoire de personnes influençables mais si je devais prendre la parole au pupitre d'un congrès de physiciens nucléaires, que pensez-vous qu'il adviendrait ? Sérieusement, on ne tarderait pas à percer l'imposture. Mais perce-t-on une imposture ? Les avis divergent sur ce point. Moi, j'ai envie de dire : et pourquoi pas ?
L'imposture intellectuelle est une plaie de nos sociétés modernes. Bien entendu, les imposteurs ne sont pas nés avec le siècle et il s'en trouvait déjà aux temps anciens. Aristote lui-même, le grand Aristote de la Grèce antique, fait aujourd'hui figure d'imposteur en cela qu'il pensait la Terre au centre de l'Univers, qu'il avait la certitude qu'une plume tombait moins rapidement qu'une pierre, qu'il estimait l'Homme à l'origine de tout ou presque. Mais il est des imposteurs encore plus néfastes et nous ne parlerons pas ici des engeances actuelles et du déversement de fausses nouvelles et de croyances parallèles qui vous bousillent un cerveau plus sûrement que les ondes radio-électriques d'un téléphone cellulaire. Conspuons les imposteurs, vouons-les aux gémonies, promettons-leur les pires sévices et mettons-les au ban de la société de toute urgence !
Ainsi donc, je vous ferai la grâce de vous penser assez idiots pour croire que j'aie la moindre légitimité à vous entretenir de l'enrichissement de l'uranium comme de le fission nucléaire. On nous laisse croire parfois que tout cela est finalement bien simple et que c'est juste une affaire d'ingrédients. J'en ai entendu, à la radio, pour dire que si les Coréens du nord ou les Iraniens de l'est parvenaient à le faire, c'est que c'était à la portée du premier venu. Laissez-moi rire un peu ! Je n'ai pas de sympathie particulière pour les dirigeants de ces pays, pas plus que pour les dirigeants des autres pays, notez-le au passage, mais je refuse que l'on prétende que les Coréens ou les Iraniens sont des imbéciles. Bref, je ne vais pas vous parler d'enrichissement d'uranium.
D'ailleurs, je ne vais pas non plus vous parler d'enrichissement personnel pour les mêmes raisons que je n'y connais pas grand chose et que je serais bien à la peine de vous conseiller quoi que ce soit à ce propos. Lorsque je dis que revoir mes habitudes pourrait avoir des implications réelles sur la marche du monde, cela ne signifie nullement pas qu'il serait préférable que je ne les change pas d'un poil. Au contraire, suis-je tenté de dire. En changer certaines pourraient conduire à l'élaboration d'un monde meilleur mais le gros problème des habitudes, c'est que l'on a tendance à s'y attacher. On parle parfois de "mauvaises habitudes" comme on parle de "mauvaises herbes". Cela implique qu'il existerait des habitudes et des herbes qui ne le seraient pas, mauvaises. Au rang des herbes les meilleures qui soient, on citera en premier le chiendent qui est la meilleure des herbes créées par la nature. Pourquoi ? Je ne vais pas vous faire l'injure de vous expliquer ce que, j'en suis sûr, vous savez peut-être encore mieux que moi. Je suis fier d'avoir un public si intelligent. Les bonnes habitudes, c'est par exemple de penser à se brosser les dents durant trois minutes après chaque repas. C'est très bon pour l'hygiène bucco-dentaire et si l'on peut préférer l'osso buco au bucco-dentaire, l'un ne va pas sans l'autre selon la faculté. Il fallait que ce soit dit et rappelé. Une autre bonne habitude est d'être bienveillant avec le reste de l'humanité et avec le monde animal dans son ensemble ainsi qu'avec les mondes végétal et minéral. Il est bon de réserver un peu de bienveillance pour la planète et d'amour au chiendent (et vous savez bien pourquoi, on l'a vu).
Mais je ne vais pas vous ennuyer plus longuement, je sais combien vous avez des activités de la plus haute importance à mener à bien en cette belle journée et c'est en vous remerciant de vous ranger à mes propos avec tant d'amabilité, de générosité et de clémence que je vous souhaite le meilleur.

samedi 9 mars 2019

Pour rester en bonne santé, gardons-nous bien de tomber malade


Alors que notre collaborateur fait les gros titres du journal Ouest-France, premier quotidien français en termes de diffusion, avec l'annonce de sa séance de dédicaces à la médiathèque de Changé (Mayenne), il me vient à l'idée de faire un dessin plaisant pour promouvoir l'homéopathie.
L'idée n'est pas venue d'elle même, il m'a fallu l'aller chercher avec les dents. Pour être honnête avec vous, ce n'est pas l'idée que j'espérais trouver. J'en souhaitais une meilleure, une géniale, je n'aurais pas eu l'heur de la dénicher et il vous faudra vous satisfaire de celle là sans trop vous lamenter tellement elle aurait pu être pire encore. Par exemple, alors que je me creusais la tête pour trouver une idée, j'ai eu un instant la tentation de vous expliquer les courses faites récemment dans un supermarché dont je ne donnerai pas le nom afin de ne pas lui faire de publicité.
Si j'avais cédé à cette tentation simpliste, cela aurait donné quelque chose de bien lamentable de ce genre :

