vendredi 4 janvier 2019

Les gilets jaunes ont fini d'amuser

C'est un sentiment un peu curieux et assez désagréable. Il me semble qu'au début du mouvement des gilets jaunes, les media[1] étaient, sinon enthousiastes du moins friands de relayer leurs revendications et propos. De ce fait, ils ont été des partenaires actifs et efficaces pour ce mouvement en le mettant sur la place publique. Ils en ont fait la publicité, ils ont permis sa propagation, ils ont expliqué comment le rejoindre, quels réseaux sociaux utiliser pour le faire, quels comptes facebook ou twitter suivre. Ils ont fait leur boulot d'informer mais, plus généralement, on peut le dire, ils ont cherché à puiser dans le mouvement tout ce qu'ils pouvaient en tirer pour créer l'événement que l'on avait envie de suivre heure par heure. Que ce soient les journaux, les stations de radio ou les chaînes d'information[2], il était question de vendre du papier ou du temps d'antenne et donc de la publicité. D'acheter du "temps de cerveau disponible".
Dans ces premiers temps, on a pu penser une certaine presse, plutôt compatible avec les idées de gauche centriste, alliée de ce mouvement des gilets jaunes. Les micros se sont tendus pour collecter la parole du peuple, les caméras se sont braquées sur ce peuple multiple et diversifié. Les journalistes ont osé montrer le peuple dans sa crudité, un peuple constitué de gens comme vous et moi, pas habitués à s'exprimer, qui parlent comme on cause, qui s'habillent comme on s'habille. Pas de cravate, pas de maquillage, pas d'éléments de langage concoctés par des équipes de communicants. Ce peuple auquel on sait faire appel au moment des élections, que l'on sait flatter mais que l'on sait aussi oublier et mépriser d'importance.
La révolte des gilets jaunes est "plurielle". Elle part dans tous les sens, elle s'exprime comme elle le peut sous le coup de l'indignation, de la colère mais aussi de l'incompréhension et de la déception. Alors, forcément, la pluralité de ses composantes fait que le discours produit des contradictions, des raccourcis rapides, des paroles malheureuses et des actes malséants. On ne peut pas faire confiance à un peuple peu éduqué, étrangers aux réalités de la politique, à ses subtils arrangements, à ses ruses délicates. Le peuple est merdeux, réfractaire au changement, inculte et, disons-le tout net, tout juste bon à glisser son bulletin dans l'urne. Il est bête.
Mais l'élite est là, elle ! L'élite a fait les écoles, elle est instruite des choses de la vie publique, elle sait s'exprimer avec les bons mots, ces mots qui servent à faire avaler les discours et les couleuvres. On lui a appris à asséner le discours en l'enrobant du parfum de la vérité irréfragable. Et tant pis si c'est un mensonge déguisé, et tant pis si c'est de l'idéologie, de la quasi croyance religieuse ! C'est avant tout le discours officiel du moment. Il faut y mettre suffisamment d'aplomb, marteler les propos du poing, dire combien il n'y a pas d'alternative, comment il serait désastreux de faire autrement.
Le peuple, lui, il ne peut pas savoir. Il entend les sons de cloches et il est comme sonné. Sonné et sommé de faire comme on lui dit de faire. Sauf que le peuple, sot par essence, parfois, il finit par se demander si on ne lui raconte pas des sornettes. Alors, il regimbe et il finit par prendre d'assaut les ronds points nationaux. Il plante une tente, il monte des baraquements de fortune et il lie des contacts avec le peuple, avec lui même si l'on admet que ce peuple est un organisme à part entière. Mais, on le sait depuis des lustres, pour gouverner, il faut diviser. Alors, on tente de scinder, de disperser, d'éparpiller, de créer de la dichotomie et de la discorde. Ce n'est pas bien difficile mais c'est efficace.
On va dénoncer des agissements, en appeler à la raison, condamner la violence et qui défendra cette violence, la bêtise dénoncée ? Le mouvement commence à se morceler, à se replier en petits groupes qui se défendent d'être comme le groupe d'à-côté. La partie est presque gagnée. A présent, il convient de dénigrer tout le mouvement. On va faire pleurer le commerçant qui voit son chiffre d'affaires s'effondrer dans un gouffre sans fond, on va donner la parole à ces pauvres hères qui n'en peuvent plus de se faire bloquer à l'approche d'un rond point, on va monter le peuple contre lui-même. On va finir par montrer que le gilet jaune est raciste, anti sémite, proche des extrêmes, radicalisé, suspect, mauvais, ennemi de la société, poujadiste, pourfendeur de la démocratie et adepte des idées les plus pestilentielles qui soient. Le gilet jaune, c'est caca.
Et c'est là que les media[3] reviennent en force et c'est très désagréable. Au début, j'ai accuseré[4] mes sens de me jouer des tours. Peut-être, on ne peut pas l'exclure, me fais-je des idées. Mais tout de même, après réflexion, il me paraît, à moi, que je ne me trompe pas trop en disant que ces media[5] mettent toutes leurs forces pour défoncer le mouvement des gilets jaunes en mettant le doigt sur ce qui est le moins beau, sur ce qui peut prêter le flanc à la critique. Haro sur les gilets jaunes ! Il faut savoir terminer un conflit que diable !
Un exemple. J'ai entendu sur France Inter des journalistes en appeler à leurs consœurs et confrères molesté·e·s et pris·es à partie par des manifestants. Je ne nie pas que cela a pu survenir mais pourquoi[6] ne pas rappeler ces mêmes journalistes gazés et frappés par les flics ? Clairement, la presse se range du côté du pouvoir ou alors c'est l'impression que ça donne si ce n'est pas le cas.
On déplore la défiance du peuple à l'égard des politiques et des media "mainstream" ou "installés", "officiels". Mais comment peut-on croire qu'il peut en être autrement lorsque l'on pense avoir compris cette connivence qui pourrait cacher une communauté d'intérêt ? Le fait que la plupart des grands journaux, que des radios et des chaînes de télévision d'information appartiennent au monde de la phynance ne permet pas de lever ce doute qui s'instille dans les esprits. Un Xavier Niel qui encense Macron ne peut-il pas suggérer à "ses" journalistes d'écrire correctement, dans le bon sens ? Hum. Je ne sais pas.
Du côté du pouvoir politique, on tente d'enfumer le peuple. On lui fait des promesses plus que vaseuses, on s'aperçoit tout de suite qu'elles ne seront pas respectées ou pas tout de suite ou que c'est du vent. Mais on tente surtout de faire entendre raison au peuple et on lui enfonce le groin dans le caca en lui rappelant qu'il est trop bête pour comprendre quoi que ce soit à toutes ces choses hyper complexes qui régissent l'économie et la sécurité et la bonne marche de la nation. Bref, le peuple est bête à pleurer. Leurs chefs et dirigeants et décideurs ont le peuple qu'ils méritent.

Notes

[1] du moins ceux que je consulte ou écoute

[2] voir le point 1

[3] voir le point 1 aussi

[4] merci aux relecteurs attentifs

[5] oui, d'accord, pas tous

[6] la réponse est dans la question, en fait

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