Parce que je n'ai plus rien à manger ou presque, et pire encore, que je vais arriver à bout de mes réserves de café, je me résous à prendre l'automobile pour aller à la ville faire des courses au supermarché. Pour une fois, j'ai décidé de changer de ville et de supermarché. Ni les villes ni les supermarchés sont rares autour de chez moi dans un rayon de quarante kilomètres. Je peux aller dans l'agglomération de Périgueux, dans celle de Brive-la-Gaillarde, mais aussi à Saint-Yrieix-la-Perche ou Sarlat-la-Canéda, plus proche, j'ai le choix entre Thenon, Montignac et Terrasson-Lavilledieu. J'ai choisi une ville et un supermarché en fonction de l'enseigne que l'on y peut trouver. On ne trouve pas de Leclerc à Montignac, par exemple. C'eût été un mauvais choix de vouloir aller au Carrefour du Grand Périgueux, il n'y en a, à ma connaissance, pas. Par contre, j'y aurais trouvé un Hyper U que j'aurais eu du mal à trouver à Terrasson-Lavilledieu. Je vous dis tout ça pour vous expliquer que la vie n'est pas simple et qu'il faut bien réfléchir avant d'agir.
Bref, j'ai choisi une commune, un magasin et je suis parti dans la bonne direction au volant de l'automobile en écoutant la radio. Parce que la destination retenue n'est pas si éloignée, je ne mets pas beaucoup de temps pour arriver à bon port. Je trouve une place de stationnement, je descends de mon véhicule, ferme les portes et vais prendre un chariot. J'entre dans le commerce avec une liste de courses bien en tête. Je sais qu'il me faut du café et des filtres à café, c'est l'essentiel. Le reste, je verrai à l'improviste, à l'inspiration du moment. Tout de même, je sais que je veux des pâtes, du beurre, de la moutarde et des oignons.
Si je ne rencontre pas de problème notable pour trouver le café que je prends d'habitude parce que je lui trouve un rapport qualité/prix satisfaisant, je butte sur les filtres à café. Je m'attends, c'est logique, à les trouver dans les linéaires où se trouvent les différents cafés moulus ou en grains, en capsules ou en dosettes, lyophilisé ou décaféiné. Je ne les vois pas. Je vais voir du côté du sucre, ils ne s'y trouvent pas non plus. Peut-être avec les ustensiles ménagers ? Non. Avec les confitures ? Pas plus. Je sens que ça commence à m'agacer.
Dans le rayon de la charcuterie sous vide, j'avise une jeune personne occupée à garnir les étalages. Je m'approche subrepticement et lui adresse la parole. Elle sursaute malgré mon application à ne pas parler trop fort et à jouer de politesse empressée et, peut-être même, empesée. Je lui explique donc l'objet de ma quête et elle m'assure que les filtres se trouvent avec le café. Je lui réponds que c'était ma première idée mais que, à mon grand désarroi, je ne les y ai pas trouvés là. Elle semble étonnée, me dit son étonnement, et me propose de la suivre pour qu'elle me montre bien où sont ces filtres. Ils y sont. Je me sens bête et lui demande pardon. Elle m'assure que ce n'est pas grave mais je sens bien qu'elle doit penser que la vieillesse est un naufrage qui commence tôt pour certains.
Je prends donc les filtres au format qui sied le mieux à ma cafetière et continue mes courses. Je trouve les pâtes et la moutarde, le beurre et les œufs (je me suis rappelé que je n'en avais bientôt plus). Les oignons sont trouvés avec les fruits et légumes, je regarde les autres végétaux proposés à la vente. J'avise des endives et me dis que les endives, ce n'est pas mauvais, que ça peut se manger en salade comme cuit et accepte d'en prendre. Des pommes de terre me font de l'œil. Parce que j'aime bien les pommes de terre, j'en prends un filet. Ça peut toujours servir.
Je ne suis pas encore un très bon végan et je vais, la conscience alourdie, voir s'il n'y aurait pas de la chair animale à manger. Rien ne me tente particulièrement et je n'ai pas envie de faire la queue à la boucherie "traditionnelle". Je choisis quelques bouts de viande sous plastique. Je ne vous dis pas quoi parce que je sens la honte m'envahir. Je ne sais pas si vous pouvez avoir l'idée de combien ça me coûte de ne pas contribuer mieux au bien-être animal ! Je bats ma coulpe à chaque fois que je porte un morceau d'animal mort à la bouche. C'est horrible.
Avec ce que j'ai pris là, je considère qu'un peu de crème fraîche ne serait pas si mal. Et là, j'ai l'idée de prendre aussi du chocolat, du chocolat noir. Le chocolat, ça n'a rien à voir avec les morceaux d'animal mort, je vous rassure. Quoique l'on puisse ajouter un peu de chocolat à quelques recettes, à l'occasion. Je n'ai jamais été un chaud partisan de cette pratique mais je ne m'y oppose pas autant qu'à l'entrée des troupes américaines au Nicaragua en 1912 à l'occasion de la guerre des bananes. D'ailleurs, je n'ai pas acheté de bananes mais ceci n'a rien de rare. De manière générale, je n'achète jamais ces fruits là qui ne sont pas produits localement autour d'Azerat. D'ailleurs, la guerre des bananes n'a pas de grand rapport avec les bananes. Et là, en écrivant ça, il revient à ma mémoire une recette basée sur la banane et le chocolat noir. Comme quoi, mine de rien, je ne perds pas le fil de mon récit.
Arrivé à cet instant, alors que tout pouvait laisser à penser que j'allais me diriger vers les caisses pour payer mes achats, l'idée venue d'on ne sait où d'acheter une bouteille de vin rouge me traverse l'esprit. Allez donc ! On ne se refuse rien ! En plus, quand on sait combien l'alcool est délétère ! Mais une envie irrépressible est une envie dont on ne peut se défaire sans mal. Je pousse le chariot jusqu'à l'endroit où sont proposées ces bouteilles de poison et je reste plein de minutes à établir un choix parmi tout ce qui est à disposition. J'inspecte les étiquettes, écarte les bouteilles les plus chères et les plus modestes, ignore des appellations, hésite entre ceci et cela, me hisse sur la pointe des pieds et me mets à croupetons pour déchiffrer mieux et finis par porter mon dévolu sur une bouteille prometteuse mais pas prétentieuse.
Cette fois, je peux aller alléger mon compte en banque de quelques dizaines d'euros. Je n'ai pas de chance. Je tombe sur la caisse où un client a fait exprès de choisir une marchandise débarrassée de son code-barres. Appel au central pour lancer l'alerte, à l'autre bout du fil, on veut savoir comment se présente exactement ce produit, et la couleur de l'étiquette et le poids net. Pendant ce temps, il faut prendre son mal en patience. J'aurais dû aller à une autre caisse, c'est sûr. Le temps me semble bien long mais finalement je peux enfin glisser ma carte bancaire dans l'appareil mis à ma disposition à cette fin. Je retourne à mon automobile et glisse mes achats dans des sacs prévus à cet usage. Je peux rentrer chez moi après avoir remis le chariot à sa place et avoir récupéré le jeton indispensable à son emprunt. Après, je rentre chez moi.

Imaginez que je vous aie raconteré tout ça ! Quelle plaie cela aurait été, hein ? Heureusement pour vous, je voulais vous entretenir de tout autre chose. De l'homéopathie qui est un sujet que je trouve savoureux autant qu'inépuisable. C'est qu'il est plus simple de taper sur l'homéopathie que sur une molécule qui a des effets réels. Pour cela, il faudrait avoir des connaissances, du savoir. Pour médire sur l'homéopathie, il suffit d'avoir un peu de bon sens et l'envie de se foutre de la gueule des charlatans et de leurs clients.
L'autre jour, j'ai entendu que le groupe Südzucker allait fermer, en France, des sucreries Saint-Louis et supprimer pas mal d'emplois pour faire bonne mesure. La raison évoquée, c'est l'ouverture à la concurrence du marché du sucre. Alors, oui, il va y avoir des emplois perdus au sein même de ces sucreries mais il y a aussi les agriculteurs producteurs de betteraves sucrières. Ils sont 2500 paysans pour 36000 hectares de terres cultivées. Mine de rien, c'est 10% de la production française de betterave à sucre. Ce n'est pas rien.
Et là, je me suis dit que, heureusement pour ces agriculteurs, il reste les laboratoires qui produisent les granules homéopathiques ! J'espère juste que le patriotisme est en marche chez eux et qu'ils privilégient le bon sucre d'origine nationale qui est le plus souverain pour soigner les maux les plus rébarbatifs. Supportez la filière sucrière française ! Soignez-vous à l'homéopathie !